Tiger Girl


Bagarre de filles en plein Berlin, entrez dans l’univers délirant de Tiger Girl (2017) avec la sœur cannibale de Grave (Ducournau, 2016), Ella Rumpf. Disponible chez notre partenaire Outbuster.

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Dans ta face !

Après son histoire d’amour anti-conventionnelle Love Steaks (2014) déjà remarquée en festivals et également disponible sur la plateforme Outbuster, Jakob Lass revient avec Tiger Girl, présenté à la Berlinale 2017 dans le Panorama spécial. On y retrouve Ella Rumpf aussi à l’aise en français qu’en allemand, et Maria-Victoria Dragus vue dans Le Ruban Blanc (Michael Haneke, 2009) et plus récemment en personnage principal de Baccalauréat (Cristian Mungiu, 2016), deux films primés à Cannes. Les deux jeunes femmes forment un duo de choc dans les rues de Berlin sur une bande-son techno pop aux paroles libératrices qui n’est pas sans rappeler celle de Grave (comment oublier la fameuse scène du miroir) qui comptait déjà l’actrice Ella Rumpf dans son casting. Pourtant, au premier abord, tout oppose les deux protagonistes. Tiger (Ella Rumpf) vit sa vie comme elle l’entend : elle dort dans un bus, gagne de l’argent en arnaquant les gens sur un parking, et ses amis sont des dealers de drogue en carton qui consomment la came au lieu de la vendre. Maggy (Maria-Victoria Dragus) commence quant à elle une formation d’agent de sécurité après avoir échoué à l’examen de police. On la voit se faire humiler et malmener par tous les hommes autour d’elle jusqu’à ce que Tiger prenne sa défense dans le métro en distribuant coups de pieds et coups de boule aux agresseurs. Rebaptisée Vanilla the killer (par rapport à ses cheveux blonds), Maggy se lie d’amitié avec Tiger à qui elle donnera même un uniforme d’agent pour qu’elles fassent les rondes ensemble. Les jeunes filles se lancent alors dans des jeux de rôles plus ou moins inoffensifs en abusant de l’autorité conférée par l’uniforme.

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La caméra portée amène une proximité autant dans l’action que dans l’émotion ; d’abord anxiogènes, les plans rapprochés et gros plans deviennent vite jubilatoires quand Tiger et Vanilla vagabondent dans les rues de Berlin la nuit à la recherche de coups foireux. Le montage très cut et les plans hyper courts de la première partie du film lui confèrent une intensité étourdissante qui s’efface malheureusement dans la seconde moitié. On ne va pas cacher que le scénario est un peu léger : les filles partent dans un gros délire, et après ? L’improvisation connue de Jakob Lass donne progressivement l’impression que le long-métrage tourne en rond. Néanmoins, Tiger Girl n’est pas qu’un récit de gamines surexcitées. Malgré les incohérences inhérentes à ce genre de films qui prône l’éclate, Jakob Lass nous livre aussi un commentaire piquant sur la société d’aujourd’hui. L’obéissance à l’uniforme est abordée de plein fouet : comment expliquer que les gens se plient si facilement au bon vouloir de ceux qui portent un badge « police » ou « sécurité » ? Les filles abusent de leur fausse autorité pour voler, casser et même faire des fouilles corporelles. L’abus de pouvoir et la toute puissance conférée à l’uniforme quel qu’il soit peuvent se lire ici comme une critique de la conformité pour ceux qui s’y plient sans broncher, tout en dénonçant aussi la faiblesse d’esprit de ceux qui ont besoin de l’uniforme pour se donner de l’importance.

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Fade et banale dans les premières séquences, Maggy-Vanilla se découvre petit à petit un besoin de faire mal pour pimenter son quotidien. Tandis que Tiger vole pour survivre et n’a recours à la violence qu’en représailles, Vanilla use et abuse de violence gratuite. Quand cette dernière frappe une fille dans la rue « pour rire », c’en est trop pour Tiger qui prend ses distances. Le film ne tombe pas pour autant dans la trame classique de l’élève qui dépasse le maître car les deux jeunes femmes ont des intentions et des impulsions différentes. Tiger veut vivre sans rendre de comptes à une société qui cherche trop à exploiter les jeunes, Vanilla a juste pris le melon et ne pense qu’à s’amuser sur le dos des innocents. Dommage que le récit ne prenne pas la peine d’offrir un dénouement à ces différends, y préférant plutôt une bagarre kitsch style karaté au ralenti. Dans Tiger Girl, ce sont les filles qui se battent contre les hommes et contre les femmes sans faire de jaloux. Les hommes en prennent quand même sacrément pour leur grade, se faisant botter les fesses à la moindre occasion. Non seulement Tiger et Vanilla sont souvent filmées en contre-plongée pour appuyer leur domination sur le patriarcat et la société conformiste, mais en plus, pour une fois, ce sont les mecs qui sont filmés à poil. 


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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