Emmanuelle


Phénomène de société, film érotique dépassé, évocation bien sentie des affres de l’amour libre, mythe désuet ou au contraire légende méritée ? Emmanuelle (1974) de Just Jaeckin est un peu de tout ça : critique à l’occasion de la sortie d’un director’s cut remasterisé chez Studio Canal.

Plan d'ensemble issu du film Emmanuelle sur une chambre en Thaïlande, il fait jour mais elle est plongée dans l'obscurité ; à droite de l'image un lit blanc dans lequel on devine à travers un rideau blanc fin, un couple faire l'amour.

                                        © Tous Droits Réservés

Faites l’Amour pas la paire

Un pied posé sur le meuble devant elle, Sylvia Krystel est assise dans une pièce qui ressemble à une loge, avec un grand miroir ; elle porte une simple robe légère dévoilant ses jambes ; plan du film Emmanuelle réalisé par Just Jaeckin.

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Même les icônes peuvent se faner vite. Comme l’évoque l’auteure Camille Emmanuelle dans l’entretien proposé en bonus, Emmanuelle (Just Jaeckin, 1974) est peut-être encore un mythe pour certains mais point pour les « jeunes » générations. Bien que rares soien les longs-métrages à avoir eu un tel impact sociétal… Emmanuelle, c’est un paradoxe : désavoué avant sa sortie – l’acteur Alain Cauny, vu chez Carné, tente au début de minorer son apparition dans ce qui lui semble certainement n’être qu’un film de fesses tout juste bon à cachetonner ; Serge Gainsbourg refuse de composer la BO, laissant Pierre Bachelet s’en emparer pour vendre des millions d’exemplaires – le film s’avérera pourtant exceptionnellement bien senti, tout à fait en accord avec une époque qui va le plébisciter et en faire un des plus gros succès du box-office français. D’abord bloqué par la censure d’une France encore pompidolienne qui jette ses X avec dureté, condamnant tous les films hors des clous à un circuit de diffusion réduit, c’est à l’élection de Giscard d’Estaing, candidat « jeune » vantant la rupture, qu’Emmanuelle doit une sortie dans les salles classiques, puis sa réussite entre soif de liberté et parfum de scandale. En 1974, Sylvia Kristel, l’interprète du rôle titre, devient ainsi le symbole d’un nouveau souffle, un phénomène de société créant tout une iconographie qui fascinera dans le monde entier, à l’image du fameux fauteuil Emmanuelle. Sans oublier tout une série bien lucrative de suites et/ou détournements plus ou moins officiels, comme la saga des Emanuelle de Joe D’Amato dont nous vous avions parlé pour l’édition récente d’Emanuelle et les derniers cannibales… Nous sommes toutefois aujourd’hui en 2021. Votre serviteur est né après la bataille, et son XXIème siècle a un tout autre visage que les 70’s. A la faveur de la remasterisation 4K du film de Just Jacekin, en Blu-Ray chez Studio Canal, opportunité lui est donc donnée de statuer avec tout le recul nécessaire sur la pérennité, ou non, de ce mythe.

Jean est un fringant diplomate trentenaire, vivant en Thaïlande. Partisan d’un amour libre considérant la fidélité comme une répugnante emprise injustifiée, il est rejoint par sa jeune femme, Emmanuelle, dans la moiteur du sud-est asiatique où les tentations sont grandes, et les chairs hurlantes de désir. Roman d’apprentissage à part entière, Emmanuelle narre donc la façon dont le personnage éponyme, d’abord un peu déboussolé par la liberté sexuelle du groupe d’expatriés dans lequel son mari évolue, découvre au fil des rencontres différentes formes de désir, du saphisme à un érotisme plus complexe, à la fois « cérébral » et mystique tel que tente de lui inculquer le vieux Mario dans le climax du long-métrage. Prenant en compte son esthétique évidemment très soignée mais vintage à souhait, son érotisme suranné qui est finalement bien sage, c’est à vrai dire bien plus dans le fond – les plus purs d’entre vous me pardonneront le jeu de mots involontaire -, les questionnements autour de la possibilité de l’amour libre, la peinture des affres d’un couple qui s’y confronte, qu’Emmanuelle suscite le plus d’intérêt en ce qu’il vieillit le moins. Eu égard à notre contemporanéité doutant sur le couple tel qu’il a été bâti ces derniers siècles, Emmanuelle ne présente pas tout à fait l’amour libre comme une panacée, du moins pas uniformément. Ça commence mal par exemple pour Emmanuelle, qui s’attache à sa première aventure plus qu’il ne le faut, car elle ne comprend pas encore les nouvelles règles du « jeu ». Mais surtout, à travers le personnage de Jean sombrant peu à peu dans la jalousie comme pris à son propre piège, l’on voit que l’amour libre écorche peut-être un peu quand même, une fois les postures dépassées, passées au crible de la crudité de la réalité. De surcroît, Jean ne s’interdit pas pour autant ses écarts, comme en un réflexe malsain, Blu-Ray du film Emmanuelle édité par Studio Canal.trahissant une incapacité chronique, presque maladive, à dire non au corps de l’autre… Dans cette symétrie cruelle entre le réel épanouissement d’Emmanuelle et la dégringolade de son mari, on peut deviner que le film vise à fustiger un certain patriarcat du désir. En tous cas, il ne cherche pas à fustiger le colonialisme, quand on voit le déplorable traitement des autochtones thaïlandais et de leur culture…

Supervisé par Just Jaeckin lui-même et présenté tel que le cinéaste l’a imaginé, Emmanuelle en Blu-Ray chez Studio Canal est à destiner aux afficionados techniques qui voudront se procurer LE meilleur master haute définition disponible ou encore aux nostalgiques ou aux fans qui voudront creuser les différences entre la version salles et ce fameux director’s cut. Car au-delà de cela, la chiche proposition de suppléments – un entretien avec l’auteure Camille Emmanuelle à propos de l’analyse féministe qu’on peut avoir du métrage et c’est tout – questionne la valeur ajoutée éditoriale de l’objet, pour un titre qui est quand même loin d’être inédit, même en Blu-Ray.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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