Midsommar


Après un premier long-métrage, Hérédité (2018) qui avait divisé notre rédaction – ce qui ne l’avait pas empêché de se hisser à la neuvième place de notre TOP10 des films qui n’ont pas fait genre en 2018 – l’américain Ari Aster revient aux affaires avec Midsommar (2019) un film imprégné des codes d’un genre assez peu revisité ces dernières années qu’est la Folk Horror.

Florence Pugh dans le film Midsommar (critique)

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Un Grand Feu de Joie

De toutes les entités, greffes ou rejets, qui font du cinéma de genre(s) un continent qui se conjugue forcément au pluriel, la Folk Horror est l’une des composantes les plus passionnantes. Associée le plus souvent à l’histoire du cinéma d’horreur britannique – la Brit’Horror comme on l’appelle, à laquelle nous avions consacrée un dossier précisément centré sur sa renaissance à l’aune de la décennie 2000 (voir le dossier) – souvent nimbée d’occultisme et/ou d’une philosophie animiste, la Folk Horror puise le plus souvent ses racines dans l’imaginaire païen nord-européen. Si l’on associe souvent la paternité de ce terme générique au réalisateur britannique Piers Haggard, c’est parce qu’il l’employa pour qualifier le genre de sa création la plus connue La Nuit des Maléfices (1971), soit l’un des trois long-métrages anglais fondateurs du genre, avec Le Grand Inquisiteur (1968) et le plus emblématique The Wicker Man (Robin Hardy, 1973) formant ce que l’on appelle plus communément « La Trilogie Impie ». Pierre angulaire du cinéma de peur anglais, cette trilogie est souvent considérée comme l’aboutissement du genre, des œuvres phares qui imprégnèrent, par la force des choses, toutes les tentatives qui essayèrent par la suite d’accoquiner l’horreur cinématographique aux folklores européens. Dans une société de plus en plus mondialisée, individualisée, dont l’urbanisation exponentielle tend à davantage éloigner et isoler les campagnes, ses habitants deviennent de plus en plus des étrangers au sein de leur propre pays. Qu’il prenne les atours du redneck dans le cinéma américain, de l’aborigène de l’Outback Australien dans la Ozploitation, ou d’une communauté d’un village reculé dans le cinéma de genre européen, « l’homme des plaines » s’est imposé pour « l’homme des villes », comme une source d’angoisse, un « autre » effrayant et caricaturé, l’incarnation d’un monde étranger vu comme inquiétant parce que régit par des principes, rituels, coutumes, jugés d’un autre temps. Le cinéma d’horreur en a souvent tiré ses meilleures incarnations d’un mal endémique, constituante enfouie dans les tréfonds de l’âme humaine, comme si ce mal était le témoin de la bestialité ontologique de l’être humain. C’est dans ce terreau fertile que Ari Aster plante la graine de son second long-métrage, entendant par là même, revitaliser et prolonger les obsessions de son premier essai. Car s’ils peuvent se voir comme d’exacts opposés – ils forment un diptyque en clair/obscur évident – Hérédité (2018) et Midsommar (2019) apparaissent tout autant comme des jumeaux dizygotes, aussi différents que complémentaires, se répondant constamment l’un à l’autre. En fil rouge et comme point d’ancrage, une thématique qui fait socle : l’opposition de la notion de groupe – une cellule familiale dans le premier, une communauté de villageois dans l’autre – à celle de l’individu, du communautarisme contre l’individualisme.

La communauté du festival du film Midsommar (critique)

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Ici, Aster nous propose de suivre le parcours, semé d’embuches, d’un groupe de jeunes américains étudiants en anthropologie qui se rendent dans un village suédois reculé pour assister, observer et étudier des rituels païens auxquels une communauté se livre depuis des générations. A ce groupe, se greffe Dani – incarnée par l’éblouissante Florence Pugh, deuxième soleil du film – jeune femme toujours fraîchement embourbée dans les sables mouvants d’un éprouvant deuil – sa sœur s’est suicidée au gaz, emportant dans son geste dément leurs deux parents. Traînée en Suède par son petit ami Christian – moins par solidarité que par résignation, puisqu’il comptait la larguer juste avant que ne survienne le drame – la jeune femme va trouver dans les rituels de ce festival païen une zone d’expiation de ses démons intérieurs, une expérience initiatique qui va la révéler à elle-même et aux autres. Du tissu des drames les plus intimes – deuil, dépression, crise du couple – émergent alors des thématiques plus englobantes – le rapport de l’homme à la nature, à la liberté, à la morale, à la communauté – qui donnent à Midsommar une dimension anthropologique et subversive aussi dense qu’indéchiffrable, malaisante car souvent insondable. La violence crue et frontale de certaines séquences est ainsi toujours contrebalancée par un écart de point-de-vue, un pas chassé qui invite le spectateur à questionner sa propre morale, sa propre définition de la « civilisation », pour tout au moins, la mettre en branle. Le cinéaste semble ainsi vouloir mettre en exergue l’opposition toujours fortement ancrée par chez nous, entre un ritualisme païen antique jugé désuet – qui n’est pourtant pas dénué de culture – et la morale religieuse judéo-chrétienne qui régit les codes sociétaux occidentaux. Sans vraiment choisir son camp – ce qui lui est d’ailleurs souvent reproché – le scénario, désopilant de nihilisme, dépeint une humanité pleine d’aspérités et de contradictions, puisque ni les villageois – dont les coutumes sont tantôt présentées comme d’ignobles atrocités, tantôt comme une odelette à une forme désuète de « majesté cultu(r)elle » en voie d’extinction – ni les Américains – incarnation d’un occident méprisant, irrespectueux des coutumes et des cultures étrangères, bercé d’idiotie, d’ignorance et d’insolence crasse – ne semblent représenter une quelconque représentation du « Bien », comme du « Mal ». C’est tout au plus la bêtise humaine, en tant que concept immuable, qui hante l’entièreté du récit, s’exprimant tout autant dans un éclat de violence, que dans le précipice, tête bêche, des personnages vers les tentations les plus “primaires” (orgueil, luxure, envie, colère…).

Florence Pugh en larmes dans le film Midsommar (critique)

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Si l’on peut admettre qu’il n’y a possiblement plus rien de subversif à décrire l’humanité comme étant de la vermine – c’est d’ailleurs sûrement le constat le plus récurrent quand on évoque notre époque, celle d’une humanité qui contemple et commente les conséquences irrémédiables de sa propre bêtise – on peut toutefois reconnaître dans la démarche jusqu’au-boutiste de Midsommar, la même rudesse déjà présente dans certaines productions d’exploitation des années 70 à 80. A ce titre, si le film emprunte éminemment aux codes de la Folk Horror, il fait aussi de nombreux échos au mythique Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980), reprenant un canevas scénaristique quasi-identique : même équipée de « reporters » parti se « documenter » sur une « tribu » à l’autre bout de leur monde, qui vont se retrouver partie prenante (à leurs dépens) des rituels ancestraux qui y sont pratiqués. Aussi, la puissance de Midsommar réside moins dans la volonté de défricher des terres inconnues, qu’à conserver et revitaliser les « antiques codes » qu’ils manient. Le geste de Ari Aster prend alors corps avec celui des Harga, l’un, comme les autres cherchant à sauvegarder un héritage culturel (comme cultuel) en en perpétuant l’usage de façon aussi programmatique que calibrée, sans se soucier de respecter quelconques concepts jugés « moraux ». La mise en scène épouse cette recherche, décryptant avec un sens aigu du détails et de la scénographie tous les mécanismes et codes qui « font le rituel », qu’il s’agisse d’un cérémonial païen ou de la mise en application de codes référents à un genre cinématographique.

L'actrice Florence Pugh dans le film Midsommar (critique)

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Si l’exploration du trajet intérieur de l’héroïne est évidemment l’une des clés de lecture possible – on peut en effet considérer qu’on a pas fait mieux depuis longtemps comme définition du thriller psychologique – il me semble que la grande force de Midsommar demeure davantage dans sa faculté à travailler au corps, et sur plusieurs fronts, la notion d’héritage culturel – l’idée d’un rituel codifié qui se transmet de générations en générations – s’appliquant à la fois à la narration elle-même – c’est la raison de vivre (et de mourir d’ailleurs) des Harga – qu’à sa miseen scène – Aster se ré-appropriant les codes d’un certain cinéma pour qu’il perdure et soit transmis à d’autres descendances et faisant fi des normes du temps. De la violence frontale de certaines de ses séquences à sa réalisation millimétrée – privilégiant moins l’efficacité d’effets téléguidés que l’installation progressive d’une ambiance oppressante, par la distillation de motifs et d’indices qui finissent par faire corps les uns avec les autres – Ari Aster s’ajoute à la liste des jeunes cinéastes américains qui à l’ombre des majors, s’en vont rénover un cinéma de genre américain laissé à l’abandon, pourri de l’intérieur par le virus toujours plus invasif de la franchisation et de la monoformisation Hollywoodienne (voir notre article bilan 2018 : même pas peur !). Par miracle, bien que cannibalisé de références, Midsommar parvient à imposer sa propre identité et à raffermir par là même, celle de son auteur. D’aucuns considéreraient alors qu’il est dommage de voir un si jeune réalisateur commencer à « se répéter » dès son second long-métrage, mais ce serait nier que l’histoire du cinéma est peuplée de filmographies brillantes, de cinéastes qui n’ont fait que pétrir, quasi-invariablement, une seule et même obsession. Espace des fantasmes et des traumas, les cinémas de genres sont en cela le territoire de prédilection des obsessionnels. Reprocher à Aster sa fascination pour l’occulte païen et les sectes reviendrait à reprocher à un David Cronenberg d’avoir passé toute une carrière à disséquer compulsivement le corps humain, ou à un John Carpenter de s’être évertué à démontrer l’insondabilité du mal de travaux en travaux. C’est peut-être justement parce qu’il semble de cette espèce-là, de ces grands « fascinés », qu’Ari Aster apparaît comme l’un des plus évidents héritiers contemporains des grands maîtres du cinéma d’horreur américain. De ces étincelles qui pourraient, peut-être un jour, faire renaître ce feu sacré d’autrefois : pour que ce vieil Hollywood sans âme finisse par brûler, dans un grand feu de joie.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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