Aude Léa Rapin, histoire de fantômes


Présenté à la Semaine de la Critique de Cannes en 2019, Les héros ne meurent jamais (Aude Léa Rapin, 2020) s’est finalement frayé un chemin en salles entre deux confinements. Aude Léa Rapin y raconte l’enquête étonnante d’Alice (Adèle Haenel) sur les traces de la prétendue vie antérieure de son ami Joachim, une enquête qui les mène jusqu’en Bosnie, pays hanté par les fantômes de la guerre. Analyse d’une nouvelle incursion dans le cinéma de genres français avec sa réalisatrice.

Alice et Joachim sont assis côte à côté sur un banc dans une cité bosniaque, devant un petit parterre de verdure, scène du film Les héros ne meurent jamais pour notre interview d'Aude Léa Rapin.

                                       © Les Films du Worso

Fantômes de l’Histoire, histoires de fantômes

Dans Les héros ne meurent jamais, tu emmènes tes personnages en Bosnie sur les traces de la vie antérieure de Joachim. Qu’est-ce qui te lie à ce pays ?

Après mon bac je suis partie à Sarajevo, c’est un voyage que j’imaginais de quelques semaines, il a duré en réalité plus de dix ans. J’y ai travaillé comme photographe pour divers supports et comme vidéaste. Les Balkans ont été un immense terrain d’apprentissage, de rencontres, de réflexions qui m’ont amenée peu à peu à désirer raconter des histoires, à quitter le terrain du très réel pour la fiction. Avec le recul, ce qui me lie à la Bosnie n’est pas le souvenir de la guerre car j’ai vécu là-bas au présent. Ce n’est pas donc pas la mémoire vive de la guerre mais plutôt un besoin de rencontrer des semblables qui avaient été confrontés à l’effondrement de leur monde, du monde.

Adèle Haenel au volant sous le ciel gris mais lumineux de Bosnie, en fond ce qui semble être un cimetière, scène du film Les héros ne meurent jamais.

                                             © Les Films du Worso

C’est vrai qu’au-delà de la guerre en elle-même, tu explores plutôt ses conséquences sur le pays et ses habitants. La mort est omniprésente dans le film, les personnages sont littéralement hantés par les fantômes du passé.

L’après-guerre est une réalité aux contours flous, en Bosnie elle prend les apparats d’une guerre d’après, celle pour trouver un travail, pour manger, pour se loger, pour cohabiter avec l’ennemi d’hier, pour panser des plaies terribles, pour relever un pays meurtri par des années de conflits. Les morts semblent parfois plus vivants que ceux qui ont survécu. On les honore, on les cherche encore, on les enterre aussi encore, comme à Srebrenica plus de vingt-cinq ans après les massacres. J’ai voulu amener ce film sur le vertige d’un jeune homme hanté par sa propre mort, dans ces décors hantés par tous les fantômes de la guerre. Ce n’est pourtant pas la mort ou le deuil qui m’intéressait mais bien le vertige de quelqu’un qui se sait mortel. Et que fait-on pour vivre ou s’accommoder de ce vertige ? Ma réponse se situe à mi-chemin entre les histoires que l’on a besoin de se raconter pour mieux vivre et la croyance.

En parlant des enterrements à Srebrenica, tu emmènes tes personnages assister à cette cérémonie dans une scène marquante. Etant donné la proximité de cette guerre, comment s’est passée la collaboration avec les acteurs locaux ? Comment le tournage a été vécu par les habitants ?

Les caméras n’ont jamais cessé depuis vingt-cinq ans de filmer Srebrenica, nous n’étions qu’une caméra de plus. Notre dispositif quasiment documentaire a fait que nous ne portions pas l’attention sur nous, ce qui aurait été regrettable, contestable même. Nous étions là parmi tout le monde, ni plus ni moins.

Traditionnellement, les fantômes, spectres et revenants sont habituellement associés au cinéma d’horreur ou fantastique. Ici, le film flirte avec le surnaturel tout en restant très ancré dans le réel. Comment as-tu travaillé cet équilibre entre ces différents genres et parti-pris esthétiques ?

Quand l’idée de ce film est née, je savais que je pouvais décider d’emprunter la voie du film de genre, qu’il y avait la matière pour cela. J’ai hésité, mais j’ai choisi de le traiter effectivement avec réalisme car je voulais faire ce film sans la lourdeur d’un dispositif nécessitant des moyens. Mais ça ne m’a pas empêché de flirter avec le genre et c’est peut-être finalement plutôt vers la comédie que le film s’est dirigé. Dans tous les cas, Les héros ne meurent jamais m’a donné l’envie de basculer vraiment vers la science-fiction, qui est un genre que j’affectionne tout particulièrement, surtout dans la littérature avec des auteurs qui m’ont accompagnée au fil du temps comme Bordage, Ayerdale, Damasio, Dan Simons, K. Dick mais aussi Orwell, qui est pour moi un maître en la matière quand il écrit La Ferme des animaux (1945) ou 1984 (1949). Cette veine de science-fiction politique m’a donné et me donne toujours finalement la matière pour appréhender le monde, la vie. Mais bizarrement, Les héros… n’est pas inscrit à cet endroit. Quelque part, je crois que je le regrette mais je ne me sentais pas les épaules pour avoir autant d’ambition sur ce premier film.

Jonatha Couzinié et Adèle Haenel échangent un regard regard intense, dans un salon boisé, plan du film Les héros ne meurent jamais d'Aude Léa Rapin.

                                                           © Les Films du Worso

Les Héros ne meurent jamais est un film hybride, à la fois fiction et documentaire, entre drame et fantastique. Il y a quelques mois, nous avons discuté avec Christian Volckman de son film The Room (2020), il nous a raconté les difficultés qu’il a eu à défendre son projet parce qu’il ne rentrait dans aucune case. De ton côté, comment a été accueilli le scénario des Héros ne meurent jamais ?

Il n’a pas été vraiment bien accueilli pendant la phase de développement et de production. Partout où nous allions, les portes s’ouvraient puis se refermaient. Le film était bancal pour certains, incompréhensible pour d’autres. Mais nous savions que nous avions besoin de très peu de moyens pour mener cette aventure et j’ai eu la chance que les gens dont j’avais vraiment besoin pour fabriquer ce film s’engagent pleinement – Sylvie Pialat en premier lieu et le distributeur Le Pacte, puis Adèle Haenel et les partenaires en Bosnie. Par ailleurs, c’est un film qui s’est conçu avec une esquisse de scénario, je l’ai écrit en quelques semaines et on l’a produit en moins de six mois. C’était assez prévisible qu’avec cette démarche nous n’aurions pas un budget hollywoodien. Le regard et l’enthousiasme de Charles Tesson et de l’équipe de la Semaine de la Critique ont mué ce film – qui reposait sur un élan personnel et collectif – en un objet « regardable » ! C’est aussi ce qui m’a valu de me confronter à la critique qui n’a pas toujours été tendre, aussi au public… Même si ça a été de manière assez “empêchée” à cause de la crise sanitaire.

Tu disais tout à l’heure que se raconter des histoires permet de vivre avec le vertige de la mort. Il y a une scène qui m’a beaucoup touché, où une habitante (Hasija Boric) dit qu’elle aimerait se raconter la même histoire de réincarnation que Joachim et Alice, que cette histoire est bien plus belle que sa réalité. Dans le film, les histoires que les personnages se racontent apparaissent littéralement comme un moyen de lutter contre la mort, surtout pour Joachim.

Oui tout à fait. Il n’y a rien de pire que de ne plus pouvoir se raconter d’histoires. Ici, l’histoire ne repose sur rien de vraiment tangible ou de réel mais elle permet de faire avancer les personnages, leur propre récit en somme. Sans ça, il n’y aurait même pas eu de film.

Un homme et une femme, inquiets, sont assis devant une grande tente, scène du film Les héros ne meurent jamais d'Aude Léa Rapin.

                  Que vive l’Empereur / © Tous droits réservés

Dans tes courts-métrages précédents, on retrouve aussi cette idée-là. Dans Ton cœur au hasard (2015), Freddy se raconte qu’une femme l’attend en Espagne, dans Que vive l’empereur (2016), un personnage participe aux reconstitutions historiques des batailles napoléoniennes. Tes personnages semblent tous vivre leur propre récit.

C’est vrai que ça a été ma façon d’aborder la fiction, en plongeant dans toutes ces petites histoires personnelles à partir desquelles j’ai bâti mes films. Comme si le récit émanait toujours des personnages à un point quasi pathologique… A chaque fois, je décide de les croire et de partir avec eux dans des pérégrinations dont je ne connais moi-même pas toujours le point d’arrivée.

En ce sens dans Les héros ne meurent jamais, tu fais le choix de faire un film dans le film, Alice réalise un projet sur la quête de Joachim. A quel moment du processus de création ce choix de mise en scène s’est imposé ?

Il s’est imposé tout de suite car je pensais au départ faire ce film en jouant mon propre rôle, je n’imaginais pas que le projet ferait l’objet d’une production. Nous avions imaginé cette histoire avec Jonathan Couzinié, qui joue Joachim, et nous pensions partir tous les deux avec une caméra en Bosnie et réaliser ce film en dehors des sentiers battus. La rencontre avec Sylvie Pialat d’une part, puis d’Adèle Haenel d’autre part a bousculé le point de départ mais pas forcément la finalité.

Au sein du film, on perçoit clairement une trajectoire du documentaire à la fiction. Tu commences avec une caméra DV et beaucoup d’adresses à la caméra, puis le documentaire s’efface peu à peu et laisse place à la fiction, qui gagne progressivement du terrain… S’agit-il ici d’une volonté de se rapprocher d’une toute autre esthétique à l’avenir ?

Exactement. Je travaille sur deux films, l’un qui est un projet assumé de science-fiction, et l’autre qui est une sorte de tragi-comédie. Dans les deux cas, je prends le temps de les écrire.

Propos d’Aude Léa Rapin
Recueillis par Calvin Roy
Merci à Manon Rapin


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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