Le slasher est-il condamné à mort ?


L’année 2021 qui s’est terminée a été riche en couteaux qui tranchent et en victimes qui hurlent puisque nos boogeymen adorés – Michael Myers et Candyman – ont fait leur grand retour en salles. L’année suivante, quant à elle, s’est entamée sous les mêmes hospices avec la suite du célèbre chef-d’œuvre de Wes Craven, Scream (Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillet, 2022). Ces retours en pagaille nous rappellent surtout à quel point le cinéma de genres américain est en panne d’inspiration : l’occasion de se demander ce que peuvent bien encore nous dire ces vieilles gloires du slasher 2022.

« Halloween Kills » de David Gordon Green © Tous droits réservés

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« Halloween » de John Carpenter © Tous droits réservés

Les origines du slasher ne sont pas radicalement identifiables au premier abord. Beaucoup diront que Psychose (Alfred Hitchcock, 1960) a inventé les racines du genre en définissant deux de ses codes majeurs que sont la scream girl et le psychopathe à l’arme blanche, duo fondamental. Pour d’autres, le film qui fait vraiment office de mètre-étalon du slasher est Black Christmas (Bob Clark, 1974), tant son canevas scénaristique demeurera la principale source d’inspiration pour les productions à venir. Il est vrai que Black Christmas est l’un des premiers à réunir la quasi-totalité des poncifs de ce qu’on appelle maladroitement peut-être, ce « sous-genre » : le lieu clos, les jeunes filles délurées, le serial killer énigmatique et bien sûr… L’empilement de cadavres. Enfin, d’autres encore qualifieront plutôt Halloween (John Carpenter, 1978) comme LE film somme du slasher, sûrement parce qu’il est aussi le premier du genre à remporter un franc succès et que de cette reconnaissance publique naquit une vague d’ersatz qui terminèrent de le définir comme un genre à part entière. En effet, forts de cette réussite, beaucoup de producteurs vont se lancer dans la réalisation de slashers, engrangeant énormément d’argent à moindre coût en inondant les rayons des vidéos clubs de leurs péloches horrifiques. Héritier direct du giallo et de ses tueurs masqués égorgeant des jeunes femmes au fort potentiel érotique, il règne en maître durant les années 70/80 en conservant inexorablement le même mode opératoire. Un fou, généralement dissimulé sous un masque, se trouve confronté à un groupe de victimes, la plupart du temps adolescentes, qu’il va décimer une à une, de la façon la plus choquante (et inventive) possible. Beaucoup de variations autour de ce thème sont évidemment possibles. Le côté documentaire et craspec a fait la renommée du premier Vendredi 13 (Sean S Cunningham, 1980) tandis que la tension sourde généré par The shape a glacé tous les spectateurs du premier Halloween (John Carpenter, 1978). Et si l’on apprécie beaucoup Freddy, les griffes de la nuit (Wes Craven, 1984), c’est principalement pour ses effets spéciaux aussi grandioses qu’inventifs et sa propension à verser vers une dimension beaucoup plus fantastique. Si son histoire est un éternel recommencement, la façon de l’appréhender peut donner lieu à pas mal d’effets disparates et surtout à mettre en avant différentes techniques de frousse. Malgré tout, l’origine de la peur reste la même. Il s’agit en effet toujours de reconvoquer chez le spectateur cette angoisse infantile du monstre caché sous le lit, ce fameux croque-mitaine, traduction française du boogeyman. C’est une peur qui a pour mérite de fonctionner immédiatement et chez tous, quels que soient l’origine, la classe sociale ou le sexe du spectateur. Pas besoin de sous-entendu ou de scenario compliqué tant ces films jouent donc sur l’une de nos peurs les plus primales. Mais une fois le long-métrage ou la nuit terminés, la lumière du plafond ou du jour éclairant toutes les zones sombres, le tueur dans le placard ne semblait être qu’un lointain souvenir, comme un cauchemar qui disparaît naturellement après une nuit agitée. Ce côté « train fantôme » est l’une des principales particularités de ce genre : si on regarde un slasher, c’est surtout pour ce plaisir immédiat, cette attente comblée de gore et de jump scare qui procure des frissons sans conséquences. La caractérisation des victimes, toutes moulées sur les mêmes clichés détestables que l’on retrouve à chaque film – la fille de « petite vertu », le geek à lunettes rigolo mais puceau, le sportif beau gosse un peu bagarreur et bien sûr la jeune fille prude qui survit à la fin – consiste à créer une distance entre le spectateur et ces personnages que l’on va regarder mourir avec une certaine jouissance malsaine. Au contraire des victimes, une empathie se tisse avec le tueur que nous accompagnons, souvent, avec voyeurisme dans chacun de ses crimes. Complice de ce lien pervers entre le boogeyman et le spectateur, le réalisateur fait toujours en sorte de créer soit une figure suffisamment charismatique pour aimanter le spectateur, soit de lui adjoindre un traumatisme qui explique/motive ses crimes.

Le Ghostface de Scream bloque une porte avec son bras, malicieusement ; plan issu du film de Wes Craven pour notre article sur le slasher 2022.

« Scream » de Wes Craven © Tous droits réservés

Reposant sur cette règle immuable et répétitive, on peut parfois confondre certaines productions si elles ne se démarquent pas suffisamment. Si la plupart d’entre elles ne restent que de vagues souvenirs, certains réalisateurs en ont profité pour assoir leur style au sein de ce terrain balisé. C’est le cas notamment de Michele Soavi, principalement connu pour Dellamorte Dellamore (1994) qui a commencé sa carrière avec le sublime Bloody Bird (1987), véritable théâtre macabre faisant la jonction entre le slasher et le giallo dans lequel les victimes ne sont que les pantins désarticulés d’un maestro tout en plume, à la fois majestueux et terrifiant. La preuve que sous ses airs rigolards, le slasher pouvait se targuer d’être une véritable œuvre d’art, baroque et audacieuse. Il reste pourtant aujourd’hui le symbole ultime des soirées pizza entre potes à crier puis à ricaner bêtement dès qu’un couteau sort de l’ombre pour poignarder sa victime. Il demeure aussi ce « sous-genre » horrifique dont tout le monde semble se moquer aujourd’hui, lui reprochant ses codes éculés et ses tueurs masqués un peu trop indestructibles. Au fil des années et des productions, le public – pas aussi naïf que le bellâtre qui part tout seul dans la forêt à la recherche de ses amis mystérieusement disparus – a fini par voir que l’on se moquait un peu trop de lui avec tous ces films aux intrigues interchangeables. Probablement victime d’indigestion, le spectateur commença à délaisser le genre, las des franchises à rallonge qui creusèrent petit à petit leurs propres tombes à coups de suites de plus en plus insipides. Mais en tant que public assidu de films d’horreur, vous savez bien que même sous terre, une main resurgit, toujours, juste avant le générique de fin, non ? Cette main fût celle d’un réalisateur ayant déjà fait ses preuves dans les histoires de psychopathes aux extrémités pointues (Les Griffes de la Nuit, 1984) et qui permettra au genre de se réveiller de sa longue agonie avec le grand classique Scream (Wes Craven, 1996). Ce long-métrage mettant en vedette le désormais fameux Ghostface est parvenu à renouer avec l’intérêt du public grâce à son côté meta déjà exploré en surface dans l’un des derniers travaux de ce même réalisateur, Freddy sort de la nuit (Wes Craven, 1994). Conscient des limites de son propre genre, il a tout de suite permis au public averti de retrouver tous les codes répétitifs du slasher pour mieux les détourner et en rire. Le carton au box-office de Scream enclencha au début des années 1990 un second âge d’or du slasher movie. Les productions qui sortiront après, telles que Urban Legend (Jamies Blanks, 1998) ou Souviens-toi… l’été dernier (Jim Gillespie, 1997) mélangeront habilement cet aspect parodique et le premier degré des slashers traditionnels mais sans retrouver l’humour noir d’un Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) ou le mordant d’un Jeu d’enfant (Tom Holland, 1988). Le premier point de non-retour de cette tendance parodique a sûrement été atteint en 2003 avec l’improbable Freddy contre Jason (Ronny Yu, 2003).

« Vendredi 13 » de Sean Cunningham © Tous droits réservés

Si certains de ces films sont devenus des classiques, c’est principalement grâce à leur figure iconique. Combien de gens reconnaissent le masque de Jason Voorhees sans jamais avoir vu un seul volet de la saga Vendredi 13 ? Le slasher a toujours été sujet de moqueries pour ses scénarios sans ambiguïté et la répétitions de ses actions, il est pourtant devenu LE symbole du film d’horreur. Avec ses codes rabâchés et ses couteaux à l’excroissance phallique, même un public non initié peut l’identifier facilement. Pourtant, aujourd’hui, il devient plus difficile de le discerner au milieu des nouvelles productions horrifiques. Le cinéma évoluant la plupart du temps au même rythme que la société, il n’a pas été épargné par les atrocités que le monde lui renvoyait. Parasité par le réel, les films d’horreurs post-11 septembre deviennent eux aussi plus sérieux, plus sombres. La peur de mourir à tout instant devenant soudainement concrète, les pires films d’épouvante ne pouvant rivaliser avec ce que l’on pouvait voir en boucle sur les écrans de télévision, à l’heure des infos. Dans un contexte tel que celui-ci, difficile d’avoir peur d’un croque-mitaine qui disparaît au lever du soleil. L’horreur n’était plus un exutoire mais une réalité dont on pouvait difficilement faire ressortir le second degré au cinéma sans créer un malaise. A partir de ce moment-là, l’homme n’aura donc de cesse de réfléchir sur sa propre inhumanité et sur son futur condamné. On le voit aujourd’hui, la société ne cesse de nous faire culpabiliser sur l’impact de longue durée que peuvent avoir nos actions, notamment en ce qui concerne l’écologie : ce contexte anxiogène pousse le genre à se renouveler et même un film d’horreur se doit alors de posséder un message politique ou social, ou du moins nous faire réfléchir sur les travers de notre société ou plus généralement de l’humanité. La période que nous traversons est en cela plus que propice au genre horrifique, et donne lieu à une itération moderne que l’on nomme parfois, maladroitement encore, l’elevated horror – incarnée par des maisons de productions telles que A24 et des réalisateurs comme Ari Aster ou Robert Eggers. Si la teneur politique des productions d’horreur ne date pas d’hier, le genre demeurait un genre de niche que peu de cinéastes prenaient au sérieux. Aujourd’hui ces réalisateurs s’en servent habilement pour faire passer des messages souvent métaphoriques, réunissant à la fois les fans de genre et les non-initiés. Cette évolution nous fait appréhender ces longs-métrages sous un angle différent, en gardant à l’esprit leur fort pouvoir symbolique. Effectivement, notre ressenti ne sera pas le même face à The Witch (Robert Eggers, 2015) ou Midsommar (Ari Aster, 2019) que devant Le monstre du train (Roger Spottiswoode, 1980). Le divertissement de l’horreur couplé à l’aspect volontiers plus réflexif des films dits « d’auteur » permet au spectateur de se connecter à la fiction pour mieux comprendre sa propre réalité. Conscient de cet effet de mode, le slasher peut-il suivre la tendance et devenir une branche de ce nouveau courant ?

La silhouette de Freddy Krueger se dessine en clair-obscur, dans un sous-sol d'usine pour notre article sur le slasher 2022.

Freddy, les griffes de la nuit de Samuel Bayer © Tous droits réservés

Le slasher se retrouve en réalité aujourd’hui confronté à ses propres contradictions. Comment défendre sa place en revendiquant le divertissement et l’exutoire, quand le public cible ne semble même plus s’intéresser à la simple catharsis provoquée et recherchée par le cinéma d’horreur ? Cette interrogation coïncide avec un récent élan nostalgique qui a souligné un vif besoin de revisiter un passé révolu et fantasmé. On peut le constater à travers le grand succès de séries telles que Stranger Things (Matt et Ross Duffer, 2016) ou tous les reboots suites de nos films phares des années 80 et 90 (lire notre article Hollywood doit-il arrêter de regarder dans le rétro ?). Deux raisons expliquent certainement cette proportion à l’hommage et au vintage de l’époque. tout d’abord, les gosses qui ont grandi devant ces classiques sont aujourd’hui des réalisateurs et réalisatrices qui veulent retrouver leur madeleine de Proust. Ensuite, le spectre des décennies 80-90 incarne un âge d’or ou tout semblait (encore) possible. Le réchauffement climatique n’était alors encore qu’un mirage, à peine un concept. Ces années furent celles d’une certaine nonchalance opulente, quasi-obscène, valorisant la société de consommation et son économie florissante, soit l’antithèse absolue de notre présent morne et en perte de vitesse. Impossible donc pour les slashers de passer à travers cette envolée nostalgique, surtout en tant qu’emblème des années 80. Mais les codes essoufflés et rébarbatifs du genre ne peuvent plus être imposés à un public d’aujourd’hui. Il faut donc à la fois conserver ce côté doudou des années 80 mais remettre au goût du jour les thématiques liées à ses psychopathes masqués. Le slasher du 21ème siècle quant à lui va ré-inventer les règles en profondeur sans pour autant les changer en surface, histoire de réunir à la fois la génération actuelle en mal de frissons et celle qui a connu l’âge d’or de ce genre, prête à payer son billet d’entrée juste à l’évocation d’un titre. Les boogeymem les plus populaires deviennent par la force des années et à travers un filtre nostalgique qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer un véritable objet de culte. On peut constater le succès inouï des acteurs en convention comme Robert Englund ou Kane Hodder, adulés par des hordes de fans alors qu’on ne reconnaît même pas leurs visages dans les films. Conscient de l’aura qu’ils dégagent, le cinéaste les filme telles des créatures divines, au centre du cadre, magnifiées par l’angle et la lumière. La caméra glisse parfois même en contre-plongée pour affirmer leur domination sur les simples mortels que nous (et leurs victimes) sommes, à genoux devant ces icônes intouchables, à la fois craintes et adorées par toute une communauté qui n’est pas prête à les voir évoluer. Rob Zombie en a fait les frais avec sa version d’Halloween (Rob Zombie, 2007), horripilant certains fans qui ont hurlé à l’hérésie à la vision de son Michael Myers version redneck. Et que dire de l’accueil plus que tiède – pour rester poli – qui fut réservé à la prestation de Jackie Earle Haley incarnant le nouveau Freddy Krueger dans Freddy, les griffes de la nuit (Samuel Bayer, 2010). Face à cet état de fait, les réalisateurs semblent ne plus se risquer à changer d’un poil ces figures emblématiques et axent plutôt la réinvention de ces classiques à travers le développement de nouveaux personnages secondaires.

De nuit, la silhouette du Candyman, les bras en croix, se dessine en ombre, derrière un bâtiment aux formes expressionnistes, baigné dans une lumière surnaturelle bleue et rouge.

« Candyman » de Nia DaCosta © Tous droits réservés

Les jeunes, qui ne sont plus résumés à de simples clichés que le spectateur attendait impatiemment de voir mourir, sont entourés par des personnes plus âgées, la plupart du temps des anciennes victimes. Véritables figures de savoir, elles sont censées accompagner la nouvelle génération pour lutter contre ces démons immuables, ces meurtriers qu’elles ont parfois elles-mêmes créés mais qu’elles n’ont jamais réussi à vaincre. Régulièrement au centre de l’intrigue, elles préfèrent parfois refouler un passé trop douloureux dans l’espoir de protéger leurs progénitures, comme Anne-Marie dans le dernier Candyman qui dissimule à son fils Anthony le lien qui l’unit avec le boogeyman au crochet. D’autres fois au contraire, l’objet de rancune devient une véritable obsession, à l’instar de Laurie Strode qui passe sa vie à se préparer au retour de Michael Myers au détriment du bien-être de sa famille. Leur façon de faire, souvent trop extrême ne fait que renforcer le ressenti des enfants vis-à-vis de ces parents démissionnaires, causant la plupart du temps leur perte. Ne pouvant compter sur la protection de ses aînés, cette descendance comprend qu’elle doit combattre seule un mal qui n’est pas de leur fait. Contrainte par un héritage qui n’est pas le sien, elle essaie parfois de le fuir, sans y parvenir. Dans le dernier Scream, Sam Carpenter tentait par tous les moyens de cacher son lien avec Billy Loomis, l’assassin du premier. Finissant par admettre cette filiation dangereuse, elle parvenait à maîtriser sa peur et à changer son destin. Cette conscience d’un héritage impossible à fuir pèse de tout son poids sur les générations actuelles. C’est une notion très contemporaine que l’on peut retrouver dans beaucoup d’autres genres cinématographiques et qui ancre d’autant plus ces longs-métrages dans le réel. Ce thème fort de la rancœur envers le « monde d’avant » traverse beaucoup de slasher récents, d’autres problèmes furieusement contemporains viennent également parfois s’y greffer tels que la question raciale dans le nouveau Candyman (Nia DaCosta, 2021) ou les fake news dans Halloween Kills (David Gordon Green, 2021), transformant nos vieilles icônes démodées en symboles de lutte. Prenons comme ultime exemple de la modernisation du genre le film Child’s play, la poupée du mal (Lars Klevberg, 2019) qui signa le grand retour de Chucky. Censé accuser les dérives de la technologie, ce slasher high tech ne conserve de la franchise que l’enveloppe corporelle de la poupée maléfique, lui ôtant toute sa personnalité d’ancien tueur psychopathe. Et c’est là que nous mettons le doigt sur quelque chose de primordial : ces figures iconiques de l’horreur ne sont que le joli papier cadeau bariolé qui enveloppe un livre de psychologie. Ce mélange contre-nature d’un boogeyman supposé être dénué de toute symbolique avec un sujet sérieux et actuel rentre en totale contradiction avec l’esprit même du slasher, vide de tout aspect réflexif poussé sur son époque ou sur ses personnages. A force d’essayer de moderniser le genre pour le coller à l‘actualité, il devient sa propre négation.

Leatherface vu de dos, sa tronçonneuse dans la main droite, les bras le long du corps, dans une ruelle très étroite, se cachant de la pluie ; scène du film Massacre à la tronçonneuse 2022.

« Massacre à la Tronçonneuse » de David Blue Garcia © Netflix

Bien loin des préoccupations sociétales d’aujourd’hui, d’autres réalisateurs vont utiliser certains poncifs du genre à leur sauce pour inverser la tendance. Sans être des parodies comme Scream (Wes Craven, 1996) ou La Cabane dans les bois (Drew Goddard, 2012), ils vont recycler certains codes du genre pour ne garder que le côté fun de la violence. Ne touchant surtout pas aux gloires passées qui doivent garder un charisme à toute épreuve, ils inventent une nouvelle génération de boogeyman que la jeunesse d’aujourd’hui a tout loisir de s’approprier. Parmi eux, on ne peut passer à côté du clown déséquilibré et cannibale de Terrifier (Damien Leone, 2018). Le scénario est typique de celui d’un slasher avec un psychopathe tuant à tour de bras des clichés ambulants. Ce qui le différencie des grands classiques, c’est la personnalité même du clown, découpant ses victimes avec un sadisme avéré tout en leur faisant des doigts d’honneur. Cette recherche constante de gore et de hurlements de douleur le rapproche insidieusement d’un autre genre, le torture porn. Cependant, là où ce genre est censé créer un certain malaise chez le spectateur, cette surenchère de sang couplée à la personnalité farfelue de ce clown silencieux provoque un détachement ahuri du spectateur qui ne prend parti pour personne. Victor Crowley (Adam Green, 2017), probablement moins conscient de son humour que le clown au petit chapeau noir ridicule, démembre ses victimes de la façon la plus trash possible sous les yeux d’un spectateur surpris de l’élasticité du corps humain. Entrecoupés de quelques blagues grivoises, ce long-métrage assume son mauvais gout prononcé, le rendant encore plus savoureux. Si le slasher a toujours fait preuve de violence, il n’a jamais abusé à l’extrême du sang et de la perversité de ses boogeyman. Pourtant, aujourd’hui, même les anciennes gloires de ce genre sont obligées de recourir à cette violence gratuite et excessive. Beaucoup de spectateurs traumatisés se rappellent d’un Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hopper, 1974) purement gore. Pourtant, si nous regardons ce classique de plus près nous voyons qu’il y’a peu d’effusions de sang à l’écran. Cette sensation de brutalité extrême repose sur une atmosphère poisseuse et une image quasi-documentaire qui illustre un Texas aussi dangereux que la famille Sawyer. Bien loin de cette ambiance craspec, le nouveau Massacre à la tronçonneuse (David Blue Garcia, 2022) prend le parti de choquer ses spectateurs avec des hectolitres de sang et un bodycount plus élevé que jamais. Mettant en scène un Leatherface assoiffé de vengeance massacrant sans vergogne un bus entier de hipsters, il renie tout l’héritage de Tobe Hopper qui voulait terroriser les spectateurs en racontant l’histoire crédible d’une famille dysfonctionnelle. Ce courant racoleur, s’adaptant à un jeune public blasé, nous prouve définitivement que le slasher ne peut plus revenir en arrière, de peur d’être ennuyeux. Conscient de son propre ridicule, il ne lui reste plus qu’à pousser les curseurs à l‘extrême pour conserver un public certes conquis, mais absolument pas effrayé. Privé de sa crédibilité, il devient ce vieux prédateur qui ne fait plus peur à personne.

Plongée sur le corps de Michael Myers, inconscient, allongé sur l'herbe, de nuit ; plan issu du film Halloween 1978 pour notre analyse du slasher 2022.

« Halloween » de John Carpenter © Tous droits réservés

Que reste-t-il de tout ça aujourd’hui, pour tous ceux qui, comme moi, fêtaient Halloween devant l’intégrale de Freddy les griffes de la nuit ou qui squattaient en douce chez les copines pour crier devant Chucky ? Indéniablement, on est heureux de retrouver ces figures familières, ravivant des souvenirs vivaces d’une époque où seule la note du contrôle d’histoire avait une réelle importance. Mais nous avons grandi et le monde extérieur a changé en même temps que nous. Les mœurs et les problèmes d’adolescents, différents des nôtres, ne nous touchent plus. Le constat est finalement amer : est-ce que nous ne comprenons pas les slashers actuels parce qu’ils ne reflètent pas nos désirs d’adultes ? Les slashers de l’âge d’or étaient-ils seulement destinés à saisir cette naïveté de l’époque pour finalement disparaître ? L’aspect pervers de la nostalgie impactant tous les médias du moment est à double tranchant. En voulant à tout prix réunir anciens et nouveaux spectateurs, l’œuvre devient bâtarde, ne sachant plus elle-même où se positionner. Ce désir de voir le passé se figer pour nous rassurer dans ces moments anxiogènes couplé à un message pourtant très actuel crée un décalage parfois dérangeant. Ce revival du slasher n’en est pas vraiment un, au titre que d’autres genres se dissimulent sous cette enveloppe : comme la comédie, le gore, le film social, le vigilante ou l’elevated horror. Le slasher est devenu un genre hybride, difforme, ne se suffisant plus à lui-même. En voulant l’intellectualiser à tout prix, l’émotion pure a laissé place à la réflexion. Et c’est cette émotion naïve qui a, sûrement, conditionné notre amour immodéré pour ce genre. Qui n’a pas hurlé en voyant Jason sortir de l’eau à la fin du premier Vendredi 13 ? Qui n’a pas eu un petit pincement au cœur en découvrant Alex sous le masque pailleté du tueur dans le Bal de l’horreur (Paul Lynch, 1980) ? Nous avons une affection certaine pour ces tueurs masqués impossible à retranscrire aujourd’hui où l’on se place plus du côté des victimes. Certes, les vieilles figures ont le mérite de conserver leur charisme hérité des films originaux mais les nouveaux boogeymen ne cherchent plus à provoquer l’effroi, seulement le rire. Au vu de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, un psychopathe masqué ne représente plus un réel danger et le cinéma d’horreur est bien forcé d’aller de plus en plus loin pour faire réagir le spectateur, blasé de la violence ambiante. Si le monde ne peut plus revenir en arrière, il est logique que le cinéma en soit incapable aussi. Trop sérieux ou trop drôles, ces tueurs aux longs couteaux perdent en crédibilité et une distance certaine s’est créé entre ces figures du mal et nous-mêmes. Même si on ne peut pas s’empêcher d’avoir le cœur qui bat plus vite en voyant Michael Myers remettre son masque, cette émotion ne repose que sur de la nostalgie, sentiment facile et malhonnête. En y réfléchissant un peu, que reste-t-il d’inoubliable à ces requels si on enlève le boogeyman star ? Probablement rien. Alors oui, moi la première je me jette sur ce genre de productions trop contente de revoir Tony Todd susurrant des mots sucrés armé de son crochet. En fait, c’est un peu comme un amoureux mythomane. Je l’aime quoiqu’il fasse même si je sais pertinemment qu’il se moque de moi… Pardon d’être une fan girl aussi faible.


A propos de Charlotte Viala

Fille cachée et indigne de la famille Sawyer parce qu'elle a toujours refusé de manger ses tartines de pieds au petit déjeuner, elle a décidé de rejoindre la civilisation pour dévorer des films et participer le plus possible à la vie culturelle de sa ville en devenant bénévole pour différents festivals de cinéma. Fan absolue de slashers, elle réserve une place de choix dans sa collection de masques au visage de John Carpenter pour faire comme son grand frère adoré.

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