[Bilan 2020] Genre au féminin


Après une année bien mouvementée pour le cinéma (comme pour tout le reste d’ailleurs), il est bon de se rappeler que nous avons aussi parfois eu de quoi nous réjouir. Certes, on ne compte plus les mauvaises nouvelles, les annulations, les décalages… Mais en s’efforçant de regarder 2020 sous d’autres biais : moins pessimistes, moins déprimés, on peut aussi constater une certaine vitalité du cinéma, comme de la société. En particulier pour ce qui concerne la place des femmes dans le cinéma de genre, une présence remarquable que les figures féminines s’y sont taillées en cette année plus que jamais charnière.

La danseuse Ema en pleine danse, portant un haut léopard, derrière elle une troupe de jeunes danseurs faisant le même mouvement, les bras en l'air, scène du film de Pablo Larrain pour notre réflexion sur les femmes dans le cinéma de genre.

                            “Ema” de Pablo Larrain – © Tous droits réservés

Expérience(s) Féminine(s)

A année hors du commun, cinéma hors du commun. Difficile d’appréhender et de jauger toutes les ramifications des événements, des déflagrations, que l’année 2020 a fait subir au monde du cinéma et à la société en général. L’annulation de jalons majeurs comme le Festival de Cannes ; les reports de sorties en cascade ; les arrêts de tournages ; la situation précaire des salles et de nombreux acteurs du secteur ; l’accélération de l’hégémonie des plateformes ; le retour d’une forme de monopole vertical des mastodontes américains avec les sorties de films Disney et Warner directement sur lesdites plateformes… Bien présomptueux serait celui qui prétendrait esquisser précisément le paysage de l’industrie cinématographique dans les mois et les années à venir tant celle-ci ressemble, pour l’heure, à un immense champ de mines. Mais dans ce grand brouillard de guerre que fut l’année 2020, il ne faudrait cependant pas oublier que le cinéma, malgré tout, a été bien présent en salles comme sur divers écrans, et qu’il avait encore beaucoup à nous dire et nous montrer. On serait ainsi tenté de dire qu’avec ce grand chamboulement du cinéma « business as usual » et notamment un approvisionnement en divertissements américains bien moindre, lumière a pu être faite sur des films qui seraient passés sans doute plus inaperçus en temps « normal » et ce, malgré les fermetures et les imprévus. On note bon nombre de productions de genres disposant de petits et moyens budgets qui ont ainsi pu marquer l’année cinéphile, qu’il s’agisse de Vivarium (Lorcan Finnegan, 2020), Relic (Natalie Erika James, 2020), The Vigil (Keith Thomas, 2020), ou encore aux États-Unis The Wretched (Brett Pierce et Drew T. Pierce, 2020), succès surprise des drive-in en période covidée. En tentant de creuser ce constat, on s’aperçoit qu’il existe une large zone commune dans ce diagramme de Venn que fut 2020 : avec une abondance de belles propositions de genres, portées par des figures féminines aussi passionnantes que diverses. La tendance n’est pas tout à fait nouvelle. Déjà l’an dernier, un certain Midsommar (Ari Aster, 2019) assez unanimement – et à juste titre – acclamé, venait (en plus de nous vanter les charmes de la Suède rurale en été) mettre en avant l’expérience bien particulière de son héroïne – interprétée par la géniale Florence Pugh – partagée entre une secte aux traditions que l’on pourrait qualifier de « pittoresques », et un fléau peut-être plus grand encore, la masculinité toxique de son petit ami et de ses compagnons. C’est avec pas mal d’entrain qu’on s’aperçoit que beaucoup d’œuvres cette année semblent accélérer le processus « d’intégration fine » de thèmes contemporains et une mise au centre de personnages et de parcours féminins atypiques.

Survivantes du Blockbuster

Dans le cadre de notre analyse des femmes dans le cinéma de genre, illustration avec ce plan de Mulan où son visage se reflète dans un sabre sorti de son fourreau.

              “Mulan” de Niki Caro © The Walt Disney Company

Un des faits d’armes les plus remarquables du COVID-19 est peut-être d’avoir réussi là où Thanos, le Joker ou Darkseid ont toujours échoué : vaincre les super-héros. Pour la première fois depuis des années, les armures, les capes et les pouvoirs extraordinaires n’y ont rien fait, laissés dans les placards, ou presque. Quelques blockbusters sont passés entre les gouttes, au tout début de l’année, dans un bref moment d’éclaircie, quant ils n’ont pas été diffusés directement sur les plateformes de SVOD. Et parmi ces rescapés du grand divertissement, les protagonistes féminins étaient bien souvent au rendez-vous. A l’exception de Christopher Nolan et de son Tenet, dans lequel il ne semble toujours pas très enclin à développer des personnages de femmes un tant soit peu consistants – ni des personnages tout court en fait – les quelques grosses productions hollywoodiennes avaient presque toutes un personnage principal féminin. On pense en premier lieu à l’aventure houleuse du nouveau Mulan (Niki Caro, 2020), programmé initialement pour une sortie en salles au mois de mars, puis finalement sorti directement sur Disney + en novembre, et ce, après de multiples péripéties. La volonté d’intégrer à cette nouvelle mouture une version actualisée des thématiques féministes de l’histoire est particulièrement claire quand on se penche sur tous les changements de scénario, plus ou moins heureux, apportés par ce live action par rapport à sa version « originale ». En vrac : on y retrouve une Mulan devant à la fois accomplir ses missions et supporter le poids du secret, la figure nouvelle d’une sorcière mise au ban de la société car crainte et représentant un danger pour l’ordre établi, mais aussi la thématique très moderne de la libération de la parole et de son écoute. Au sein d’un blockbuster ne reniant pas sa dose inhérente d’action et d’aventure, Disney essaye avec cette relecture moderne d’intégrer assez frontalement les questions d’inégalités flagrantes qui animent plus vivement notre société, comme le petit monde du cinéma, depuis de nombreuses années. Certes, d’aucuns trouveraient à y redire : en effet, le propos semble parfois intégré au forceps par des dialogues qui manquent de finesse, et l’on peut aussi soupçonner Disney d’une forme de progressisme opportuniste (lire notre article Misères du Disney-féminisme). Cependant, contrairement à d’autres exemples cités dans ce même article, le cas de Mulan demeure davantage pensé et façonné pour intégrer pleinement ces réflexions au scénario, cette évolution du personnage et de sa représentation apparaissant clairement plus naturel qu’opportuniste, tant les thématiques abordées le sont de façon moins « plaquées » que ce que le studio nous a déjà proposé dans le passé, évitant, cette fois, cet effet de woke-washing plutôt connu des institutions hollywoodiennes.

Margot Robbie tient entre ses mains la gueule d'une hyène dans le film Birds of Prey.

                 “Birds of Prey (…)” de Cathy Yan © Warner Bros / DC

Peut-être plus intéressant encore est le cas d’un autre grand évadé du COVID, le seul vrai film de super-héros à avoir trouvé le chemin des salles en 2020 : Birds of Prey et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn (Cathy Yan, 2020). Commençons d’abord par noter que, dans sa version originale, le titre n’invoque pas une « Fantabuleuse Histoire » mais une « Fantabulous Emancipation », ce qui implique tout de même une nuance de taille. Aussi, ce qui rend ce Birds of Prey particulièrement intéressant quant à la place laissée aux femmes dans l’espace du blockbuster, c’est bien la refonte totale qu’il opère sur le personnage d’Harley Quinn. Souvenez-vous. En 2016, le médiocre David Ayer sortait sur nos écrans le non moins médiocre Suicide Squad, une équipe de méchants un poil has-been de l’univers DC Comics, assemblés dans le but de sauver – bien malgré eux – la planète. On y trouvait ce même personnage d’Harley Quinn, déjà interprété par Margot Robbie, soit une ancienne psychiatre tombée follement amoureuse de son patient, un pathétique Joker version gangsta blanc-verdâtre, interprété par un Jared Leto au pire de sa forme. Dans cette poussive équipée sauvage fleurant bon la testostérone frelatée, Harley Quinn était réduite à la définition même de faire-valoir, mini-shorts et crop-top moulant à l’imprimé « Daddy’s Lil Monster » malheureux. Quatre ans plus tard, Margot Robbie a, pour notre plus grand bonheur, conforté son statut de star à Hollywood, après plusieurs rôles mémorables et quelques nominations aux Oscars et aux Golden Globes. C’est non seulement en tant qu’actrice, mais aussi en tant que productrice qu’elle reprend ainsi le rôle d’Harley Quinn. Et entre ces deux itérations, tout a changé. Reprenant l’évolution du personnage orchestré dans les comic-books par la géniale scénariste et dessinatrice Amanda Conner, l’émancipation mentionnée dans le titre est cette fois, assez évidente. La subordination à un Joker fatigué – peut-on enfin tourner la page de cette icône pop-culturelle surexploitée ? – étant totalement sortie de l’équation. Mais surtout, sa sexualisation bancale et criarde – « bancal et criard » étant un bon résumé du cinéma de David Ayer n’est-il pas ? – n’est plus de rigueur. On trouve ici une Harley Quinn plus proche de sa version comic-book contemporaine, sorte de douce-dingue aux vannes borderline-méta, accompagnée d’une marmotte empaillée et d’une hyène bien vivante. Le personnage dévoile alors un potentiel comique particulièrement débridé et libre. La différence est flagrante, Birds of Prey, en laissant toute sa place à son interprète et à son personnage, est un bien meilleur divertissement que son piètre ancêtre.

Saboteuses des codes établis

L'actrice Elisabeth Moss interprète Cecilia sous la douche, qui ne remarque pas une étrange emprinte de main d'homme marquée dans la buée, scène du film Invisible Man pour notre article sur les femmes dans le cinéma de genre.

      “The Invisible Man” de Leigh Whannell © Universal Pictures France

Désormais pilier des cinémas de genres dans le monde, le studio Blumhouse est aussi venu ajouter une pierre à l’édifice avec sa relecture d’une figure tutélaire du fantastique : The Invisible Man (Leigh Whannell, 2020). Cependant, pour être plus exact, cette fois ce n’est pas tant l’homme invisible qui est au centre du récit, mais plutôt la femme qu’il tourmente. Dans sa version 2020, l’homme invisible est un riche scientifique talentueux mais surtout un homme violent avec sa compagne. Cette dernière doit alors concevoir un plan élaboré pour se libérer du joug de son mari. Face à un dangereux ex-compagnon, Cecilia, interprétée par la brillante Elizabeth Moss – déjà égérie féministe reconnue pour une œuvre culte touchant de près les questions de représentations féminines La Servante Ecarlate – va être violentée et discréditée auprès de ses proches et de la société par cette menace invisible bien décidée à détruire sa vie et la faire passer pour folle. L’emprise d’un homme violent, l’isolement qui va avec, le manque d’écoute et de prise au sérieux d’une femme harcelée et battue : les thématiques de société abordées par cette relecture métaphorique du mythe de l’homme invisible sont plus que claires. Ce n’est pas nouveau certes, mais c’est là que réside encore et toujours l’une des grandes forces du cinéma de genres – et c’est d’autant plus vrai en 2020 avec les figures féminines qui le peuplent – à savoir apporter un éclairage décalé et métaphorique sur nombres de sujets et débats qui animent notre société malade.

Les cinémas de genres cette année sont donc venus secouer avec justesse beaucoup de nos codes de représentation, de nos habitudes, de nos structures. Le couple, la famille, le monde du travail, autant de chantiers que des films – et des femmes – viennent questionner, ébranler, et parfois proposer de déconstruire pour mieux les reconstruire. En France on pense alors vite à un film qui a secoué les sphères cinéphiles et médiatiques, Enorme (Sophie Letourneur, 2020). Loin (très loin) de la comédie décalée et loufoque qui a été vendue avec son affiche et ses bandes annonces, Enorme est en réalité un long-métrage se rapprochant bien plus souvent – et notamment dans sa seconde partie – de ce que nous qualifierons de « film d’horreur sur la grossesse ». Claire, interprétée par Marina Fois se retrouve enceinte contre son gré, son mari Frédéric (Jonathan Coen) ayant sciemment remplacé sa pilule alors que l’envie d’avoir un enfant lui prend, à lui, du jour au lendemain. Dépossédée de son corps par son mari qui lui « fait un bébé dans le dos », la grossesse et tout ce qui l’accompagne – les restrictions diverses, les changements du corps, les badauds souhaitant constamment toucher le ventre arrondi – se révèle être pour Claire une expérience des plus traumatisantes. L’accouchement en lui-même, très loin des visions romanesques que l’on peut en avoir, est loin d’être occulté ou minimisé – de la péridurale à la sortie de l’enfant – tout en proposant une variation anti-cinématographique au sens hollywoodien du terme – ici, pas de cris, peu de sang, une douleur sourde et calme. Mal jugé à sa sortie, le long-métrage est pourtant, en cette année 2020, l’une des propositions cinématographiques françaises les plus frontalement à charge contre l’oppression masculine à l’égard du corps des femmes

Le personnage de Zumbo est face à une attraction de fête foraine, dans la nuit, éclairée d'un bleu surréaliste ; la femme paraît toute petite face à la machine.

      “Jumbo” de Zoé Wittock © Rezo Films / Insolence Productions

Dans le même lignage, on pense aussi fortement à Hunter, l’héroïne de Swallow (Carlo Mirabella-Davis, 2020), victime du même type d’injonctions. Mariée à un riche fils de bonne famille, femme au foyer, isolée dans sa grande et impersonnelle maison, Hunter est contrôlée par un mari aussi froid que son intérieur design, qui la voit comme une « Trophy Wife », et de surcroit, par sa belle-famille. En tombant enceinte, elle développe un trouble de l’alimentation qui la pousse à ingérer des objets non-comestibles et de plus en plus dangereux. Un trouble alimentaire rare – mais bien réel, le Pica – comme pour reprendre, d’une manière ou d’une autre, l’ascendant sur son corps – qu’on lui confisque à plus d’un égard – et re-exister à nouveau moralement et physiquement malgré la surveillance et l’emprise constante de ses « proches ». Swallow, et son horreur psychologique, tendant parfois vers le body-horror, peut-être une des plus grandes réussites de 2020 (voir notre TOP10 de la rédaction), finit même par un genre de happy end assez subversif, voyant Hunter regagner pleinement le contrôle de son propre corps et de sa propre existence. Quand Swallow examine un couple aux relations profondément inégales et les rouages plus ou moins visibles du patriarcat sur un individu, Jumbo (Zoe Wittock, 2020) vient quant à lui carrément faire voler en éclats les conceptions traditionnelles du couple, grâce à son postulat de film fantastique. Jeanne, interprétée par l’inarrêtable Noémie Merlant, est une jeune femme plutôt introvertie, agente d’entretien de nuit dans une fête foraine, qui tombe follement amoureuse ni d’un homme, ni d’une femme, mais de Jumbo, la toute dernière attraction du parc, qui pour elle, prend vie. Incompréhension totale, de sa mère d’abord, mais surtout du reste de ses connaissances, en particulier un collègue masculin, visiblement frustré d’être moins attirant aux yeux de Jeanne qu’un assemblage de boulons et d’ampoules multicolores. Dans un final éclatant, lors d’un mariage hors norme, Jeanne, suivie de ses proches, envoie valser ce petit monde un peu terne qui voudrait la voir rentrer dans le rang. On retrouve cette même envie de sortir de toutes les trajectoires de vie traditionnelles avec Ema (Pablo Larraín, 2020). A la suite d’un événement traumatique, Ema incendie littéralement ou figurativement sa vie personnelle – son mariage, sa profession sa ville de Valparaiso – avec comme oraison symbolique de mettre à mal toutes les structures qui l’entoure, pour mieux les reconstruire selon sa propre vision (nettement moins traditionnelle et stricte) dans un final assez inattendu.

Conquérantes de l’Histoire

Calamity conduit la charette à grande vitesse, stimulant les chevaux avec malice, l'homme à côté d'elle se cramponne comme il peut, scène du film Calamity pour notre article sur les femmes dans le cinéma de genre.

                         “Calamity” de Rémy Chayé – © Gebeka Films

La prépondérance de figures féminines dans les cinémas de genres cette année laisse également s’esquisser une autre tendance, celle de la résurrection de figures historiques, sinon féministes, chamboulant les normes de leurs époques. C’est le cas du magnifique film d’animation Calamity, une enfance de Martha Jane Canary (Rémi Chayé, 2020) – qui revisite les jeunes années fantasmées d’une icône de l’Ouest, Calamity Jane, en mettant notamment l’accent sur tout ce que cette figure a pu avoir d’iconoclaste et de subversif pour l’Amérique des pionniers protestants. Dans un long métrage prenant la forme d’une aventure doublée d’un parcours initiatique adressé aux jeunes publics – assez classique dans les films d’animations – une Calamity Jane en herbe vient tout à la fois bousculer les codes du western – genre traditionnellement plus occupé par des figures masculines – et la culture protestante quelque peu corsetée – représentée dans le film par les caravanes de pionniers, laissant là aussi une place mineure aux femmes. Autre époque, mêmes problématiques dans Radioactive (Marjane Satrapi, 2020), le biopic de la scientifique Marie Curie – mêlant à la fois sa vie, ses découvertes (dans toute leur ambiguïté), mais aussi toutes les difficultés qu’elle a pu rencontrer pour faire entendre sa voix dans un monde scientifique où la reconnaissance et la crédibilité sont monopolisés par les hommes. Cette tendance se retrouve même jusque dans les contrées kazakhs et sa production cinématographique assez confidentielle, avec une grande fresque historique consacrée à une figure légendaire du peuple Massagète Tomiris (Akan Satayev, 2020). On décrit ici Tomiris comme une héroïne qui tente d’honorer l’héritage de sa famille, en devenant cheffe de guerre, et tentant de repousser une armée d’envahisseurs de sa terre natale. Sans échapper à beaucoup de clichés d’écritures, on serait presque tenté de voir dans cette mise en lumière d’un personnage historique peu connu mondialement un penchant kazakh à la figure de Mulan, autre figure, déjà convoquée plus tôt, répondant à ses critères de re-féminisation de la grande Histoire.

Enfin, pour compléter cette liste il ne faudrait pas omettre d’y citer deux sorcières, les Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle du Lux Aeterna de Gaspar Noé, prises dans le chaos d’un plateau de cinéma, sur un bordélique bûcher stroboscopique. Ici on trouve à la fois un petit historique de la figure de la sorcière et des chasses qui y sont liées, et une brève histoire du cinéma « selon Noé », avec les citations de grands réalisateurs (masculins) émaillant le récit. Si la rédaction est plutôt partagée sur le dernier né du cinéaste (Le Naufrage de Gaspar Noé), difficile de réfuter que les deux actrices tiennent – à coup de discussions de vie, d’anecdotes de tournages, de tirades philosophiques ou de colères dantesques – à elles seules ce film qui n’a pas de moyen que son métrage. Avec ses divisions en split screen pour suivre à la fois l’une et l’autre, c’est leur laborieuse expérience sur un tournage qui est d’abord mise en scène, et notamment celle de Béatrice Dalle, déconsidérée par certains sur le plateau, peinant à faire entendre sa voix face à des techniciens – hommes – qui ne la jugent pas crédible, légitime, voire trop « hystérique » pour diriger son film.

Oracles de 2021

Ce tour d’horizon, entre super-héroïnes de blockbusters et/ou protagonistes de propositions cinématographiques plus « indépendantes », est encore loin d’être exhaustif. Cette présence de femmes au centre de l’image semble également s’accompagner d’une place plus significative pour des femmes derrière la caméra. Pour tous les blockbusters évoqués plus haut, comme pour beaucoup des œuvres mentionnées, ce sont des femmes, réalisatrices ou autrices qui sont à l’œuvre. Qu’il s’agisse de Niki Caro, de Cathy Yan, Sophie Letourneur, Zoe Wittock ou encore Marjane Satrapi, il s’agit surtout d’autant de regards féminins pour sublimer à l’écran des personnages de femmes, dans toutes leurs diversités.

Une femme, dégoutée, est accroupie face à un corps ensanglanté que nous ne voyons qu'en amorce, mais sur lequel traînent des sauterelles ; scène du film La nuée.

                 “La Nuée” de Just Philippot – © The Jokers / Capricci

Si 2020, dans le sillage de 2019, paraît à certains égards une année clé pour les représentations féminines et en particulier dans les cinémas de genres, l’année 2021 nous promet de prolonger cette tendance. A cause des reports en temps confinés ce n’est donc finalement qu’en 2021 (normalement) – soit plus d’un an après sa projection au festival de Gerardmer – que sortira en France le très attendu Saint Maud (Rose Glass, 2021). C’est aussi le cas pour le formidable La Nuée (Just Philippot, 2021), portrait d’une agricultrice, mère seule, éleveuse de sauterelles, contrainte pour rentrer dans ses frais et subvenir aux besoins de sa famille d’apporter à son cheptel un régime alimentaire peu conventionnel… Ce film qui fait vraiment pas genre, répond à la stratégie d’hybridation en vogue, oscillant aussi bien entre le fantastique et le drame social, tout en façonnant une représentation d’une figure maternelle multiple, bienveillante, faillible, parfois sacrificielle, parfois monstrueuse, en un seul mot : humaine. Du côté de la production blockbusterisante – pardonnez ce néologisme – les femmes promettent là encore de faire acte de présence puisqu’on attend ni plus ni moins que deux longs-métrages mettant en scène des super-héroïnes : l’un chez DC/Warner Bros avec Wonder Woman 1984 (Patty Jenkins, 2021) et l’autre chez Marvel/Disney avec l’arlésienne Black Widow (Cate Shortland, 2021). Deux films, là encore, on vous le donne en mille, réalisés par des femmes cinéastes.

Une femme en lévitation, complètement courbée, le visage vers le plafond, dans le film Saint-Maud., dans le cadre de notre bilan de la place des femmes dans le cinéma de genre.

      “Saint Maud” de Rose Glass – © Tous droits réservés

Dans un contexte pandémique au doux climat d’apocalypse, sur fond de désordre politique et social globalisé, d’émeutes, de soulèvements, de confusion générale, de chant du cygne d’un leader mégalomaniaque s’accrochant au pouvoir et de libérations multiples des paroles de victimes, quoi de mieux que les cinémas de genres – des œuvres qui peuvent emprunter et détourner des archétypes et des codifications qui nous sont familières – pour faire bouger les normes, les déplacer, les questionner, aider à l’émergence de nouvelles représentations originales, de nouveaux regards protéiformes et par dessus tout modernes. A ce titre, les réalisatrices et les personnages féminins qu’elles filment, après avoir été longtemps reléguées aux arrière-plans des intrigues, aux faire-valoir amoureux ou aux gros plans malvenus, ont plus que jamais dans ces cinémas de genres un rôle déterminant à jouer : au centre du cadre, le visage fier, relevé, le regard adressé.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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