Le naufrage de Gaspar Noé


En salles le 23 septembre 2020, le moyen-métrage de Gaspar Noé intitulé Lux Aeterna a été projeté en avant-première, à l’Étrange Festival. Juste avant, c’était à Irréversible inversion intégrale de squatter les salles obscures. Deux sorties toutes proches pour un seul constat : l’arche de Gaspar Noé est en train de couler… L’occasion d’un retour amer sur une filmographie qui nous avait pourtant mis des étoiles dans les yeux.

Philippe Nahon pointe un revolver contre son propre reflet dans le miroir, scène du film Seul contre tous de Gaspar Noé.

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Soudain le vide

On peut toujours entendre ça et là les adeptes du « c’était mieux avant ». Chantres d’un septième art qui se serait tari au fil des décennies, restant rivés sur les films du passé – lire notre article Pour un cinéma des vivants – ils peuvent avoir raison à condition de prendre en compte toutes les particularités. Si les cinémas sud-coréen ou espagnol notamment font preuve d’une forme exceptionnelle de nos jours, on peut s’interroger sur l’état de notre cinéma hexagonal. La force de frappe artistique de nos productions, pourrait-on dire leur originalité dans ce qui permet au cinéma de s’incarner en tant que matière artistique (usage de l’image, du son, du montage…) posent question car si l’originalité ne fait pas tout, elle est tout de même un signe de vitalité créatrice indéniable. Le cinéma d’auteur français, autrement dit “de création”, répond bien à la définition première de cinéastes-auteurs-scénaristes (ou choisissant leur sujet), en opposition avec un cinéma de “faiseurs” qui tournent sur commande. Le réalisateur français « auteur » a donc pour lui la légitimité artistique, l’affirmation de soi. Mais que fait-il de ce soi ? Pas grand-chose. Car sur le plan de l’invention pure, peu de metteurs en scène peuvent prétendre avoir un univers reconnaissable au premier coup d’œil ou être admiré pour leur esprit de recherche, leur volonté de repousser des frontières ou les codes, de faire évoluer le cinéma… Au moins un peu. Sans avoir à citer de noms il sera évident à chacun que si la famille du cinéma français s’agrandit toujours via l’important vivier de nouveaux réalisateurs débarquant chaque année, force est de constater qu’elle est est en dèche d’inventeurs, d’avant-gardistes véritables, de défricheurs de contrées inconnues sur les plans aussi bien formels que narratifs. On n’invente plus, ou presque plus… Sauf quelques cas isolés dont Gaspar Noé faisait sûrement partie, ce qui lui vaut aujourd’hui une réputation gâtée dans son pays comme à l’international.

Paz de la Huerta appuyée sur la rembarde d'une terrasse, au dessus de Tokyo, tout autour l'image est floue, plan du film Enter the void de Gaspar Noé.

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C’est bien par son originalité, il y a plus de vingt ans, que Noé est allé bousculer le microcosme du cinéma français dans lequel on avait pas ou plus l’habitude d’un tel hors-normes. En visionnant ses deux premiers travaux, le diptyque Carne (1991) et Seul contre tous (1998), on ne pouvait peut-être pas encore s’en douter. Bien que leur violence et leur crudité purent faire trembler la morale, la forme à mi-chemin entre une esthétique à la Delicatessen (Jean-Pierre Jeunet & Marc Caro, 1991) et un Kubrick qui aurait grandi à Maisons-Alfort dans les années soixante, demeurait dans l’air du temps du cinéma un peu foufou des nineties, où l’on a vu émerger des cinéastes tels que Jan Kounen ou Michel Gondry. C’est à partir d’Irréversible (2002) qu’à la provocation – un film brutal sur la vengeance suite à un viol – s’ajoute à l’inventaire de Noé une matière filmique absolument inoubliable, une caméra qui semble s’affranchir des lois de la physique, allégorie de la folie qui flotte en ce bas monde. Le cinéaste franchira un cap supplémentaire avec le démentiel Enter the void (2010), gigantesque trip métaphysico-ésotérique qui fait partie de ces rares longs-métrages que l’on est forcé de regarder en ayant le sentiment que quelque chose de l’histoire du cinéma est en train de se jouer devant nos yeux. Au sortir de Enter the void, Gaspar Noé était alors clairement, et à juste titre, identifié comme étant le cinéaste « français » – le bonhomme est en réalité argentin mais vit en France depuis sa plus tendre enfance – le plus novateur de sa génération. Les espoirs en ont été d’autant plus grands qu’ils sont, comme écrit plus haut, peu de candidats à pouvoir prétendre à un tel titre.

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Par la suite, avec son cinquième effort, Love (2015), Noé avait marqué un premier pas de côté. Dans la lignée de la séquence d’Irréversible où Cassel et Bellucci sont dans leur appartement, aimants après une sieste d’après-midi, cette plongée intimiste dans l’histoire sentimentale et sexuelle d’un couple avait divisé. Bouleversante pour les uns, Love pouvait aussi valoir de déception pour ceux qui attendaient une autre œuvre opératique et sensationnelle. On pouvait pourtant bel et bien apprécier le film en ce qu’il représentait une volonté d’aller vers une forme d’épure, moins tape-à-l’œil mais non moins profonde, avec une approche plus introspective et de surcroît une belle acuité sur les relations amoureuses. Un travail d’humilité en somme, guidé par un désir de ne pas uniquement en mettre plein les mirettes. Malgré sa différence quasi-radicale avec ses deux films précédents, le geste de Love était une preuve que Noé était décidément un réalisateur unique dans notre paysage : au spectacle formel de ses films passés, il ajoutait la liberté de prendre à contre-pied, et de savoir aussi chuchoter. Hélas, comme le fameux carton final d’Irréversible le note : « Le temps détruit tout ». Et les trompettes de l’éloge et de la renommée agissent parfois telles les sirènes qui, par leur chant, poussent les marins à se perdre.

Pour qui suit le bonhomme depuis au moins Irréversible, le développement exponentiel de la hype autour de Gaspar Noé est plus que palpable. A l’image de la carrière d’un Quentin Dupieux qui tend à embrasser, à mon sens, les mêmes travers, Noé était un cinéaste pour initiés qui s’est vu en quelques années auréolé d’une idolâtrie certes méritée mais qui a peut-être fini par tarir sa créativité. A ce titre, Climax (2018) n’était pas une douche froide mais pas loin. En donnant pour la première fois dans sa filmographie un sentiment de déjà-vu, le sixième projet de Gaspar Noé n’était plus ou moins qu’un patchwork de motifs déjà travaillés par le cinéaste auparavant. Les séquences dansées ont beau être ce qu’elles sont, elles ne font pas illusion : si le film a des qualités et des défauts, son plus grand tort est de signifier un stop dans la la créativité de son auteur. Il ne fait plus avancer sa propre machine, marquant un temps d’arrêt. Au sortir de Climax – comme au sortir d’Au Poste (2018) resucée de tous les films précédents de Dupieux, lui aussi soudain célébré comme un génie – la menace planait sur Noé qui semblait commencer à se regarder filmer et à faire des films « à la Noé » parce que c’est ce qu’une grande majorité du public attend finalement de lui.

                                      © UFO Distribution

Si Climax apparaissait comme une menace, Lux Aeterna – projeté à l’Etrange Festival le 12 septembre 2020 en attendant la sortie salles le 23 – est un couperet. On doit préciser qu’il s’agit là d’un travail de commande, carte blanche artistique offerte par la maison Saint Laurent au cinéaste dans le cadre de leur série de projets Self, où ils confient des budgets à des artistes reconnus. Après, notamment, le romancier Bret Easton Ellis, c’est au réalisateur de Seul contre tous que la maison de haute couture donne des sous en échange de sa créativité et d’une totale liberté… A la seule condition, quand même, d’embaucher ses égéries et d’afficher des créations de la marque dans le film. Le résultat est donc un moyen-métrage que vous pourrez aller voir en payant votre place de cinéma exactement au même prix que pour n’importe quel autre long-métrage – élément dont on peut en soi questionner l’honnêteté – mais c’est avant tout une croûte dans la carrière de son auteur, plus que jamais en stagnation. Alors qu’il brillait par une ouverture on l’a dit, quasiment métaphysique, dans une universalité prégnante par-delà des parti-pris formels déroutants, Gaspar Noé verse dans le plus criant symbole d’un certain enfermement : faire un film sur le monde du cinéma en pensant que cela intéressera tout le monde. On suit ainsi un tournage sur lequel Béatrice Dalle est actrice et réalisatrice, tournage qui va virer à l’hystérie parce que « c’est vrai, tout le monde est tellement fou dans le petit monde du cinoche », sur fond de références cinéphiles bien pompeuses pour happy few – on ne met que les prénoms des réalisateurs cités parce que tout le monde sait bien que Carl c’est Carl Theodor Dreyer et Jean-Luc c’est Godard, ou parce que désormais Noé se sent suffisamment leur égal pour les nommer ainsi et envoyer « au bûcher » leurs citations – et de sorcellerie tout à propos, en ces temps où le sujet a été accaparé par une partie des féministes. Durant toute sa partie « réaliste » sur le tournage, le moyen-métrage laisse froid, beaucoup trop nombriliste et foutraque, en roue libre. Au jeu de la mise en abime, Noé filme du vent, oubliant l’émotion. Un comble : même la « folie » des gens du cinéma apparaît en fait terne et sans aspérités, ni tragique ni drôle (ce qu’il tente pourtant d’être), absolument inhabitée, déjà vue, s’effondrant en comparaison avec l’éblouissant et maladif L’important c’est d’aimer (Andrzej Zulawski, 1975) qui aborde les métiers du cinéma sous un angle similaire, autrement plus bouleversant et riche dans le tragi-comique. Alors on doit forcément parler de cette dernière séquence, censée être l’acmé, faisant basculer le film dans l’expérimental et/ou le spectateur dans la crise d’épilepsie. Génie jamais vu ? Non plus. Car il ne fait qu’user des motifs classiques de l’histoire du cinéma expérimental et de l’art vidéo qui depuis des décennies travaillent le rythme pur – c’est à dire sans narration – du montage, tout autant que la puissance de la couleur dans sa capacité à aller au-delà de ce qu’elle est, à susciter d’autres images que celles que l’on voit. Si curiosité vous y guide, allez voir cette excellente chaîne Vimeo qui propose un grand nombre d’œuvres du cinéma expérimental depuis au moins les années 1950, et ce gratuitement. Vous constaterez que Lux Aeterna ne paraîtra summum de l’audace qu’à ceux de l’entre-soi, qui se reconnaîtront ou se fantasmeront dans ses personnages.

Monica Bellucci bouquine dans un jardin parisien, allongée sur une serviette, autour d'elle d'autres personnes sont allongées comme elle sur une serviette, nous voyons la scène du dessus, plan du film Irréversible inversion intégrale.

                                       © Carlotta Films

Ce n’est pas l’autre sortie du cinéaste cette année, l’étrange idée de cet Irréversible inversion intégrale, qui va nous faire renouer avec l’optimisme. Pour ceux qui l’ignorent, le concept du Irréversible de 2002 est d’obéir à une chronologie inversée : la première séquence est celle suivant le dénouement, vient ensuite le climax horrible, puis on remonte le récit et le fil de la journée vécue par les protagonistes jusqu’à la paisible situation initiale qui, ici, clôture le long-métrage. La cohérence du projet, sa force philosophique – plus que le viol ou la vengeance, il s’agit d’une méditation sur le temps qui passe, nous dépasse, demeure insaisissable – en d’autres termes tout son intérêt, résidait dans l’ambiguïté d’un récit s’achevant par une promesse de paix qui ne sera pas tenue par la vie, sera brisée par l’enchaînement des événements que l’on sait en avance sur les personnages. Cette chronologie inversée est la colonne vertébrale du projet, voulue comme telle par Gaspar Noé à l’origine et qui a d’ailleurs disséminé des indices, des clins d’œil, des symétries, qu’on peut rater si l’on est un spectateur trop peu attentif. Lorsqu’il débarque en 2002, Irréversible était aussi un film exceptionnel dans l’effort qu’il demandait au spectateur, bousculant les attentes et habitudes de ce dernier vis-à-vis du cinéma et de sa narration. Par son fameux carton manifeste « Le temps détruit tout » et en mettant littéralement Le Temps à l’envers, le film questionnait le cinéma comme réparation. Il s’achève ainsi par un happy end où le spectateur renoue avec l’espoir – tout en sachant que cela est totalement artificiel, que ce n’est qu’une illusion narrative. Puisque la tragédie s’est déjà produite, il n’y a pas de doute, le spectateur l’a vécu… Mais il est là, ce happy end, avec ses promesses, avec son bonheur. Le spectateur est alors tiraillé entre l’optimisme et le pessimisme, entre la notion d’un Temps qui dévore et celle d’un Temps qui construit (ou reconstruit), qui guérit, qui oublie… Comme dans la vie de tout un chacun, tout bêtement, et c’est ce qui fait de Irréversible une œuvre aussi riche qu’universelle malgré sa violence.

Par conséquent la pertinence de cet Irréversible inversion intégrale pouvait paraître relative avant même qu’on le voit ; après visionnage le verdict est sans appel. Cette inversion rend l’objet certes plus « traumatisant » – terme employé par Noé lui-même dans la presse, certainement très fier – mais surtout plus bête. Irréversible inversé n’a plus aucune subtilité, plus aucune ambiguïté, il ne fait plus penser le spectateur (les fameux indices ne fonctionnent plus), ne questionne plus le sens de l’existence ni du récit. Ce n’est qu’un rape and revenge misant tout sur le dégoût et l’effroi. Si Irréversible portait ce nom, c’est bien qu’artistiquement, il l’était aussi, “irréversible”, sans quoi il perdait ce qui faisait toute sa richesse. Comment Gaspar Noé peut-il oublier à ce point ce qui faisait le sel de sa démarche initiale, et de surcroît penser que le spectateur doit prêter attention à sa négation totale ? Est-ce que voir Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994), par exemple, dans une chronologie linéaire, aurait un réel intérêt, autre que la simple curiosité ? Et plus encore, est-ce que cette curiosité mérite franchement de se déplacer en salles ou ne devrait pas juste être un simple exercice de montage pour montrer à des étudiants la façon dont la structure d’un film est son ADN ? En poussant un peu, on pourrait se mettre à penser que ce n’est que du marketing pour faire de cette (re)sortie anniversaire un vrai produit d’appel et une curiosité, comme ce qui peut motiver la sortie en salles d’un moyen-métrage réalisé pour la maison Saint Laurent… Indéniablement, Lux Aeterna et Irréversible inversion intégrale, marquent au fer rouge l’année 2020 comme étant celle du naufrage de l’arche de Noé, celle-là même qui contribuait et ambitionnait de sauver le cinéma français. Maintenant, il nous semble clair que le cinéaste ne tourne plus qu’à vide… A moins que ne se révèle ici une espèce de supercherie, montrant à la face du monde ce qu’il serait au fond : ni plus ni moins qu’un provocateur de festival, le défibrillateur utile d’un monde du cinéma en manque de sensations fortes, hissé à coups de scandales cannois bien sentis, et qui désormais, dévoile son inanité en se réfugiant stérilement dans son propre passé ou en allant bien docilement filmer le milieu du cinéma comme on rentre sagement à la maison, près de Papa et près de Maman, bien au chaud, après une grosse soirée de défonce.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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