Relic


En compétition internationale pour cette vingt sixième édition de l’Etrange Festival, on vous parle du premier long-métrage de la cinéaste australienne Natalie Erika James, le très décevant Relic (2020).

Au premier plan, une table sur laquelle le couvert est mis pour le dîner, au second plan, vue de face, la vieille Edna l'air hébêté, scène du film Relic.

                                       © Star Invest Films France

Oublié-pesé

Dans son propos liminaire d’avant-projection, Frédéric Temps, directeur de L’Étrange Festival, s’est évertué à souligner sa désapprobation vis à vis de la stratégie relativement moderne qu’on appelle en ces lieux (mais pas que) : la stratégie d’hybridation. Sans sourciller et fermement, Temps déclare alors qu’à ses yeux, je cite :  « ces films qui abordent des sujets de drame sociaux en les trempant vaguement dans des codes du cinéma de genre ne sont pas du cinéma de genre ». Une telle fermeté venant du directeur d’un Festival réputé pour son ouverture d’esprit, sa curiosité, sa proportion à sauter les barrières, à décloisonner a de quoi fortement nous surprendre. D’autant qu’au sein de la sélection des quatre ou cinq dernières années de nombreux films invités et défendus par le festival empruntaient justement cette approche hybride – L’Heure de la sortie (Sebastien Marnier, 2018) pour n’en citer qu’un. Une prise de position sûrement plus maladroite qu’autre chose, pour défendre tant bien que mal les spécificités et maladresses du long-métrage qui nous était justement présenté. Vous l’avez compris, Frédéric, on ne vous en tiendra pas rigueur très longtemps, juste, peut-être, le temps de cet article.

La vieille Edna peint assise sur un fauteil dans le film Relic.

                           © Star Invest Films France

Car le cas de Relic (2020) – première réalisation de la jeune cinéaste australienne Natalie Erika James – donne, dans le cadre de ce débat, de sacrés arguments à ceux qui voudraient, comme nous, s’opposer à cette affirmation maladroite de Frédéric Temps. Le film démarre en effet sur les fondations d’un drame intimiste et familiale. Une jeune femme et sa mère sont dépêchées au domicile de la grand-mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui a disparu. Après trois jours d’errance inexpliquée, la vieille dame revient comme si de rien n’était, ayant même passablement oublié qu’elle s’était absentée. A partir de ce postulat, et durant un bon moment, la cinéaste installe une tension opérante, un malaise quasi-perpétuel. Cette vieille dame d’apparence frêle et inoffensive se mue progressivement aux yeux de sa fille et de sa petite fille en un gouffre insondable, au point d’en devenir particulièrement inquiétante. Le récit joue alors sur la terreur sourde qui habite les personnes aidants comme les malades d’Alzheimer. Cette frayeur d’un côté de ne plus être reconnu, de devenir aux yeux du souffrant un étranger et donc un éventuel intrus. Et du côté du malade, celui d’oublier à la fois qui l’on est (a été) mais aussi où l’on est, ou simplement ce que l’on a fait quelques minutes plus tôt. C’est précisément dans sa façon de travailler les questions connexes de la maladie et de la vieillesse que Relic trouve dans son premiers tiers un vrai intérêt et une réelle efficacité. Son horreur y est alors moins graphique qu’atmosphérique, plus proche des personnages et de surcroît infiniment plus universelle. Cette peur de voir l’autre – l’aimé ou le parent – ne plus être lui, dépérir, s’oublier au temps et à la maladie, étant l’une des visions tenues pour horreur par la très grande majorité de l’espèce humaine. David Cronenberg en avait tiré un chef d’œuvre avec La Mouche (1986) – sûrement l’un des plus beaux films qui aient été faits sur l’irruption de la maladie dans un couple – et l’on sent bien poindre, dans les premières minutes de Relic, un réel potentiel pour venir revisiter ce thème, de façon peut être moins efficace et charnue en terme d’épouvante que subtilement terrifiant.

Edna au dîner, seule au bout d'une longue table et dans un salon vide,scène du film Relic.

                                     © Star Invest Films France

Mais justement, c’est bien là que nous nous désolidarisons totalement du propos d’introduction du délégué général tant il nous semble que la mise en scène de Natalie Erika James sombre, et son long-métrage avec, par abus d’efficacité. Très rapidement, l’irruption d’un surnaturel à la Edgar Allan Poe vient transformer cette histoire à hauteur d’homme (devrions nous dire ici à hauteur de femme) en une énième variation du film de possession démoniaque et de maison hantée. Aussi, la cinéaste a recours de façon systématique à tous ces bons vieux codes surannés qui accompagnent traditionnellement ce type de productions : vus et revus. Elle rate alors le coche de se démarquer pour s’embourber à corps perdu dans le tout venant. C’est d’autant plus d’hommage que dans ce cas précis, on sent bien en quoi un scénario traitant plus fortement son sujet et abordant plus en profondeur les pistes lui étant offertes (la maladie qui prendrait symboliquement « possession » d’un être en est une, véritablement sous-traitée ici) aurait pu donner une œuvre fascinante et tout aussi terrifiante. L’une des séquences finales, particulièrement réussie en terme d’émotion, révèle encore davantage à quel point le recours programmatique et systématique aux codes fait ici moins office de recette miracle que de déception assurée. Enfin, d’aucuns tenteront sûrement malhabilement de placer cette jeune cinéaste australienne dans le sillage de son aînée Jennifer Kent et de son admirable Mister Babadook (2014). Mais la comparaison ne saurait que jouer en défaveur de Relic. Même s’il est vrai que les deux cinéastes et les deux prudctions chassent sur les mêmes territoires – à savoir reconnecter l’intime, l’existentiel, le rapport aux êtres, aux corps et aux âmes à l’horreur codifiée – Kent avait l’habilité de faire parvenir aux spectateurs son propos dans un second temps, comme une strate supplémentaire venant sublimer un film d’horreur déjà fortement bien emballé-pesé. Ici, Nathalie Erika James nous propose de faire le chemin inverse, avec pour vocation certaine d’en arriver à un résultat similaire. S’il ne doit n’en rester qu’une, nul besoin d’en débattre, le choix est vite fait. Mais je ne m’aventurerai ni à commencer à faire une sélection parmi les femmes cinéastes abordant les cinémas de genres, ce serait bien dommage, tant elles sont toujours si peu nombreuses ; ni aux bons mots qui m’inciterait à dire qu’un film sur la maladie d’Alzheimer ne peut qu’être aussi vite vu qu’oublié…


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

Laisser un commentaire