Comment Netflix maquille le crime


Les true crime documentaries font sensation. Portés par le savoir-faire de Netflix en particulier, les faits divers et autres crimes trouvent un second souffle après avoir été relégués à des émissions de soirées à la réputation plus ou moins moquée. Or malgré la réussite indéniable, pour ne pas dire stratégique du géant du streaming sur ce type de contenu, qu’est-ce que Netflix a apporté de novateur au traitement de ces histoires de vie et de mort ?

Des photos du petit Gregory et de ses deux parents sont posés sur un dossier, sur une table dans le documentaire true crime Gregory de Netflix.

© Netfix

Meurtres aux ciseaux qui brillent

« Le fait divers […] serait le rebut inorganisé des nouvelles informes ; son essence serait privative, il ne commencerait d’exister que là où le monde cesse d’être nommé, soumis à un catalogue connu (politique, économie, guerres, spectacles, sciences, etc) ; en un mot, ce serait une information monstrueuse ». Cet emprunt à Roland Barthes issu de son texte Structure du fait divers (Essais Critiques, 1962) permet de préciser dès le préambule notre ligne éditoriale, faite pour s’acoquiner au fait divers, nous qui nous intéressons à l’hors-norme, aux monstres, avec une particulière appétence. Il nous est déjà arrivé dans ce sens d’aborder des films tirés d’un homicide réel (L’Appât, Bertrand Tavernier, 1995), tout comme nous avons déjà jeté notre regard direct sur des true crime documentaries, anglicisme de bon ton qui désigne un programme décortiquant un fait divers criminel, plus ou moins tortueux, dans un format plus ou moins long, une ambition artistique plus ou moins affirmée. Ce type de productions est assez protéiforme mais ce que l’on constate, c’est que sa version Netflix semble mettre tout le monde d’accord. Le géant du SVOD a en effet propulsé le fait divers à un haut degré d’attractivité médiatique, d’inédit sex-appeal grâce à un positionnement rafraîchi, une nouvelle jeunesse : au meurtre, Netflix a bel et bien donné une seconde vie. Une refonte calibrée pour ceux qui fustigeaient les reportages de BFMTV, les Faites Entrer l’Accusé et autres Chroniques Criminelles comme de ringards torchons voyeuristes audiovisuels ; ou fardée pour les mirettes d’autres générations déjà bien sevrées au logo rouge et qui ont, peut-être, une soif de sang plus conforme à leur monde-maquillage : plus esthétique. Pour comprendre ce tour de force, saisir comment Netflix a su s’emparer d’un genre narratif vieux comme Hérode en l’actualisant sans rien, finalement, inventer, on peut commencer par un flash-back.

Portrait en noir et blanc de Sophie Toscan Du Plantier souriante, assise près d'une fenêtre, issu du documentaire true crime sur son assassinat proposé par Netflix.

Sophie : l’affaire Toscan du Plantier © Netflix

Il est possible de dater la naissance médiatique du fait divers en France ou pour être plus exact, de sa spectacularisation par et pour la culture dite de masse via la presse écrite, en deux temps. En septembre 1869, six cadavres, une famille entière, sont découverts dans un champ. On met la main sur le jeune mécanicien Jean-Baptiste Troppman auquel on coupera la tête à l’issue de multiples rebondissements, d’un jugement sans preuves solides plombé par la personnalité du suspect… Et d’une surexcitation générale, scandée par un organe de presse jusque-là modeste, Le Petit Journal, qui a le flair de s’emparer de l’affaire pour en narrer les évolutions jour après jour. Les tirages sont triplés, les ventes explosent en effet : Le Petit Journal et l’affaire Troppman deviennent des phénomènes sociétaux corrélés. L’écriture journalistique quotidienne du fait divers se structure alors autour du mystère, du choc, de l’emphase et de l’emploi de cliffhangers, cet effet de manche narratif que vous connaissez bien lorsqu’à la fin d’un épisode d’une série on vous laisse « en chien » d’en savoir plus. Toutes ces méthodes rédactionnelles sont d’ailleurs employées, que l’affaire avance ou pas, quitte à prêter une oreille complaisante aux rumeurs et colportages divers… Le second temps, c’est le triple assassinat dans la rue Montaigne en mars 1887. Trois femmes sont retrouvées égorgées dans un appartement. Ici encore l’intérêt n’est pas dans l’énigme du tueur, un dénommé Pranzini. La particularité séminale du traitement de l’affaire est qu’elle marque le coup d’envoi de l’influence de la presse non seulement dans le récit de l’enquête et donc dans sa digestion pour le grand public, mais dans les investigations elles-mêmes. Il ne s’agit plus de raconter : les journalistes veulent découvrir, cherchent le scoop soit la primeur de l’information, coupant l’herbe sous le pied de la police avec une telle avidité que c’est parfois cette dernière qui s’informe en découvrant les gros titres. Les enquêteurs peuvent être pris en filature par des rédacteurs, qui logent dans les mêmes hôtels, scrutent les mêmes routes, qui « enquêtent » bel et bien en parallèle… On assiste à un véritable bouleversement dans la temporalité du récit criminel, désormais ancré dans un présent en marche, que l’on place à portée du lecteur comme si c’était lui, par son travail d’investigation qui tirait le fil du Temps, le coupable et les raisons du crime à lui. Le système juridique ne se relèvera pas de cette entrée par effraction du médiatique, phénomène dont l’actualité près de 140 ans plus tard n’aura échappé à personne en pleine période d’abattage autour de l’affaire Jubillar par exemple. L’écriture du fait divers se heurte souvent, depuis, à l’éthique et la loi.

On a bien flairé l’aubaine : l’affaire criminelle est désormais un marché qui s’est construit tout au long du XXème siècle. De nos jours les grands supports nationaux, Le Monde, Le Figaro, Libération, ne peuvent ignorer le dernier meurtre au grand bruit sans y consacrer quelques lignes, quand ce n’est pas une part conséquente du tirage ou même la une ; des revues comme Paris Match, bénéficiant de journalistes d’investigation chevronnés voire de grands reporters, se sont révélé partie prenante de certains cas d’importance tels que l’affaire Grégory ; la PQR (Presse Quotidienne Régionale) est pour sa part composée en majorité de fait divers locaux ; enfin des titres sont tout dédiés à cet attrait, Le Nouveau Détective en tête. L’audiovisuel ne laisse pas sa part du gâteau, d’émissions radiophoniques, telles que L’heure du crime sur RTL, Café Crimes sur Europe 1, Affaires Sensibles sur France Inter, à la profusion de programmes télévisuels qui concernent davantage notre réflexion. Permettez un pas de côté intimiste : pendant une période assez conséquente, votre serviteur a personnellement consommé des heures et des heures de ces émissions criminelles entre Crimes sur NRJ 12, Enquêtes Criminelles sur W9, Chroniques Criminelles sur TFX etc… Il est presque possible de passer chaque soir de sa semaine à visionner quelque chose de ce type et encore c’est se restreindre aux programmes français sur des affaires hexagonales sans prendre en considération les Snapped femmes tueuses de Chérie 25 et consorts, qui se contentent de reprendre des contenus outre-Atlantique et de les traduire avec une voix-off digne d’une vidéo de Kemar. Ces noms vous sont peut-être familiers, au détour d’une zapette indolente, mais lequel a suscité une passion collective telle que les true crime documentaries de Netflix ? Quasiment aucun. Simple question de qualité ?

Luka Rocco Magnotta pose avec un petit chaton, son visage est floué ; scrrenshot du documentaire true crime Don't fuck with cats.

Don’t fuck with cats : un tueur trop viral © Netflix

Les émissions sus-citées partagent à peu près toutes des caractéristiques similaires, hormis quelques variations ponctuelles d’axes (commencer l’affaire via tel ou tel intervenant, tel ou tel meurtre dans le cas des crimes en série). Leur défaut ne réside pas dans la pertinence des intervenants sollicités, magistrats, enquêteurs, proches des victimes, journalistes tout autant directement concernés que ceux qui répondent présents à l’appel de Netflix. S’il saute aux yeux que l’ambition formelle est précaire – sur certains entretiens face caméra avec les intervenants, la lumière ou le cadrage laissent à désirer – notre hypothèse est que la faiblesse de ces programmes est plus conceptuelle, en la présence des séquences de reconstitution. Cet outil narratif se présente sous deux formes : celle employée notamment par Dolorès, la malédiction du pull-over rouge, produit récemment par Canal +, où les reconstitutions, entrecoupant des séquences d’entretien, sont de véritables scènes de film qui nous projettent de plain-pied dans du fictionnel, une illustration directe et incarnée sans mystère, du docu-fiction pur jus ; puis celle des programmes TV hebdomadaires, jouant davantage sur l’identification. Il y a des reconstitutions fictionnalisées, mais par des effets de flous, de gros plans, nous ne voyons jamais les faciès des interprètes. Refusant d’incarner la reconstitution en lui prêtant un visage, cette méthodologie permet au spectateur de garder un lien avec le réel : sans voir la figure du comédien, il peut la remplacer par celle de la « vraie » personne, connue de lui car dévoilée plus tôt au travers des documents d’archives. Une négociation plutôt habile entre la conscience du faux de la reconstitution et la nécessité du vrai… Des deux opportunités, l’on peut en préférer l’une ou l’autre mais toutes deux optent pour un choix spécifique quant à un élément qui nous apparaît comme majeur : la temporalité. La reconstitution n’est pas qu’une fiction, elle est aussi par essence une mise en scène du passé. L’investissement du spectateur est de fait limité, il sait à la fois que c’est faux, et que c’est fini. De par ce choix narratif et une esthétique contestable, ces émissions se chevillent donc à n’être que des objets d’impact limités pour amateurs. Pour preuve, un des derniers grands succès d’audience français sur le fait divers hors plateformes, c’est Faites Entrer l’Accusé. Une émission qui a mis en place, d’une part une mise en scène originale et soignée (les gimmicks, les décors…), de l’autre se refusait à la reconstitution.

Sur la piste de l’éventreur du Yorkshire © Netflix

Cette vue transversale nous permet de voir plus clair dans la recette Netflix des true crime documentaries. Le géant du streaming a ces dernières années pourvu d’une manière affirmée son catalogue avec des productions de ce genre. Elles n’ont pas toutes le même retentissement populaire, ni de l’intérêt quant à notre réflexion. Nous piocherons ainsi, sans chercher à être exhaustif, les travaux qui nous ont permis de mettre le doigt sur ce qui caractérise cette patte. En premier lieu, et nous passerons rapidement dessus, il y a la qualité formelle. Netflix livre des documentaires d’une exigence technique exemplaire, n’hésitant pas à faire appel à des réalisateurs de cinéma tels que Gilles Marchand sur Gregory (2019) ou Jim Sheridan sur Sophie : l’affaire Toscan du Plantier (2021). En second lieu, en lien direct avec ce premier, c’est que la plateforme prend toujours – c’est quelque chose que l’on peut d’ailleurs extrapoler à toutes ses productions films ou séries, son seul mérite absolu – le parti d’un ton. Les émissions de crime classiques citées plus haut gardent une tonalité identique à chaque épisode, quelles que soient la personnalité des assassins ou la caractéristique des méfaits. Netflix a l’intelligence de proposer une expérience différente selon les cas : le ton d’Au Royaume des Fauves (Rebecca Chaiklin & Eric Goode, 2020-?) est parfois franchement humoristique, jouant sur le décalage et l’outrance propre au caractère hors-norme de Joe Exotic, son protagoniste principal ; a contrario Sur la piste de l’éventreur du Yorkshire (Ellena Wood & Jesse Vile, 2020) opte pour une posture plus journalistique et minutieuse, collée aux faits, réaliste ; Gregory joue quant à lui clairement une carte d’ambiance cinématographique, avec un rythme lent, de nombreux plans sur les espaces naturels spectraux de la Vologne, un montage son lancinant et angoissant… Netflix livre sur ce point un travail respectable, et ce que l’on attend d’un support artistique digne de ce nom : une vision, ni plus ni moins.

Plan en fish eye, montrant le père de la famille Watts, Christopher, sur le palier de son pavillon, échangeant avec les policiers venus enquêter sur la mort de sa femme dans le documentaire true crime American Murder : The Family Next Door.

L’Affaire Watts : chronique d’une tuerie familiale © Netflix

La troisième spécificité de ce polyptyque du renouvellement que la plateforme opère sur le fait divers est la roublardise de son écriture. Don’t fuck with cats : un tueur trop viral (Mark Lewis, 2019) et L’Affaire Watts : chronique d’une tuerie familiale (Jenny Popplewell, 2020) fonctionnent selon un schéma identique de retardement de l’information. Le premier est censé se baser sur Luka Rocco Magnotta et le sordide meurtre qu’il a commis sur un étudiant chinois, mais débute sur une affaire de zinzin qui filme des mises à mort de chat pour les publier sur Internet, sans faire de lien entre les deux crasseries ; le second s’ouvre sur une séquence d’archive qui nous présente Christopher Watts au moment de la première visite de la police chez lui, une fois qu’il a déclaré la disparition de sa compagne et de ses enfants, séquence qui sera revue plus tard dans le récit mais cette fois complétée par le témoignage du voisin suspicieux, amenant le spectateur à relire la scène dans une toute autre perspective où le papa est désormais l’assassin potentiel de toute sa petite famille. Les auteurs de ces narrations font ainsi comme s’ils ne savaient pas déjà tout et en complices semblent nous dire « nous vous donnons les données quand nous les avons et découvrons leur arrière-plan ‘en même temps que vous’ ». Une impression renforcée par un dénominateur commun entre ces deux documentaires, l’utilisation abondante des réseaux sociaux comme matériel d’archives avec ce que cela induit de sentiment de véracité et de transmission directe, sans délai… Vous penserez que retarder l’information est nécessaire dans le récit d’une enquête policière pour contribuer au suspense, et vous aurez raison. Or Netflix en use jusqu’à la fourberie car dans la réalité, les enquêteurs ont d’abord détecté le meurtre commis par Magnotta, puis ont fait le lien avec les vidéos de chats grâce aux internautes ; le récit du voisin des Watts suspicieux est venu tout de suite après la disparition, dès les premiers instants, donc la police a vite eu un suspect… Netflix s’écarte ainsi de la véracité du déroulement de l’enquête réelle pour faire « son cinéma ». La plateforme triche bien plus qu’elle ne le fait penser au spectateur. Puisque c’est bien fait, mettons-le toutefois à son crédit.

Tiger King : Au Royaume des Fauves © Netflix

L’audace prend un degré de plus dans le dernier aspect de la méthode, de loin le plus prenant pour le spectateur, mais aussi le plus questionnant. Quel est le point commun entre Gregory, Sophie : l’affaire Toscan du Plantier et Au Royaume des Fauves ? Ce sont des affaires toujours en cours et dont les protagonistes les plus « mouillés » interviennent dans le documentaire. Dans Sophie…, Ian Bailey est mis à contribution alors qu’il est condamné par contumace en France pour le meurtre de Sophie Toscan du Plantier, tout comme Joe Exotic, emprisonné aux Etats-Unis, entendu par téléphone depuis sa détention… Netflix n’a pas inventé cela, ce cas de figure ayant pu se présenter ponctuellement dans quelques rares émissions de télévision. On lui donne néanmoins une dimension plus impactante de par les postures d’écriture et de réalisation que nous venons de décrypter : c’est attractif dans la forme, écrit de sorte à ce que vous ayez l’impression que c’est découvert en même temps que vous, et de facto, c’est toujours en cours sur le plan légal. Derrière le renouvellement esthétique, Netflix reprend en fait l’innovation majeure de la presse de fait divers du XIXème siècle, l’inscription au présent. Et évidemment, cela implique les mêmes interrogations déontologiques : la force de ces documentaires est indéniable, mais n’est-ce pas aussi la manne rêvée pour arriver à faire de ces crimes des productions sérielles en puissance, comme les journaux de l’affaire Troppman devaient alimenter leurs tirages jour après jour au mépris du recul que demande une procédure juridique ? La puissance marketing Netflix est assez nette, elle peut faire d’un crime un phénomène sociétal… Et pourquoi pas l’influencer, à l’heure où Au Royaume des Fauves sort une deuxième saison dans laquelle les protagonistes commentent directement le succès dingue de la première et les répercussions de cette soudaine célébrité sur leur vie et sur l’affaire. Peut-être qu’il convient donc de considérer Netflix pour ce qu’il est : un excellent producteur de contenus, tout en évitant, soigneusement, la sidération propre à notre chère société du spectacle. Ni révolutionnaire, ni plus respectable qu’un torchon de 1869, juste un peu plus sexy.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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