[BILAN 2021] Disney, dans l’ombre de Pixar


Après une année 2020 où les films Pixar firent office de lueurs dans la nuit (lire notre article bilan) ce que l’exercice 2021 a surtout mis en lumière, c’est à quel point les productions de Disney Animated Studios étaient plus que jamais condamnées à résider dans l’ombre de celles du studio à la lampe. 

La jeune Encanto observe étonnée un cristal vert fluo qu'elle tient brisé dans ses mains ; scène du film Encanto, la fantastique famille Madrigal pour notre article sur Disney 2021.

« Encanto » © The Walt Disney Company

Dans l’ombre de Pixar

L’an dernier, nous avions profité de nos habituels « articles bilan » pour dire tout le bien qu’on avait pensé des deux Pixar fournée 2020, le somptueux Soul (Pete Docter & Kemp Powers, 2020) – d’ailleurs élu film qui fait pas genre de l’année par notre rédaction – et le non-moins bouleversant En Avant ! (Don Scalon, 2020). Tous deux avaient confirmé un rebond créatif du studio à la lampe, tout autant que sa suprématie sur l’animation mondiale au cours d’une année privée de long-métrages d’animation estampillés Disney. Cette année 2021 fût tout autre. Car si Pixar a bien sorti un film de son usine à rêve avec la fable Luca (Enrico Casarosa, 2021) passée quelque peu inaperçue à sa sortie – mais qui mériterait certainement de s’y re-pencher à l’aune de l’actualité et de certains discours politiques diabolisant l’étranger et les réfugiés – l’année qui se termine a davantage été l’occasion pour les studios Disney Animations de répondre au fantastique cru 2020 de leur homologue avec deux productions : Raya et le dernier dragon (Don Hall & Carlos Lopez Estrada, 2021) – sorti directement sur sa plateforme pour cause de pandémie – et le récent Encanto, la fantastique famille Madrigal (Byron Howard & Jared Bush, 2021) soit un voyage au cœur de la Colombie pour un film qui questionne (ou pas) les notions de magie et de famille chères à Disney depuis ses débuts. Mais avant tout, un film tiède qui court constamment après l’inventivité des copains de Pixar sans jamais réussir à les rattraper.

Rebelle, intriguée face à une lumière bleue qui flotte dans l'air, plan issu du film Rebelle pour notre article sur les films Disney 2021.

« Rebelle » © Pixar / The Walt Disney Company

Cela devient coutume de devoir assister, à distance, à ce duel fratricide, assez improbable, opposant les créatifs de Pixar et de Disney Animations. Si les frontières entre les deux studios ont un temps été extrêmement troubles – ils ont même partagé entre 2006 et 2016 le même directeur artistique en la personne de John Lasseter – cela eu des répercussions assez claires sur les productions des deux studios cousins. Ainsi, fût reproché à Pixar d’aller chasser sur le territoire des films Disney avec des œuvres relativement mineures comme Rebelle (Mark Andrews & Brenda Chapman, 2012) ou Le Voyage d’Arlo (Peter Sohn, 2015) tandis que Disney Animations essayait de son côté de se pixariser tant bien que mal avec des films volontiers plus méta-philosophiques tels que Les Mondes de Ralph (Rich Moore, 2012) ou Zootopie (Byron Howard & Rich Moore, 2016). Depuis le départ de John Lasseter, les deux studios ont retrouvé une forme d’indépendance – deux directions différentes – et Pixar, notamment, son identité « à part » bien aidée par la restructuration imposée par le plus créatif de ses cinéastes, Pete Docter, qui en assure désormais le patronage (lire notre article Pixar, lueur(s) dans la nuit). Si le studio à la lampe entend ré-affirmer créativement parlant son identité propre, tout autant que ses distorsions idéologiques et philosophiques vis-à-vis de Disney, l’inverse est clairement moins vrai.

Raya regarde vers l'horizon, en plein désert secoué par le vent ; plan issu du film Raya et le dernier dragon pour notre article sur les films Disney 2021.

« Raya Rey et le dernier dragon » © The Walt Disney Company

D’une part, la sortie récente de Raya et le dernier dragon (Don Hall & Carlos Lopez Estrada, 2021) avait témoigné d’une incapacité de Disney Animations Studio à faire du neuf avec du vieux. Cannibalisant des recettes éculées par d’autres voire par eux-mêmes – tout le début du film étant une sorte de duplicata de l’apparition de Rey dans Star Wars Episode VII : Le Réveil de la Force (J.J Abrams, 2015), entre autres – le studio de Mickey semble être dans une recherche vaine d’affirmation, n’inventant plus grand chose – ni sur le pont scénaristique, ni sur celui inhérent à l’animation qu’est l’esthétique et la technique – résolu à suivre les tendances et à tenter de s’en emparer. En résulte, par exemple, un programme assez opportuniste de visibilisation des minorités, complètement dévitalisé et surtout extrêmement apolitique (lire l’article Misères du Disney-Féminisme). Le même procès peut difficilement être fait à Pixar. En effet, quand ces derniers produisirent Rebelle (2012) ils proposèrent clairement une forme d’attaque aux canevas de représentation dictés par Disney, ringardisant leurs archétypes de la princesse passive et sans grand caractère. Certainement que Merida, l’héroïne du film, fût un canevas, sur lequel a été décalqué la plupart des princesses Disney qui suivirent : Vaïana, Elsa, Raya, et ici Mirabel. Déjà donc, Disney dut fatalement composer dans l’ombre de Pixar. Et malgré l’affirmation victorieuse de certains traits spécifiques à leur production – notamment leur côté Broadway, façon comédie musicale animée – incarnée par l’énorme succès de La Reine des Neiges (Chris Buck & Jennifer Lee, 2013) la comparaison avec le petit cousin demeure toujours très criante et (presque toujours) au désavantage de Disney.

Pour notre article sur Disney 2021, une scène du film Coco, où le petit garçon du même nom, dans une bibliothèque, tend la lueur jaune qu'une femme squelette lui tend, jovialement ; derrière eux, le gardien de la bibliothèque, homme-squelette lui aussi .

« Coco » © Pixar / The Walt Disney Company

C’est encore le cas avec le « Disney de noël » fournée 2021 : Encanto, la fantastique famille Madrigal (Byron Howard & Jared Bush, 2021) via lequel Disney entend d’abord continuer l’exploration – pourrait-on dire, plus maladroitement, la colonisation – de nouveaux territoires et nouvelles cultures. Après les spécificités rappelant l’Asie du Sud-Est et ses coutumes chez Raya et le dernier dragon – bien que le film se déroule dans un pays imaginaire – place désormais à la Colombie avec ce nouveau long-métrage. De fait, la démarche rappelle quelque peu celle entreprise par Pixar avec son magistral Coco (Lee Unkrich & Adrian Molina, 2017) qui était mue, entre autre, par un désir du studio de rendre hommage à la culture mexicaine. Mais les spécificités sud-américaines ne sont pas les seuls points qui font que les deux films communiquent l’un avec l’autre – ce serait par ailleurs regrettable d’amalgamer aussi bêtement Mexique et Colombie comme s’ils s’agissait au fond d’une même culture, d’un même pays – puisque le scénario d’Encanto emprunte de nombreuses thématiques à celui de Coco, au point même, et c’est certainement ce qu’il y a de plus fascinant là dedans, de rentrer en contradiction idéologique avec le chef-d’œuvre de Pixar. Car leurs canevas scénaristiques sont étonnamment similaires, à savoir : un jeune individu « différent » au sein d’une famille étouffante, qui va devoir affirmer sa spécificité et son identité en affrontant et se libérant des injonctions de ses aînés. Pourtant, Encanto est aussi une sorte de tentative de désapprobation de la morale de Coco, comme si, une nouvelle fois, les deux studios tentaient de jouter idéologiquement par films interposés.

Pour notre article sur Disney 2021, scène de danse et de liesse entre femmes de plusieurs générations, baignées dans une lumière jaune féérique, extraite du film Encanto, la fantastique famille Madrigal.

« Encanto, la fantastique famille Madrigal » © The Walt Disney Company

Pour mieux saisir en quoi les deux productions discutent ensemble, il convient certainement de faire un bref résumé des enjeux du récit de La Fantastique Famille Madrigal. Comme son sous-titre l’indique justement, le scénario tourne autour d’une famille colombienne aux dons fantastiques. En effet, cette dernière a reçu par « le destin » une bougie magique qui confère à chacun de ses individus un don à la naissance, et aussi, une maison-personnage qui prend vie de toute part par l’entremets de ce pouvoir magique. L’héroïne, Mirabel, est la seule de sa famille à ne pas avoir été gratifiée d’un pouvoir spécial, ce qui en fait une sorte de vilain petit canard sympathique. Tout l’enjeu de son parcours initiatique sera alors de s’affirmer comme « spéciale » – puisque c’est finalement le fait qu’elle n’ait pas de don qui la rend parfaitement unique dans cette famille – et de se battre pour être reconnue comme telle par ses aînés, tout en ayant pour nécessité parallèle de sauver la magie qui préserve sa famille dont la petite flamme s’étiole peu à peu. Ce paradoxe qui tiraille le personnage est certainement ce qu’il y a de plus passionnant à la vision du film, tant il communique directement avec la bipolarité qui semble toucher le studio qui le produit. Sur le fond, le personnage et sa quête sont en effet extrêmement proches de la philosophie Pixar, à tel point que Mirabel semble partager les mêmes questionnements, la même quête, que le héros de En Avant ! (Dan Scalon, 2020) autre grand film Pixar autour duquel le récit d’Encanto semble faire des variations. Mais dans En Avant ! la quête initiale des personnages (retrouver le père en retrouvant la magie) terminait sur une morale anti-magique aussi étonnante que bouleversante. Si chez Pixar, faire renaître la magie n’est qu’un prétexte à une quête annexe, chez Disney 2021, cela demeure encore la finalité, le grand projet. La trajectoire de Mirabel est en cela assez déroutante. L’affirmation de sa spécificité d’individu non-magique, passant par une nécessité quasi-prophétique à sauver cette magie qui est pourtant la source de son ostracisation depuis sa naissance. L’idée sous-jacente qui transpire du long-métrage est donc, très clairement, d’affirmer que contrairement à Pixar et son En Avant ! (2020), Disney entend défendre mordicus ses traditions, tout en essayant vainement de proposer une alternative mi-conservatrice mi-progressiste, en revitalisant ses vieilles traditions à la sauce d’un modernisme mal engagé. Car si les créatifs de Pixar parviennent toujours à faire mouche, à surprendre par les déplacements de codes qu’ils proposent, ceux de Disney semblent constamment rattrapés par l’héritage de la marque qu’ils défendent malgré eux. En résulte des films totalement schizophrènes comme l’est cet Encanto qui par souci de synthèse, dit surtout : tout et son contraire.

Une grand-mère aux pieds de grands escaliers, tient une bougie dans sa main dont elle regarde la flamme d'un air pensif ; scène du film Encanto, la fantastique famille Madrigal pour notre article sur Disney 2021.

« Encanto, la fantastique famille Madrigal » © The Walt Disney Company

Inutile donc de compter les points, puisque de toute évidence, de ces combats entre cousins germains, la lampe l’emporte toujours sur la souris. On soulignait et se réjouissait avec ardeur et passion du retour en grâce de Pixar l’an dernier, aux détours de deux longs-métrages capables à la fois de nous faire réfléchir et de nous émouvoir, ramenant la touche Pixar, comme on l’appelle, à des sommets que l’on craignait désormais inatteignables. Bien que la petitesse affirmée de leur dernière œuvre, Luca (2021), fable initiatique à destination des plus petits – bien que moins naïve sur le fond qu’elle n’y paraît – ne consacre pas, deux années de suite, l’hégémonie du studio sur le cinéma d’animation international, l’incapacité de son homologue à se ré-inventer permet à nouveau à Pete Docter et ses équipes de ressortir grandis de ce duel à distance. Condamné à errer comme une âme en peine dans l’ombre de Pixar, la flamme de Disney s’étiole de plus en plus, forçant ses équipes à se résoudre à seulement feindre changer des recettes traditionnelles, pour au final, y revenir, toujours, à préférer saupoudrer ses vieilles tambouilles, non pas d’un soupçon d’épices, mais d’une bonne grosse louche de poudre aux yeux.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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