Black Christmas (1974)


​Il paraissait impossible de faire un calendrier de l’avant cinéphile sans LE film de Noël sanglant, fondateur, accessoirement créateur d’un genre chéri de nos lignes, le slasher : critique de Black Christmas (Bob Clark, 1974).

Gros plan sur un oeil qui regarde dans l'embrasure d'une porte, issu du film Black Christmas.

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Noir c’est noir

Une des jeunes étudiantes de Black Christmas près d'un sapin de Noël, dont les guirlandes uniquement rouges éclairent toute l'image en clair-obscur.

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« Tous ces nouveaux rappeurs savent bien que je suis leur daron ». Alkpote – Bob Clark, il n’y a qu’un pas que je n’ai pas peur de franchir. Clark est un cinéaste culte dans le sens le plus « communautaire » du terme : défendu par les connaisseurs du cinéma de genres, il n’a pas encore passé la barrière de la reconnaissance institutionnelle, contrairement à des John Carpenter, George A. Romero, Wes Craven, que nous considérons désormais en France comme des auteurs-cinéastes digne de toutes les exégèses. La carrière de Bob Clark est protéiforme et son marqueur et qu’il ne s’est frotté aux cinéma de genres horrifiques ou fantastiques que pendant une décennie, les 70’s, avec une poignée de longs-métrages seulement, rapidement identifiables : Children should not play with dead things (1972), Le Mort-vivant (1974) et Black Christmas la même année. Les eighties vont marquer pour lui un virage vers un cinéma ouvertement moins dérangeant de la boutade teenage (les deux Porky’s en 81 et 83) à la comédie musicale avec Sylvester Stallone (Le Vainqueur, 1984) en passant par un film de Noël, un vrai cette fois, pour toute la famille (A Christmas Story, 1983). Décédé en 2007, le cinéaste a fini son parcours en grande partie à la télévision, ainsi à l’opposé du spectre qu’était le cinéma de genre de série B à ses débuts. Du reste ces quelques années d’activité valent un coup d’œil bien attentif… Au sein duquel Black Christmas a une place éminemment à part. Car qu’on en ait l’envie ou non, il faut bien avouer que l’on regarde ce film aujourd’hui comme un passage obligé des cinémas de genres, un petit bout d’Histoire de notre cinéma (et donc du cinéma) et tragiquement ou heureusement ce sera aussi toujours par lui que nous découvrirons son auteur, ses autres projet profitant de la brèche créée par une œuvre fondatrice pour aller se faufiler dans la postérité.

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Il se trouve que nous ne vous en avions jamais parlé. Mea culpa. Notre calendrier de l’avent nous donne l’occasion de corriger le tir. Black Christmas, alors, c’est quoi ? Nous sommes en 1974. Le récit prend place dans une sororité, groupement d’étudiantes vivant dans la même résidence, typiquement américain. Ce sont les fêtes de fin d’année, les jeunes femmes s’apprêtent à rejoindre leur famille et/ou à festoyer plus ou moins innocemment mais elles commencent à être harcelées par des coups de téléphone de menaces puis, littéralement… Par être sadiquement assassinées les unes après les autres. Le canevas vous paraît bateau ? Sauf qu’ici c’est la première fois qu’il prend véritablement cette forme. Il se dessine sous nos yeux l’ensemble des codes du slasher : un tueur, une jeunesse décimée, des meurtres graphiques, une intensité qui va crescendo… Et c’est toujours aussi indéniable aujourd’hui que Black Christmas en a été l’initiateur. Mais comme beaucoup de pionniers, le film est imparfait, et pose les bases plus qu’il ne représente un mètre étalon. Car il faut bien parfois admettre cette distinction : le premier n’est pas, forcément, le meilleur. C’est en réalité en comparant Black Christmas avec le premier chef-d’œuvre inaugural du slasher sorti huit ans plus tard, Halloween (John Carpenter, 1978) qu’on peut définir au mieux, nous semble-t-il, la liste de ses qualités autant que de ses défauts. Halloween peut être vu comme un correctif du coup de génie conceptuel de Bob Clark, via lequel Carpenter opère une véritable science de la variation, sachant modifier ce qui marche peu, ou moins, ou n’est pas assez porteur, tout en gardant ce qui est frappant dans la mécanique et qui finira ni plus ni moins par donner naissance à un genre.

Commençons par le mystère autour du tueur. Dans Black Christmas, il s’agit d’un planqué, on voit une partie de son corps, on entend sa voix, mais jusqu’au bout du bout, il nous reste invisible, plus proche en cela d’un tueur de giallo, genre dont le film est finalement assez proche, jusque dans son aspect whodunit (qui est le tueur ?). Idée angoissante d’une certaine force, mais peut-être plus restrictive que celle du masque chez Carpenter, présence-absence qui pour le coup fit beaucoup plus d’émules dans le genre par la suite. Signe de son efficacité, de sa plus grande portée mythologique ? De surcroît, Carpenter lui donne un nom : ainsi l’on sait qui est le tueur sur le plan civil : mais ce n’est personne, ce n’est qu’un visage impersonnel. Halloween prend soin de garder une bonne idée chez Clark : le contexte sociologique. En l’occurrence des étudiantes, à une époque de prétendue libération sexuelle, encore tiraillée par une arrière-garde (la pucelle Laurie Strode chez Carpenter par exemple), esprit réactionnaire dont les tueurs paraissent être la main armée.  Mais construit un récit plus resserré, plus direct, tandis que l’on peut être toujours surpris, même après plusieurs visionnages, par le temps que Clark consacre à cette partie, flirtant avec l’étude de mœurs, au risque d’alanguir son rythme, et de diluer son intensité.
Le visage d'une femme étouffée dans un sac, assise près d'une fenêtre, vue de profil et de nuit dans le film Black Christmas (1974).

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En réalité, c’est peut-être dans sa conclusion, que Halloween et Black Christmas rivalisent à part égale. D’une certaine façon, la proposition de Clark hante le spectateur de manière plus durable. A la fin de Halloween, on le sait, Michael Myers survit à ce qui aurait dû le tuer : Carpenter livre ici sa vision du mal, plaçant son boogeyman dans une perspective pessimiste, car surnaturelle, un mal éternel : thème majeur de sa filmographie. Le concept de Black Christmas est quant à lui que le tueur est dans la maison, durant tout le récit. Le moment de bascule où les protagonistes, la final girl (qui deviendra elle aussi un code du slasher) l’apprend, est le départ d’une lutte finale qui va la faire se battre avec le garçon qu’elle pense être le tueur, son ex petit copain – Kevin Williamson s’en souviendra pour le script de Scream (Wes Craven, 1996). La lutte tourne à son avantage et l’ultime séquence la laissera bien au chaud dans un lit de repos, seule dans la résidence a priori purifiée… Mais un glaçant générique final, d’une sobriété à la fois frontale et subtile, constituée seulement d’un plan d’ensemble sur la résidence où elle est restée seule, propulsent le spectateur dans une autre émotion, tout aussi pessimiste que celle de Big John, mais autrement plus ironique, tragiquement ironique : l’accalmie angoissante du désespoir et de la mort. Joyeux Noël quand même !


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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