Frédéric Garcia, pacte avec le diable


Sortie en novembre dernier, la série française originale Netflix Mortel (2019) a fait un carton sur la plateforme. On a donc voulu discuter avec son créateur Frédéric Garcia, jeune scénariste qui nous livre là une série fantastique détonante où des adolescents de banlieue passent un pacte avec un démon et se retrouvent dotés de supers pouvoirs. Fort de son expérience gratifiante avec le géant américain, Frédéric Garcia nous raconte en détail comment Mortel a vu le jour.

Portrait du jeune Frédéric Garcia pour son interview, sur fond bleu uniforme.

                                                    © Netflix

La salsa du démon

Déjà, félicitations pour le succès de Mortel, on est très contents de pouvoir discuter avec toi de la série et des séries de genres françaises en général. Pour commencer, tu pourrais peut-être nous parler de la genèse de la série. Avais-tu depuis longtemps l’idée de faire une série fantastique ?

Le genre a toujours été hyper précieux pour moi, notamment par le biais de la fiction américaine. Une série méga importante pour moi quand j’étais ado, c’était Buffy contre les vampires (Josh Whedon, 1997-2003). Je suis de la génération qui avait l’âge de Harry Potter quand les bouquins sont sortis, ou quand il y avait Le Seigneur des anneaux (Peter Jackson, 2001-2003) ou Matrix (Wachowski, 1999-2003) au cinéma. J’estime que j’ai de la chance car ces sagas sont des monuments de la pop culture et elles sont maintenant acceptées comme étant avant tout des grands films. Pour les séries télé, c’est la même chose. A l’époque, tous les gens de mon âge regardaient les aventures de Buffy, elles avaient une place importante dans notre imaginaire et généraient du lien social entre les ados. Quand j’ai eu envie de raconter des histoires, c’était au sortir du lycée, quand j’ai commencé à étudier le cinéma. Je me suis dis : « ce serait génial si on pouvait faire un truc en France ultra-pop et tourné vers les adolescents, mais pas que… ». Je voulais utiliser les codes du genre pour parler de problématiques fortes. Ça a mis longtemps à se développer, parce qu’à la base je faisais de la production de courts-métrages mais je n’étais pas scénariste. C’est seulement quand j’ai compris que je voulais faire de la télé plutôt que du cinéma que le projet a émergé. Ensuite, tout s’est accéléré. Les rencontres avec mon producteur chez Mandarin Production, puis avec Netflix, ont été déterminantes. Le projet n’était pas voué à être une niche ou confidentiel, j’avais l’ambition de faire quelque chose d’ultra-populaire. Les deux axes principaux étaient de faire du genre pour parler de sujets difficiles, et faire du genre pour toucher les gens différemment.

Les médias ont vite collé l’étiquette de super-héros à la série, alors que ça n’avait pas l’air d’être ton but.

La toute première fois qu’ils ont parlé de la série lors d’un évènement en Italie, un journaliste a dit que c’était une série de super-héros alors que Netflix avait dit que c’était une série sur des ados qui ont des pouvoirs. Bien sûr maintenant, « pouvoirs = super-héros », le raccourci a plu. Mais quand on regarde la série, c’est tout sauf ça.

Corentin Fila interprète Obé le dieu vaudou aux lunettes magiques rouges dans la série Mortel de Netflix.

                                            © Netflix

Tu dis avoir voulu ancrer Mortel dans un contexte très français, on le voit dans les décors, les lieux de tournage, les vêtements, la bande son et même la volonté d’inclure le vaudou. Peux-tu parler de ton envie de faire une vraie série française, et non pas un copier-coller de ce qui existe déjà aux USA ?

Ce qui me touchait dans les histoires fantastiques, c’était la perturbation du monde qu’elles mettaient en scène ou reflétaient. Je ne comprenais pas pourquoi la banlieue française serait moins propice à l’émergence du fantastique que la banlieue américaine. Plus encore qu’ancrer mon histoire en France, je voulais l’ancrer en banlieue parce que c’est le territoire le plus partagé par une grande partie de Français. C’était aussi important que la série ait son propre son, à la fois actuel et indémodable. J’ai eu la chance de faire les playlists comme je les voulais, avec l’argent dont j’avais besoin. Ça permet d’ancrer la série dans une certaine modernité multi-culturelle et trans-générationnelle. Ça va de Diziz la Peste que j’écoutais au lycée à Kekra qui est plus écouté aujourd’hui. Il y a aussi des chansons dans un délire pitchfork plus pointu. C’est une manière de dire qu’en France il y a un passé musical, mais aussi une ouverture musicale. Quant au vaudou, c’est dans la lignée du fantastique à la française. Par exemple dans Marianne (Samuel Bodin, 2019), autre série Netflix hexagonale, le mythe de la sorcière me semble plus français que les vampires, les zombies et les loups-garous. J’ai beaucoup d’amis qui sont d’origine antillaise, et il y a une vraie culture (religieuse et mystique dans cette communauté, même si le vaudou est plus présent dans la culture haïtienne qu’antillaise). du vaudou, chez les Haïtiens surtout. En termes de représentation, c’était important de mettre en avant des personnes créoles et une culture créole, même si elle est un peu fantasmée dans la série. Mes co-auteurs et moi ne voulions pas nous approprier ou travestir cette culture, donc le vaudou de Mortel est inventé, plus proche de la magie. La thématique de la série, c’est la manipulation : le concept de bien et de mal n’existe pas, c’est seulement ce qu’on fait aux autres qui existe vraiment, comme dans le vaudou.

Les relations entre les personnages ne sont pas manichéennes, notamment entre Sofiane et Victor. On a l’impression que tu ne cherches pas à rétablir de balance entre le bien et le mal.

C’est cool que tu remarques ça, parce que Mortel est, pour moi, très français narrativement parlant car on n’est justement pas dans cette dichotomie entre le bien et le mal. Dans la fiction américaine en général, quand une personne fait du mal à l’autre, pour relancer l’intrigue tu dois avoir une scène d’excuse. Dans Mortel, on ne l’a jamais fait. Sofiane manipule Victor, mais l’intrigue est plus forte que le rapprochement des personnages. L’ADN de la série, c’est d’être plus rugueux dans les relations et les désirs des personnages. Ce qui est le plus français dans Mortel, comme tu l’as dit, c’est sûrement dans le fait de ne pas rétablir la balance. Netflix fait beaucoup de retours, ils sont très impliqués dans le développement, et une seule fois ils ont voulu rétablir cette idée du bien contre le mal. On leur a rappelé que ce n’était pas le but, voire même l’inverse.

Justement, puisque tu parles de ton rapport à Netflix, nous voulions t’inviter à parler du développement de la série, étape par étape. Avant d’atterrir sur Netflix, quel a été ton parcours pour la faire produire ? As tu d’abord essayé d’approcher les chaînes de télévision ?

J’ai eu beaucoup de chance. Dès que je suis devenu scénariste en sortant de la Fémis, j’ai bossé sur pas mal de séries tout en développant le projet Mortel. C’était ma carte de visite, c’est comme ça que j’ai trouvé mon agent, que j’ai été pris à la Fémis et que j’ai été engagé sur SKAM (David Hourrègue, 2018-2020). Tout le monde disait trouver le projet très cool, mais personne ne voulait le produire au motif qu’aucun diffuseur ne l’achèterait. J’avais totalement perdu espoir. J’ai rencontré Gilles de Verdière chez Mandarin qui m’a tout de suite dit : « on va le faire avec Netflix ». C’est le seul producteur qui s’est montré intéressé pour acheter le projet et Netflix nous a dit oui presqu’immédiatement après qu’on leur a proposé le projet. Pour parler un petit peu de comment cela se passe avec eux, quand on est très jeune scénariste – pour les gens qui ont un gros CV je suppose que c’est différent ! – il faut leur montrer un document hyper précis sur la série, connaitre son sujet de fond en comble, leur présenter tout ce qui se passe dans la première saison et même proposer des possibilités d’ouverture pour des suites. On a eu plusieurs rendez-vous pour pitcher en anglais la vision de la série, y compris les scènes de sexe et de violence, mais aussi la musique, l’ambiance visuelle, etc… La magie de Netflix, c’est que quand mon producteur a déterminé le budget nécessaire, Netflix a décidé de financer à 100% la série. Dans un circuit de chaînes classiques, deux choses auraient été différentes. On m’aurait demandé d’écrire beaucoup avant de me confirmer qu’on allait rentrer en production, alors qu’avec Netflix tu es sûr que la série va exister, tu rentres tout de suite dans un processus concret. La deuxième chose, c’est qu’en signant avec mon producteur et Netflix, ils savaient que je voulais être showrunner, et pas juste scénariste comme on l’entend en France. Gilles de Verdière est très ouvert aux nouvelles méthodes de travail et Netflix est convaincu que c’est la solution pour renouveler en profondeur la fiction française et l’amener vers quelque chose de plus neuf.

Dans une vieille pièce abandonnée la lumière brumeuse, Sofiane tente de maîtriser ses pouvoirs, scène de la série Netflix Mortel.

                                                 © Netflix

Quand les producteurs de télé te disaient qu’ils ne pouvaient pas produire Mortel, avaient-ils des raisons bien précises ?

J’avais écrit le premier épisode, et on me disait : « super univers, mais tu es sûr qu’ils ont des pouvoirs ? ». Les producteurs me disaient que ça pourrait potentiellement être un film, parce que même si c’est compliqué de produire des films de genres en France, pour un projet comme Mortel ça aurait été apparemment plus simple qu’en série… J’avais trois saisons en tête, je savais où je voulais aller avec les personnages, je ne pouvais pas imaginer ça dans un format différent. Avant Netflix, ce n’était pas possible de faire ce genre de série en France, parce que Netflix va vers la niche, ils ont besoin de contenus très spécifiques pour que tout le monde ait « à manger ». Les chaines hertziennes – mis à part Canal, et encore – ont des obligations de cibles très larges. Des adolescents en banlieue qui cherchent un meurtrier vaudou dans une cité du Havre, pour eux, ça ne réunit pas, donc ça ne vend pas. C’était un pari trop risqué pour les chaînes car elles ont de toute façon admis qu’elles ont perdu cette audience jeune. De fait, elles ne se tournent pas vers des séries qui pourraient intéresser les ados mais plutôt des personnes plus âgées. Par ailleurs, je crois que les amateurs de genre ne vont pas venir sur TF1 pour en voir… Mortel était donc trop décalé par rapport aux lignes éditoriales des différentes chaînes de télévision françaises qui produisent des créations originales. Ce n’est pas qu’ils n’aimaient pas la série, mais ça ne rentrait tout simplement pas dans l’une des cases de leur grille de programme. Des séries qui font très genre en France et qui ont la chance de passer sur ces chaînes, c’est rare.

Est-ce que tu t’es tourné vers des chaînes comme Canal +, OCS, Ciné + peut-être plus habituées à produire des films et séries qui arborent ce type d’univers ?

Non, pas du tout. Les budgets étaient trop serrés chez OCS pour l’ambition qu’on avait sur Mortel. Même sur Netflix, en soi, le budget de Mortel est plutôt serré, malgré le fait qu’on s’apparente quand même à des budgets des créations originales de Canal +. En clair, le parcours de Mortel c’est refus sur refus pendant trois ans. Dis-toi que j’ai écrit la première ligne en 2009 et que le projet est sorti en 2019. Pendant trois ans, dix-neuf producteurs ont refusé le projet, mais quand j’ai rencontré Mandarin Production, en novembre 2017, c’est d’un coup allé très vite. J’ai rencontré Netflix pour la première fois en février 2018, et un an et demi plus tard la série était sur la plateforme ! Pour les gens qui veulent faire des séries de genres, Netflix est une véritable aubaine. Pour ce qui est des séries francophones, ils ont produit en très peu de temps Marianne (2019), Mortel (2019) et bientôt Vampires (Benjamin Dupas, 2020). Il y a bien sûr des films audacieux qui commencent à arriver et à sortir en salles, comme Comment je suis devenu super-héros (Douglas Attal, 2020) mais quand tu veux faire une série avec des thématiques aussi dures que Mortel, c’est tout de suite plus compliqué. La série est mon genre de prédilection, même si j’ai des projets d’écriture de longs-métrages. Beaucoup de mes collègues scénaristes commencent à travailler avec Amazon, Apple, etc… C’est là que ça se passe. Ça va permettre d’élargir le champ d’action du genre à la française à l’espace de la série et pas seulement au cinéma.

Comme tu le dis, Mortel fait suite à d’autres séries françaises, Netflix comme Plan Cœur (Noémie Saglio et Julien Teisseire, 2020) et Marianne. Cette dernière a quand même largement divisé, notamment à cause du jeu d’acteur, jugé peu crédible.

Marianne a marché sur moi parce que ça m’a fait très peur personnellement. Mais la force de Mortel, c’est d’avoir justement un casting crédible. Les deux réalisateurs, Édouard Salier et Simon Astier, ont su tirer parti de ce casting. Il fallait déjà que les jeunes acteurs soient crédibles comme adolescents français. Ils ont à peine deux ans de plus que leurs personnages. Et il leur fallait surtout de l’ambivalence. Nemo Schiffman qui incarne Victor joue à la fois le mec qui a passé un pacte avec un démon et a des pouvoirs télépathiques, et un garçon très sensible qui peut te raconter des trucs hyper durs comme le fait qu’il a été agressé sexuellement.

Même sans avoir les chiffres exacts, Mortel a l’air d’avoir trouvé son public, y compris sur les réseaux sociaux.

Ça a été une surprise pour moi. J’ai toujours considéré que la série pouvait trouver un large public, mais je ne m’attendais pas à un tel engouement chez les ados. On ne l’a pas conçue comme un teen drama, on ne s’est pas dit qu’on allait faire Gossip Girl (Josh Schwartz, 2007-2012) avec des supers pouvoirs, mais c’est génial que les ados aient répondu présents. C’est super gratifiant de voir qu’un public aussi exigeant que les adolescents se soit reconnu dans ces personnages et dans cette histoire qu’on leur a proposée.

Les deux ados de Mortel marchent dans les couloirs du lycée.

                                                © Netflix

Tu pourrais nous en dire plus sur le rapport entre Netflix et les auteurs-showrunners en termes de liberté artistique ? Tu as pu faire ce que tu voulais ?

Je n’ai jamais eu aucun retour négatif de Netflix parce qu’ils se targuent d’être auteur-friendly ou creative-oriented. Avant de signer, on a eu beaucoup de rendez-vous pour qu’ils comprennent ma vision de la série. J’ai joué le jeu, je ne leur ai rien caché. Quand je pitchais la série, je disais : « c’est du Kechiche qui rencontre Buffy contre les vampires ». Mais si je dis que ça, je mens. Je voulais aussi parler de manipulation : Sofiane est une ordure mais il essaie quand même d’être ami avec Victor. Victor quant à lui, est fun et décalé, mais avec un passé dur parce qu’il s’est fait violer quand il était petit. Je n’ai pas menti sur les côtés les plus obscurs et violents émotionnellement. La série est d’ailleurs interdite -16 ans pour « violences psychologiques ». Ça peut être un peu caché par le côté genre, mais ça parle de relations humaines ultra-violentes. Mon obligation envers eux était d’avoir une écriture galvanisante et d’avoir des cliffhangers à la fin de chaque épisode, mais ça n’a pas été très compliqué car c’est mon mode d’écriture de toute façon. Et puis Mortel était un projet survitaminé, donc ça correspondait à ce que Netflix recherchait. Si tu remplis le contrat, que tu es transparent quant à tes intentions, et que tu gardes en tête le côté divertissant et surprenant tu n’auras aucun problème avec eux. Par contre, parce qu’il faut écrire très rapidement je ne pouvais pas envisager d’écrire seul, donc j’ai réuni une équipe de trois à cinq scénaristes. Netflix te demande d’envoyer des textes toutes les semaines et ils te font des retours en cinq jours. Ils nous ont donné une très grande liberté nous incitaient à nous dépasser : « c’est vraiment ce que tu veux faire ? », « est-ce que tu pourrais pas faire encore mieux sur cet aspect de l’histoire ?»… Mais ils ne vont jamais te dire « on déteste ! ». Le seul exemple que j’ai, c’est que j’avais inclus un flingue dans le combat final et Netflix trouvait que c’était dommage de ramener de la violence par arme à feu dans la série. En y réfléchissant, ils avaient raison : en France, trouver un poignard est plus facile que de trouver un pistolet. Et puis, cela ne s’arrête pas à l’écriture. Une fois que nous étions pris dans le tourbillon des repérages, des castings, etc…. Ils nous rappelaient sans cesse à nos ambitions premières. Sur la deuxième saison, ils nous permettent d’en faire encore plus thématiquement et même de remettre en cause des façons de raconter l’histoire. Donc oui, forcément, j’ai eu le sentiment d’une très grande liberté créative. Je suppose que pour d’autres, cela pourrait être compliqué d’avoir une entité si impliquée dans l’artistique, mais pour moi ces échanges sont nécessaires à mon processus créatif.

Les avis sur Netflix sont en effet assez mitigés dans le milieu du cinéma et de la télé. On leur reproche parfois d’éloigner le public des salles de cinéma, surtout les jeunes. Benjamin Parent, réalisateur d’Un Vrai Bonhomme (2020) avec qui nous nous sommes entretenus il y a quelques semaines (lire l’entretien), nous disait justement que l’on entend souvent les distributeurs et producteurs se plaindre qu’il n’y ait plus d’adolescents dans les salles pour voir des films français, mais qu’au final, s’il n’y en a plus c’est qu’on ne produit rien qui leur soit directement destiné.

Les gens qui ont peur de Netflix ne s’adressent jamais au même public qu’eux, donc ça me fait rire. Récemment, niveau films qui se sont adressés aux adolescents, avec un casting diversifié et des histoires qui pouvaient leur parler, je pense à La Vie scolaire (Grand Corp Malade et Mehdi Idir, 2018) et c’est presque tout. Tu connais combien d’adolescents qui sont allés voir même les derniers « succès » du cinéma de genres français comme Grave (Julia Ducournau, 2016) ? Une place de cinéma coûte cher, les films ne sont pas faits pour eux, les thématiques abordées ne les concernent pas. Et je suis désolé pour les réalisateurs qui feraient des films comme ça mais qui n’arriveraient pas à être produits. À mon humble avis, beaucoup de réalisateurs vont se tourner vers les plateformes pour exister et être vus car Netflix va commencer à avoir une politique plus agressive pour la production de longs-métrages français. Faire de l’horreur en France, c’était déjà compliqué bien avant Netflix. Certes, rien ne remplace la salle, mais je trouve ça génial que tout le monde ait accès aux films à la maison et puisse voir par exemple par curiosité un film comme Uncut Gems (Frères Safdie, 2020) qu’ils ne seraient peut-être pas allés voir s’il était sorti en salles. Netflix offre une possibilité de plus pour faire exister des films qui peinaient à trouver un public quand ils sortaient au cinéma. La fréquentation n’a même pas baissé au final, et pourtant une place est souvent plus chère qu’un abonnement mensuel à Netflix. Je ne vois pas pourquoi tout ne pourrait pas co-exister.

Justement, il y a quelques années, nous avions soulevé un lièvre auprès de Catherine Ruggeri, la directrice de la commission de classification du CNC (lire l’entretien) en pointant l’absurdité du système actuel qui débute par une interdiction aux moins de douze ans, pour sauter directement à seize ans. Nous lui défendions l’idée qu’une classification intermédiaire d’interdiction aux moins de quatorze ans serait particulièrement salvatrice pour les cinémas de genres français. Tu parlais justement de Grave et du fait qu’aucun adolescent n’est allé voir le film en salles, mais l’interdiction aux moins de seize ans qu’il a reçu (à tort ou à raison, c’est un autre débat) les en empêchait ! On a le sentiment que même si sur Netflix il y a aussi une forme de classification, les adolescents ont accès à une offre plus large, car concrètement il s’agit moins d’une « interdiction » que d’une « recommandation ». Le fait que Mortel soit vu et commenté par tant d’ados en est la preuve. De ce point de vue-là, Netflix a aussi repris le territoire que le téléchargement illégal avait un temps conquis : les jeunes choisissent ce qu’ils regardent.

Peut être que plus d’ados auraient vu Grave si la classification était différente. Après, je me base sur un pur ressenti de spectateur, mais je n’ai pas l’impression que le film visait les adolescents. Dans Mortel, le désir de parler à ce public est bien plus évident, d’où, peut-être, son succès auprès des jeunes. Par contre le public cinéphile, lui, doit faire un effort pour regarder Mortel, pensant que la série ne se destine qu’aux ados… Effort qu’il n’a pas à faire pour Grave qui se positionne différemment… Difficile de fédérer tout le monde ! Mais j’ai l’impression que la clé de la rencontre entre une œuvre et le jeune public, c’est effectivement l’accessibilité. Il suffit de voir comment l’arrivée de Divines (Houda Benyamina, 2016) sur Netflix lui a permis de rayonner une nouvelle fois auprès d’un public différent !

Sofiane et Victor dans une salle de classe aux tons verts, entre eux la silhouette d'Obé et ses yeux rouges brillants, scène de la série Mortel.

                                              © Netflix

La fréquentation des salles fait aussi débat par rapport aux films qui sont vus. Une question qu’on peut se poser, c’est pourquoi le cinéma d’horreur ou fantastique n’est pas considéré comme un cinéma populaire. Quand tu parles de Mortel, tu dis bien que tu as voulu faire quelque chose de populaire. Est-ce que tu dirais que la France manque de cinéma de genres populaire (hors comédies) ?

Plan Cœur et Family Business (Igor Gotesman, 2019) sont des énormes succès sur Netflix. Je crois que c’est parce que les Français font confiance aux comédies françaises, c’est pour eux un gage de passer un bon moment. Ils font aussi relativement confiance aux grandes fresques dramatiques à la française comme Au revoir là-haut (Albert Dupontel, 2017) qui est aussi très populaire. Mortel a les atouts de quelque chose qui peut plaire à un grand nombre, mais en général le film de genre français est une niche, comme Grave, parce que ça va fouiller dans des territoires plus dérangeants. Je sais bien que notre série aurait eu un succès plus grand sans la dimension fantastique, car d’une certaine façon, ça te coupe immédiatement l’intérêt d’une partie du public. Aussi, on nous compare souvent à Stranger Things (Frères Duffer, 2016-2020) mais un seul de leur épisode coûte autant qu’une saison entière de Mortel ! Netflix ou pas, on ne peut pas rivaliser avec ce qui se fait à l’étranger. Si tu veux voir du cinéma de genre populaire, tu vas voir Conjuring : Les Dossiers Warren (James Wan, 2013) parce que l’horreur, le fantastique, sont des genres souvent associés au grand spectacle. Alors qu’entre les comédies françaises ou américaines, la différence est moindre, et surtout ce n’est pas vraiment mis en concurrence. Le genre français est voué à être une niche, parce que le spectateur préfère aller voir les films américains à gros budgets.

Tu as voulu mettre en avant le contexte français dans Mortel. C’est ça, la clé du succès pour ramener les spectateurs vers le genre made in France ?

Peut-être que le genre français est aussi trop subversif, avec des histoires pas forcément universelles. Mais quand tu penses à The Witch (Robert Eggers, 2016) ça reste confidentiel même aux États-Unis, ce n’est pas si différent que ça. Avec Mortel, on a fait le pari d’allier le côté niche du fantastique à la française à des choses plus américaines avec notamment une sur-esthétisation, que ce soit dans les choix de la track-list comme dans la direction artistique. Les cinéastes de genre français ont une vision spécifique qui n’est peut-être pas celle du cinéma populaire. Que ce soit Alexandre Aja ou Xavier Gens, ils aiment clairement le genre mais ils sont aussi tentés par le cinéma grand public. Ce n’est pas pour rien que Xavier Gens a fait un film comme Hitman (2007). Julia Ducournau vient de tourner aux États-Unis des épisodes de la série de Shyamalan, Servant (2019-2020) et à mon avis, ça risque d’être forcément plus « grand public » que Grave. Il faut savoir changer de casquette. Je suis un avide consommateur de cinéma indépendant, mais quand je fais Mortel, je mets ma casquette « grand public » sur la tête. On ne peut pas vouloir faire un cinéma exigeant et subversif et espérer toucher un grand public en même temps. Sur Netflix, Marianne a été vendue comme une série pour amateurs d’horreur, Mortel comme une série pour ados, et Vampires va viser un public beaucoup plus adulte. Il y a différentes typologies selon les objectifs. Avec Mortel, la satisfaction est totale pour moi parce que les amateurs de genre et les cinéphiles ont aimé la série, mais surtout parce qu’elle a rencontré un public que j’espérais toucher. Le commentaire le plus beau que j’ai lu sur Mortel, c’est un ado qu’il organisait une soirée pyjama avec ses potes pour mater la série toute la nuit en mangeant des pizzas. C’est exactement pour ça que je l’ai fait.

Propos de Frédéric Garcia
Recueillis et retranscrits par Emma Ben Hadj


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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