Spencer


Pablo Larraìn complète sa trilogie de portraits au féminin après Jackie (2016) et Ema (2020) en mettant en scène la crise sourde qui se trame au sein de la famille royale, lors des festivités de Noël, alors que Diana Spencer, en quête de liberté, perd pied et se laisse hanter par des fantômes : critique de Spencer (2022), disponible sur Amazon Prime Video.

Lady Diana dans l'embrasure d'une fenêtre sous un ciel très lumineux ; elle porte une veste verte sur une robe de mariage ; scène du film Spencer.

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La Princesse et ses fantômes

Assis par terre entre deux lits, Lady Di discutent avec ses deux jeunes garçons ; William est assis face à elle, Harry allongé, la tête posée sur ses cuisses ; plan issu du film Spencer.

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Plans iconiques, hiératiques, dialogues soutenus, presque ampoulés, dans des lieux fastes souvent très peu peuplés. Mettre en scène la royauté britannique est presque devenu un genre en soi, dont on commence à bien connaître les codes véhiculés par des films tels que Le Discours d’un Roi (Tom Hooper, 2010) ou les créations de Julian Fellowes comme The Queen (2006) ou la série The Crown (2016 – en production). Et en observant brièvement les images de Spencer, il aurait été facile d’assimiler de prime abord le nouveau long-métrage à cette mouvance. C’est bien mal connaitre Pablo Larraìn, qui va s’empresser d’insuffler à Spencer un ton unique, mêlant fable et film de fantôme, parsemant même ici et là quelques visions horrifiques. Depuis deux longs-métrages, le réalisateur chilien s’intéresse avant tout à des figures féminines, occupant la quasi-totalité de ses plans. C’est bien le dénominateur commun de Jackie (2016) et Ema (2020), dont la figure principale occupait, prenant toute la place à l’écran, mettant en orbite les autres personnages, les lieux, et dans une certaine mesure, l’intrigue même. A ce titre, Spencer s’inscrit dans cette directe lignée. En effet, un film localisé quasi-uniquement au sein du château de Sandrigham, résidence privée des Windsor, procédant à l’éviction presque intégrale de la famille royale relève du véritable choix esthétique. Censé se dérouler durant la poignée de jours constituant les festivités de Noël de la royauté britannique, cette royauté ne sera en grande partie que suggérée. Le geste de Larraìn pourrait ainsi être rapproché de celui de Céline Sciamma pour Portrait de la Jeune Fille en Feu (2019), vidant son décor, resserrant l’intrigue sur un nombre très réduit de personnages, faisant de l’ellipse un choix presque politique, éliminant du récit les scènes qui ne seraient que purement utilitaires. Coïncidence amusante, les deux œuvres partagent également une éminente directrice de la photographie, Claire Mathon.

En large robe de soirée, blanche, Diana Spencer est accroupi sur les toilettes du manoir, en train de vomir.

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Comment alors, parler du conflit, des dilemmes, des failles et des pathologies de Diana, comment témoigner de l’inadéquation de la ‘Princesse du Peuple’ au sein du carcan royal ? Surtout, comment exprimer en deux heures l’intensité des tourments, et dévoiler le spectre complexe des afflictions désormais bien connues de cette icône, sans égrener platement un inventaire de faits, d’anecdotes et de situations historiques, faisant bien souvent ressembler les biopics peu créatifs à des manuels d’histoires ? Larraìn répond à ces questions par les cinémas de genres, et en brassant un vaste ensemble de références, en faisant de l’état d’isolement et de solitude de Diana au sein de sa belle-famille un véritable thriller horrifique. A la manière d’un Jack Torrance dans Shining (Stanley Kubrick, 1980), Diana va évoluer, dans des chambres impersonnelles, des long couloirs feutrés, des pièces désertes. Comme à l’Overlook Hotel, l’absence fait naître une sourde inquiétude, et devient propice à la psychose et aux visions, mettant petit à petit en doute la santé mentale du personnage. De la même façon, Larrain passe par l’horreur pour rendre compte des troubles alimentaires désormais bien connus (relaté en détails dans The Crown par exemple) de Diana. En découle une des rares scènes de diner en compagnie de toute la compagnie royale, virant à la pure vision de body horror, mettant en scène un mélange peu sain de potage de légumes et de collier de perle, empruntant autant à certains maitres du genre comme Cronenberg, qu’au récent long métrage Swallow (Carlo-Mirabella Davis, 2020), mettant également en lumière là aussi sous un prisme horrifique un trouble alimentaire.

Spencer n’a donc définitivement rien d’un biopic. C’est bien, comme le précise un carton au début du long-métrage, par la fable que qu’un portrait est dressé. Car Spencer se révèle être, en plus de ses penchants vers le thriller horrifique décrits plus haut, un véritable film de fantôme. Au milieu de ces longs couloirs vides, où le temps semble s’être arrêté il y a plusieurs siècles, Diana ne fera que rencontrer des spectres. Les visions d’Ann Boleyn, ancienne martyre de la royauté du XVIe siècle en est l’exemple le plus évident. Mais plus généralement, tous ses interlocuteurs – mis à part peut-être ses enfants – ne sont, tout compte fait, que des apparitions. Ils jouent dans la fable inventée par Larrain un rôle assez similaire aux fantômes d’Ebenezer Scrooge dans le classique de Noël de Charles Dickens maintes fois repris au cinéma, A Christmas Carol. Le majordome, le chef cuisinier, la dame de chambre, les trois personnages avec lesquels Diana interagit le plus, constituent assez exactement un fantôme du passé, du présent, et du futur. Trois fantômes qui vont tous d’une manière ou d’une autre, la guider et l’éloigner inexorablement du carcan de la royauté qui l’étouffe. La famille royale, grande absente du long-métrage, elle aussi, n’est constitué que de spectres voués à hanter des lieux sans vies, des photos figées et de grands portraits aux murs. C’est de ces fantômes-là que Diana fuit. On connait tous son funeste destin, la transformant en fait divers étalés médiatiquement, mais le temps d’un film, c’est vers les vivants que Pablo Larraìn fait en fin de compte revenir son héroïne21.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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