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Après un timide passage à Cannes, dans la sélection de la Semaine de la Critique, le premier film de Julia Ducournau, Grave, a littéralement électrisé le Festival de Toronto avant d’être présenté hors compétition à l’Etrange Festival. Retour sur cette petite perle qui fait pas genre dans le giron du cinéma français.

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Justine au bal du diable

Voilà des années que le cinéma d’horreur français fait grise mine. Abandonné par les financeurs, les meilleurs espoirs s’en sont allés tourner ailleurs, répondant aux sirènes hollywoodiennes ou enrobant simplement leurs financements français derrière des scénarios en langue anglaise. Malgré tout, d’autres – sûrement des partisans du oui au référendum sur la constitution européenne – ont préféré se tourner vers le petit village d’irréductibles d’à côté, la Belgique, pour laisser libre court à leurs fantasmes cinématographiques subversifs, que notre très cher pays a largement mis de côté au profit d’un cinéma social-porn étouffant dans lequel les vigiles de Carrefour ont la gueule et la moustache de Vincent Lindon. Au contraire, la Belgique, a défaut d’avoir un gouvernement, cultive sa vieille tradition d’un cinéma déviant et fantasque – ceci explique peut-être cela – et traînasse une réputation de paradis pour sales gosses déviants, qui ne remonte pas à hier. Pour ceux qui en doutent, qui pensent que j’affabule un peu pour étayer ma thèse, rappelons quand même que c’est dans le cinéma belge qu’on enculait les cochons dans Vase de Noces (Thierry Zeno, 1974) – si c’est pas un manifeste ça ! – sans oublier que le cinéma de genre(s) francophone doit à la filmographie belge quelques pépites du genre, tel que C’est arrivé près de chez vous (Benoit Poelvoorde & Rémi Belvaux & André Bonzel, 1992) ou l’insoutenable Le Gamin au Vélo (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 2011) – un film tellement terrifiant que je me rappelle être sorti complètement terrifié, baragouinant des salmigondis entre deux respirations : « Mais quelle horreur ce film ! J’ai cru mourir ! ». Pour parler au présent – et laisser un peu les cochons et les Dardenne tranquilles – rappelons que c’est là-bas que Lucile Hadzihalilovic y a fait financer en partie le très beau et intriguant film fantastique Evolution (2016). Un exemple parmi beaucoup d’autres, puisqu’on peut citer aussi les films de Fabrice Du Welz – mais ça c’est plus normal, car comme son nom l’indique, le bonhomme est belge – de Alleluia (2014) au très étrange Calvaire (2004) dans lequel, d’ailleurs, Jacky Beroyer encule des cochons et se fait sucer par un veau… Une pratique bien étrange, devenue une habitude, au point de devenir un motif récurrent du cinéma belge, peut-être pas suffisant pour en faire un sujet de mémoire de 150 pages mais qui laisse quand même planer le doute quant à l’existence d’une sorte d’obligation contractuelle des films de genre co-produits par la Belgique, à contenter les amateurs de ce genre de pratiques zoophiles, m’a-t-on dit très nombreux en Belgique – amis belges, envoyez vos lettres de menaces, courriers d’insultes et mails anonymes directement via l’onglet Contact en haut du site. Une clause dans le contrat de co-production qui se trouverait par ailleurs juste avant celle qui vous oblige à avoir Bouli Lanners au générique. C’est donc, vous l’aurez compris, en Belgique, que Julia Ducournau est allée en partie chercher les financements de son premier long-métrage, sobrement intitulé Grave. Un premier essai dans lequel, ne soyez pas étonné, on retrouve Bouli Lanners dans un petit rôle, et dans lequel, une fois n’est pas coutume, on encule pas les cochons – eh non ! – mais où on s’autorise toutefois à introduire des bras dans quelques vaches !

filmgrade_grave-filmgrade-reel02-c011_0024305397830Grave raconte l’histoire de Justine, une jeune fille brillante qui, à seize ans seulement, vient juste d’intégrer une grande école vétérinaire dans laquelle sa grande sœur étudie déjà. Elevée par des parents vétérinaires et végétariens, Justine n’a jamais goûté la moindre viande depuis sa plus tendre enfance. Lors de sa semaine d’intégration, bizutée par ses camarades, elle est forcée à manger de la viande crue. Peu à peu, le souvenir de cette expérience réveille en elle un appétit féroce. Souvent présenté comme une première protubérance cronenbergienne dans le cinéma français – parce que sa réalisatrice, fille de gynécologue et de dermatologue, semble tracassée et inspirée par des questionnements similaires et s’est dévoilée de nombreuses fois en interview comme une spécialiste de l’oeuvre de celui que l’on considère ici comme l’un des plus grands cinéastes contemporains qui ne fais pas genre– le film nous rappelle surtout quelques autres excursions du cinéma français dans le giron du film de cannibale – un sous-genre à part entière – avec deux films, déjà tous deux réalisés par des femmes, à savoir : Trouble Every Day (Claire Denis, 2001) dans lequel Béatrice Dalle et ses dents du bonheur s’en donnaient déjà à cœur-joie et le très explicite Dans ma peau (Marina de Van, 2001) qui, quant à lui, dévoilait une réalisatrice/actrice s’adonnant aux plaisirs de l’auto-cannibalisme. On s’amusera de constater que Marina de Van et Julia Ducournau partagent toutes deux quelques similitudes de parcours, notamment celle d’être sorties toutes les deux diplômées de la Fémis – l’une du département réalisation, l’autre du département scénario – une école où le mauvais genre fait encore un peu mauvais genre – je sais de quoi je parle – et où les amateurs de ce cinéma-là n’ont que deux issues possibles pour y survivre et s’y exprimer : se taire et s’auto-dévorer en silence, ou mordre tout ce qui bouge. Avec son premier film, Julia Ducournau a choisi son camp. Mordre. Montrer les crocs. Dévorer l’autre pour ne pas se dévorer soi-même. En cela, Justine sous la fine couche de peau fictionnelle, n’est pas seulement une fille de végétarienne qui se révèle carnassière, c’est aussi, peut-être, en filigrane, la réalisatrice elle-même – mais seule l’intéressée pourra valider ou invalider ma tentative un peu risquée d’analyse freudienne – qui assume son amour d’un cinéma fait de chair et de sang juste après y avoir goûté.

Pour parfaire son plan promo, le distributeur du film pourra préciser sur l’affiche que Grave a provoqué des malaises chez les spectateurs du Festival de Toronto, ce qui nous rappelle, de fait, que le cliché du Canadien, bonhomme à barbe, chemise à carreau, bourru musclé, capable de faire fermer sa gueule à un ours en claquant des doigts est relativement tronqué et qu’il existe aussi, des canadiens aussi sensibles que peuvent l’être les personnages des films de Xavier Dolan, tabernacle ! Ces réactions canadiennes nous rappellent aussi qu’il fallût que David Cronenberg trouve son public aux Etats-Unis pour qu’il puisse être considéré chez lui comme un cinéaste à part entière. Soit, ne soyons pas mauvaise langue, le Festival de Toronto étant l’un des derniers bastions où il est encore possible de découvrir du cinéma de genre de qualité en dehors de festivals spécialisés et (parfois) ostracisants. N’étant pas canadiens, et ce même de parents éloignés, on doit avouer que dans l’équipe de Fais pas Genre ! trop désensibilisés que l’on est aux séquences d’extrême violence, qu’elles soient symboliques ou figuratives – on pourrait simplement admettre quelques hauts le cœur devant des cochons sodomisés, et encore… – on a pas trouvé ça insoutenable au point de s’évanouir. Pourtant, Julia Ducournau n’y va pas spécialement non plus avec des pincettes, l’intelligence du traitement des effets et séquences gores vient de la graduation opérée tout au long du métrage. Evitant l’écueil des récentes productions américaines du genre – au choix, promettre du gore tout au long du film pour décevoir au final ou, au contraire, balancer trop tout de suite – le film laisse grimper la tension, la mise en scène passant les caps en terme de représentation en même temps que l’héroïne passe ses propres caps émotionnels, découvrant ses penchants carnivores puis cannibales. Et pourtant, l’une des premières séquences à faire vriller le film véritablement du côté d’un gore – au sens non pas d’une débauche d’hémoglobine, mais davantage au sens noble du terme : le tiraillement, le jpeg-1050x670déchirement, le malmenage du corps humain, poussé à ses limites physiques – est sûrement celle qui définit le plus l’esprit du film et l’héritage dans lequel il s’inscrit. Successions de gros plans sur des doigts grattant une peau attaquée par une allergie oppressante, jusqu’au sang, jusqu’à la chair, Ducournau saisit d’emblée ce qui, chez tout être humain au moins aussi sensible que le moins sensible des Canadiens, réveille des émotions physiques que nous avons tous vécues. C’est, ainsi, le même mécanisme qui se met en marche que celui qui nous force à nous gratter le cuir chevelu pendant des heures, à chaque fois qu’on passe quelques minutes avec le petit neveu grognard de la famille qui a la tête pleine de poux. On se gratte, on a la nausée, non pas parce que le film est urticant ou franchement dégueulasse mais parce que l’identification au personnage est telle, que la mise en scène, brillamment, parvient à nous faire ressentir les émotions physiques que Justine traverse.

Enième récit de découverte du corps et de la sexualité à l’âge adolescent, Grave interpelle parce qu’il ré-interprète ce sujet devenu une arlésienne du cinéma d’auteur français. Du haut de ses seize ans, propulsée dans un milieu de grands, Justine n’est pas prête à accepter les changements en elle. Son désir de chair prend ainsi un double sens évident, les pulsions sexuelles et cannibales opérant en elle le même parcours intellectuel. Une trajectoire qui trouve son apogée dans une séquence d’ébats amoureux où la jeune fille, comme possédée par on ne sait quel démon, mord littéralement son partenaire, revisitant au passage, tout en même temps, les images d’Epinal des films de vampires, zombies et autres récits de possessions diaboliques. Sans jamais tomber dans le grotesque, dans la citation malvenue, dans le grand-guignol, le film assume toutefois une drôlerie maligne – un point commun avec l’ensemble des courts-métrages de la réalisatrice – de l’ordre de celle qui déclenche des rires nerveux. Complice avec le spectateur, la mise en scène de Ducournau l’invite ainsi à ricaner de comprendre. On est dans un train fantôme à l’ancienne, il ne s’agit pas de faire sursauter à chaque virage comme dans les récents films à jump scares américains, mais à s’amuser avec le spectateur qui se retrouve ainsi embarqué dans une montagne russe émotionnelle dont les montées sont de plus en plus hautes et dont il peut, parfois, anticiper les loopings. A ce titre, la séquence finale – rassurez vous, on en dira pas plus – fait office de manifeste. Sa mise en scène d’une intelligence folle, dévoile les derniers indices : le spectateur y comprend tout avant qu’on lui montre, a le temps de s’inventer ses propres images et de faire la retrospective du film pour recoller les morceaux.

julia-ducournauD’autres réalisateurs de films de genre(s) français, tels que Pascal Laugier – décrié jadis pour l’explicité de son éprouvant Martyrs (2008) – déplorent que le cinéma français s’oblige à être trop hygiènique. En résulterait selon eux, une aseptisation de la représentation, une sorte de censure (ou d’auto-censure) proprette. Pas étonnant par ailleurs, que le vivier d’acteurs que l’on nommera corporels soit si peu fourni en France. Combien de Denis Lavant et Béatrice Dalle pour des centaines de comédiens qu’on appellera de l’esprit ? La meilleure réponse à cette dictature de l’aseptisation du corps dans le cinéma français est de recourir au maître de la perversion des corps. Si le film de Ducournau évoque tant David Cronenberg ce n’est pas parce qu’il cite à tout va l’oeuvre du réalisateur mais parce qu’il s’autorise à enjamber les barrières que le cinéma français n’essaie que rarement de franchir, abordant de front des thématiques que le Canadien, par on ne sait quel espèce de miracle, a réussit à introduire jusqu’à la compétition cannoise. Avec ses séquences de cannibalisme filmées comme on filme un orgasme – si tant est que le cinéma français s’autorise à filmer des orgasmes… – ses épilages de maillot en gros plans ou la cire manque d’arracher la peau, ses focalisations esthétiques sur des plaies béantes et j’en passe, le cinéma de Ducournau ose sans craindre les procès d’intentions, les rires gênés et moqueurs, sans craindre d’en laisser sur le bord de la route. Comme l’un des personnages du film, Julia Ducournau se jette sur les routes balisées et envoie valdinguer les conducteurs – nous, bons petits spectateurs français – dans le décor pour mieux nous dévorer. L’année 2016 n’est pas encore terminée et nous cherchons lequel des films qui n’ont pas fais genre cette année pourra prétendre à notre fameux label « Film qui fais pas genre de l’année » qui n’a de valeur symbolique que pour nous. Difficile de faire des pronostics, mais je mets ma main (ou juste mon doigt) à couper que Grave a déjà gagné par K.O pour 2017.


A propos Joris Laquittant

Monteur en formation à la Fémis, quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), Joris aime écrire sur le cinéma d'un mauvais genre. Éleveur de Mogwai depuis qu'il a huit ans, il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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