Nils Bouaziz, à bord du cuirassé Potemkine


Aux premiers jours du mois de juillet, une bonne poignée de cinéphiles ont bravé la chaleur étouffante pour s’abreuver d’ambiances occultes et ésotériques. Perdu dans un beau village d’Occitanie, le château H organisait “Les Diableries”, un festival de cinéma en plein air à la gloire du Dieu Lumière. Certains ont donc pu tourner de l’œil en (re)découvrant les folies expérimentales de Kenneth Anger et la dernière version restaurée du film du suédois Benjamin Christensen, Häxan – La sorcellerie à travers les âges (1922). Dans ces catacombes, sanctuaire d’un passé cathare propre à la région, nous faisons la rencontre de Nils Bouaziz, fondateur de la maison d’édition et de distribution Potemkine Films. Ce dernier étant à l’initiative de la superbe édition collector du film culte, nous profitons de l’occasion pour discuter avec lui du marché de la vidéo et d’un certain cinéma halluciné en perdition, mais aussi – et surtout – pour décrypter ce chef d’œuvre trop méconnu du cinéma d’horreur muet.

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Balai et cuirassé

Nous ne pouvions pas passer à côté, Potemkine Films vient de fêter ses quinze ans. Félicitations ! Quand tu as débuté dans l’édition DVD, est-ce que tu t’attendais à une telle longévité ? Quel regard tu portes sur l’évolution de l’industrie vidéo et sur le marché de niche ?

Quand j’ai commencé, ce n’était pas un marché de niche, ça l’est devenu. Pour répondre à ta question, non je ne pensais pas faire ça aussi longtemps. Pour être honnête, j’ai ouvert une boutique mais travailler dans le commerce n’était vraiment pas l’idée que je me faisais de ma vie. Il y avait quand même ce truc-là de manque de diffusion de DVD en France et même à Paris. Je me suis dit que j’allais faire ça quelques années, que ça allait être ma première activité et que je ferais autre chose par la suite. Ça a tellement bien pris que c’est devenu important pour moi et pour pas mal de gens qui ont suivi l’aventure. J’ai ensuite basculé dans l’édition et la distribution, je ne suis plus l’unique vendeur dans ma boutique comme c’était le cas encore il y a quelques années. Mine de rien, la boutique est restée là. Et quinze ans plus tard, on doit faire avec un marché qui est rentré dans ce que l’on peut appeler une « niche cinéphile », puisque le grand public n’achète peu ou plus de vidéo physique. Il y a quelques exceptions bien sûr, comme la niche du “cinéma de patrimoine”, plutôt bien fournie en éditions et en beaux objets, très bien éditorialisé, avec de belles restaurations. C’est cette dimension là qui nous permet de se réclamer d’un nouvel âge d’or de la vidéo. Après, les ventes restent malheureusement fortement réduite quantitativement, mais les éditions n’ont paradoxalement jamais été d’aussi bonne qualité.

“Les Sorcières” de Nicolas Roeg © Tous droits réservés

La sorcellerie a toujours représenté la marge, ceux et celles qui sont mis au banc de la société. Avant de s’attarder sur “Häxan” que vous ressortez, j’aimerai te demander : quels sont tes premiers souvenirs de sorcières au cinéma ?

Le premier que j’ai vu s’appelle Oz, un monde extraordinaire (Walter Murch, 1985). Je l’ai vu tout gamin, et ça m’a traumatisé. Il était assez flippant, je revois des images de mains qui marchent seules et de pleins de trucs assez dérangeant. Le long-métrage de Walter Murch appartient à ce genre de film que tu regardes en rigolant à partir de quinze ans, mais pas à dix ans (rires). J’en ai des souvenir assez flous mais ça m’avait bien marqué ! Ensuite, j’avais adoré Les Sorcières d’Eastwick (Georges Miller, 1987). En fait, c’étaient plutôt des films de sorcières commerciaux et américains pour ce qui est des premiers que j’ai vu. Il y a aussi Les Sorcières (1990) de Nicolas Roeg, que j’avais vu à la télé, et que j’ai essayé d’éviter d’ailleurs. Il est adapté du livre de Roald Dahl et il a été ré-adapté récemment par Robert Zemeckis (Sacrées Sorcières, 2020). Ça a l’air plutôt immonde d’ailleurs. En tout cas, on voit que les titres que j’ai cité s’inscrivent toujours dans un côté ironique, assez propice aux années 80 où la sorcière revenait pas mal à la mode, via un cinéma de genres plutôt commercial voir d’exploitation. Je ne suis remonté à la source que bien plus tard.

Qu’est-ce qui a motivé la ressortie de Häxan – La sorcellerie à travers les âges (1922) ? C’est un film que tu connaissais ou que tu as découvert ?

Ça fait partie des très grandes découvertes de mon travail éditorial. Je ne le connaissais pas quand j’étais éditeur, comme Requiem pour un Massacre (Elem Klimov, 1985) qui fut l’une de mes premières grandes découvertes en tant qu’éditeur. J’ai vu, disons-le, pas mal de films dans ma vie, notamment les “grands films”. Malgré ma cinéphilie bien avancée, j’arrive encore à être scotché devant de pareils chefs d’œuvres assez méconnus. A un moment donné, tu penses en avoir fait le tour, mais tu en redécouvre toujours de nouveau, c’est le cas d’Häxan me concernant. Il faisait partie du catalogue Criterion, je l’ai trouvé en import. Ayant déjà un peu entendu parler du film, j’entreprend cet import-là alors que je débute tout juste, parce que j’estimais qu’il fallait absolument une édition française d’Häxan. C’était il y a pile poil dix ans, la première édition date donc de 2011. Depuis les années soixante, le film a connu pas mal de re-ressorties, avec les versions parallèles narrées par Burroughs et d’autres. Ce qui fait que le film était finalement assez entretenu en termes de copies. Mais c’est vraiment la restauration faite par Criterion il y quelques années qui a fait évoluer la chose. Il y a eu un gain de qualité énorme à ce moment-là. En revanche, en termes de bonus et d’édition complète, ça n’allait pas très loin. Je me suis donc dit que d’un point de vue éditorial, il y avait des choses à faire évoluer de ce côté-ci.

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Häxan est clairement une œuvre très particulière. Elle se présente de prime abord comme une conférence documentaire, avant de se révéler être un pur film d’horreur, mais également une super-production à effets spéciaux et aux techniques variées. Comment tu décrirais le caractère insaisissable du film ?

Je ne sais vraiment pas comment Benjamin Christensen a pu sortir un tel projet de son cerveau ! Il devait être poussé par quelque chose qui le dépassait… Entre le fait qu’il a obtenu une liberté totale avec un budget pareil sur un projet de la sorte… quand on y pense, à l’époque, c’était complètement fou en fait ! Dans sa version longue, Häxan fait presque deux heures. Et d’en faire un docu-fiction, cinquante ans avant que le mot valise existe officiellement, c’était quand même visionnaire. C’est intéressant d’ailleurs de l’envisager comme tel, comme l’un des premiers docu-fiction sur la forme, car il est aussi assez contemporain de Nanouk L’esquimau (Robert Flaherty, 1922), qui mélangeait là-aussi le factuel à la fiction. Néanmoins, j’ai l’impression que le film de Flaherty penche plus clairement vers le documentaire. La fiction y est moins assumée que dans Häxan et il n’y a a pas cette scission en parties distinctes. La démarche de Flaherty est donc plus de fictionnaliser le réel si l’on veut. On se rapproche chez lui de ce que fera plus tard Werner Herzog, avec son style à part, où la frontière entre fiction et le réel est très floue. Donc même dans le cadre du docu-fiction, pour son époque, Häxan a une forme assez inédite. En plus, avec tous ses effets spéciaux… c’est un film qui avait une avance énorme sur son temps.

Aussi, dans son montage théorique et son utilisation de fragments d’archives, Häxan évoque un certain cinéma soviétique des années 20, comme celui de Dziga Vertov ou de Sergeï Eisenstein. Aussi, l’approche horrifique de Benjamin Christensen n’est pas sans rappeler les travaux de cinéastes sensualistes comme Carl Dreyer ou Maurice Tourneur. Mais surtout, dans sa démesure et son ambition, son film se rapproche des grandes super-productions muettes du cinéma expressionniste allemand, notamment Métropolis (Fritz Lang, 1927). On peut penser par exemple à ce plan dans l’usine souterraine où la grosse machine ouvrière se transforme en la bouche du monstrueux Molog. De la science-fiction à l’occultisme, il n’y a qu’un pas.

Métropolis bien évidemment ! Mais on pourrait même allez encore plus loin, puisque Häxan est également contemporain de Nosferatu (F.W. Murnau, 1922). Ils sont même plus proches encore dans le sens où Nosferatu est souvent considéré comme le premier film d’horreur, alors qu’en réalité Häxan sort un an plus tôt. En termes d’expérimentations visuelles, de densité d’œuvre et de pleins d’autres éléments, Häxan va beaucoup plus loin. Et pourtant, il reste un film assez underground, pas si reconnu que ça dans la cinéphilie “officielle”. On peut même parler du film Vampyr (1932) de Dreyer qui, en allant aussi loin dans l’expérimentation, est pourtant très reconnu et beaucoup diffusé dans les cinémathèques et en festival, contrairement à Häxan qui est beaucoup moins visibilisé. C’est vraiment étonnant car ce statut actuel du film perdure et reste dans la lignée de sa particularité. Il était particulier au début, il l’est toujours aujourd’hui du fait qu’il ne soit pas apprécié à sa juste valeur. Il est tellement hybride, tellement bizarre, avec un cinéaste tout autant bizarre parce qu’il a ce début de carrière fulgurant… Après, comme beaucoup d’autres cinéastes européens – à l’instar de Victor Sjöström qui lui fera quelques chefs d’œuvres – Christensen a été invité à faire des films aux États-Unis. J’avoue ne pas avoir vu ces films américains, de ce que j’ai lu ça m’a l’air plutôt mineur. Il faudrait que j’aille un petit peu plus loin dans ma recherche mais j’ai l’impression que le résultat est bien moins intéressant. 

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D’ailleurs, Benjamin Christensen fait réellement un syncrétisme : il traite de la sorcellerie autant dans son aspect occulte, que d’un point de vue social. Dans le fond, entre surnaturel et réalité, Häxan n’est-il pas le film ultime autour des sorcières et de la magie, ce qu’elles incarnent ?

Complètement, c’est le film ultime sur la magie ! C’est aussi le film ultime sur les sciences, il y a les deux. D’un côté, c’est un film qui plait énormément aux satanistes et aux gothiques, aux adeptes de cette culture plus ésotérique. On a pu le voir avec la projection du film dans les catacombes du Château H (pendant le festival plein-air “Les Diableries” en juillet 2020, ndlr) avec ce public particulier qui s’est bien plus directement impliqué dans le film. Un rituel était presque en train de se re-créer ! Bon après, il y a des gens qui sont quand même partis de la salle… Dans ce lieu un peu claustrophobique, il y avait trop d’énergies dérangeantes, en plus de la foudre, c’était assez mystérieux ! Il faut croire que ça invoquait des esprits, des choses comme ça. (rires) Et de l’autre côté, ça satisfait également les scientifiques ou les militants politiques avec cette dernière partie qui amène à la psychanalyse. Il faut dire que le film est contemporain de la psychanalyse, donc il arrive à un moment donné où l’on découvre tout un pendant de l’esprit humain qui apparaît et qui révolutionne beaucoup de choses dans la compréhension de notre nature. A l’époque notamment, soit l’existence d’énergies mystiques était validée, soit la religion trouvait ses boucs émissaires pour répondre à certains problèmes. D’abord, à l’aube de la psychanalyse, on a tenté de traduire certains comportements par cette notion d’hystérie, mais maintenant on se rend compte que même la psychanalyse se trompait. C’est intéressant de voir ce film-là aujourd’hui puisqu’il se révèle finalement un peu limité sur certaines analyses.

Häxan est aujourd’hui une source d’inspiration pour de nombreux cinéastes émergents, comme Robert Eggers ou Ari Aster par exemple, qui évoquent régulièrement l’influence du film sur leur travail. Même Gaspar Noé cite le film dans Lux Aeterna (2019) – également distribué par Potemkine. Comment comprends-tu ce revival du genre païen et cet attrait récent pour l’occultisme ? Qu’est-ce qu’un film comme Häxan raconte de nos peurs contemporaines et de nos enjeux actuels ?

Depuis un petit moment, il y a un retour à la mode des figures de sorcières, notamment par l’angle du féminisme. Au début, je me suis d’ailleurs dit que ce serait intéressant de faire un bonus DVD avec Mona Chollet, qui a écrit le bouquin Sorcières : la puissance invaincue des femmes (publié en 2018). Mais, en réalité, son livre ne parle absolument pas de sorcières. C’est une astuce pour parler du féminisme, de comment sont traitées et représentées les femmes. J’ai donc choisi de ne pas enfermer le film dans cette vision-là. Dans notre bouquin qui accompagne l’édition collector, il y a une introduction de Céline du Chéné, qui est journaliste à France Culture dans l’émission “Mauvais Genres”, et qui est spécialiste de la littérature et de la sorcellerie. En discutant avec elle, je lui ai dit qu’on arrivait un peu à la fin de ce phénomène de mode, et elle m’a répondu : “non, non, il y a au moins dix livres qui sortent, trois BD, le film Les Sorcières, etc”. En gros, en 2021, on va encore plus parler des sorcières qu’en 2019 et en 2020 ! De toute façon, on voit bien que, depuis un moment, tous les aspects religieux, mystiques, spirituels, reviennent partout en force, tout comme notre principe de laïcité est mis à mal. On a l’impression que ça ne va jamais s’arrêter, nous ne sommes toujours pas calmés sur les questions religieuses. En fait, tout ça est précipité, notamment à travers l’art. On peut bien sûr parler de la ressortie de The Wicker Man (Robin Hardy, 1973). Le film a eu vraiment beaucoup de presse, beaucoup de gens on put le découvrir, et il a beaucoup plu, voir même plus encore que lors de sa première sortie. Mais je pense qu’il n’aurait pas eu autant de succès s’il était sorti il y a quelques années. C’est difficile d’expliquer un tel phénomène, mais je le constate également. Puisque tout redevient sombre comme au Moyen Âge, on fait peut être appel à une certaine imagerie.

“The Witch” de Robert Eggers © A24

On peut être tenté d’en voir des causes dans la montée des nationalismes et dans la prise de conscience écologique. Il y aussi cette question de l’auto-préservation, notamment dans le cas de la chasse aux sorcières, la peur de voir des femmes devenir indépendantes de leur mari.

Tu as raison, la sorcière est un point de convergence de beaucoup de maux de notre société. Effectivement, dans ce revival de la sorcière qui s’est opéré aux Etats-Unis dans les années 60/70, surtout autour des questions de la liberté de la Femme, on ne parlait pas du tout d’écologie, de rapport à la nature. C’est tout nouveau qu’on ré-invoque autour du mythe tout ce qu’il transporte de lien avec la nature, le savoir des plantes par exemple, apprendre comment les utiliser pour soigner des gens… Pendant une longue période, l’Eglise, très frustrée, a essayé de réduire le pouvoir énorme que pouvait prendre ces femmes dîtes “sorcières”, notamment sur les soins psychologiques, cette idée d’accompagner et d’aider les gens dans la société. Prenons l’exemple des potions d’amour, c’était certainement faux, mais psychologiquement peut être que ça a aider certaines personnes. Les sorcières jouaient un rôle très complet dans la société. Alors oui, ça revient maintenant, sous d’autres formes, d’autres incarnations, entre le côté communautaire et cet autre côté où l’on a compris qu’il fallait remettre la Nature (au sens quasi divin) au centre de nos réflexions. Rappelons que le Dieu Nature était au cœur de la culture païenne, celle-là même que l’on voit revenir aujourd’hui, dans les films comme dans la vie.

Dans ce savant mélange d’alchimie et d’occultisme, la magie irrigue le cinéma depuis ses débuts. On peut penser à Georges Méliès, le magicien de Montreuil. Bien plus tard, il y a aussi eu Kenneth Anger qui a utilisé l’ésotérisme dans sa dimension la plus paillette et la plus kitch pour pointer un certain Hollywood pervers et décadent. Dans un monde où le savoir scientifique prime, le cinéma n’est-il pas notre unique source d’irrationnel ? Est-ce essentiel de renouer avec ce caractère forain et rituel pour dériver des mœurs ?

Je suis bien d’accord, mais tu soulèves une question très intéressante… C’est ce rapport : magie contre sciences. Justement, ce qui faisait la beauté du cinéma des premiers temps, à effets spéciaux ou sans effets spéciaux, c’est qu’il fallait constamment faire de la magie. C’était compliqué de capter le réel avec les moyens techniques accessibles au début du cinéma, il fallait donc beaucoup de “magie” pour faire apparaître tel quel à l’écran ce qu’on désirait représenter. Ce n’était pas juste, posons la caméra et voyons ce qu’il va se passer. On usait vraiment de moyens de prestidigitation, de manipulation sur la perception et la persistance rétinienne, et pleins d’autres choses de ce type. Malheureusement, tout ça est passé de la magie aux sciences, et à la technique, donc aux effets numériques, etc… où la magie n’a guère plus d’existence. A part quelques exceptions, parce que je ne me positionne pas dans cette vision d’un numérique dégueulasse qui tendrait à dire “c’était mieux avant”, il ne faut pas tomber dans ce piège-là. Cependant, on peut tout de même constater un phénomène d’écrasement très majoritaire et qui va, semble-t-il, dans le mauvais sens. Finalement, on continue à voir constamment de l’effet spécial dans le cinéma hollywoodien. Quand on me demande ce que j’aime dans le cinéma, où se passe ma cinéphilie, je reviens aux distinctions des débuts. Il y a plutôt des créateurs d’un côté, et de l’autre des techniciens. En gros, il y a Méliès qui est vraiment sur la magie et la création, et face à lui, l’aspect purement scientifique des frères Lumières. Pendant longtemps, le muet a fait perdurer l’héritage Méliès. Mais la technique avançant, ce sont les Lumières qui ont gagné. Désormais, c’est vraiment que de la technique, du réel et de l’histoire. Pour revenir à ce que tu disais, ce qui fait vraiment cette magie-là devient très rare. Quand j’entends parler au sujet de Annette (Léos Carax, 2021) de retour à la magie du cinéma, à une forme d’originalité et d’inventivité, je suis d’accord. Il y a un peu de ça, mais pas tout à fait non plus.

Parlons de ce travail sur la nouvelle bande son proposée avec l’édition collector. Le film a connu plusieurs bandes originales – signées Art Zoyd, Martin Bye, ou encore Jean Luc Ponty. A l’occasion de cette parution, vous proposez une partition musicale composée par Galner et Dagerlöff. C’était important pour toi de se ré-approprier le film ?

Tout à fait, c’est ce que j’essaye de faire à chaque sortie. En premier lieu, je récupère des musiques pré-existantes qui n’ont jamais été éditées directement avec le film, ou qui ont souvent moins eues de projection en salles et en festivals. Ce fut le cas pour les premières vagues d’éditions de films muets. Là, au-delà de récupérer des versions inédites, on commence plus à faire des versions inédites pour les projets. Dans cette idée-là, il y a essentiellement l’envie de trouver une ligne éditoriale. Parce que, beaucoup de gens ne le savent pas, mais les films muets étaient vraiment muets, alors que 99% des films muets qu’on regarde aujourd’hui ont de la musique derrière. A l’époque, il pouvait y avoir des accompagnements au piano, mais ce n’était pas si courant que ça en réalité. Donc, les films étaient vraiment sans son, le fait de mettre une musique n’étaient pas liée à leur création d’origine. Il y a de très rare films comme ça, Métropolis en fait partie. Ainsi, refaire aujourd’hui la musique sur un muet pour le rendre plus contemporain est très pertinent. Dans cette logique, il y a l’envie de ramener quelque chose d’un peu événementiel, pour la sortie. Des fois, on fait appel à des personnalités plus connues, pour amener un public nouveau, un public plutôt de concert, qui connaît le musicien et qui est curieux de voir comment il a mis en musique le film. Il y a l’idée de trouver des astuces pour devenir plus commercial et diffuser le film de manière plus large, par le biais de ciné-concerts, avec des articles rédigés par la presse musicale et de culture générale… Et puis, il y a surtout le désir d’une rencontre artistique. Je ne propose pas tel film à tel musicien s’il n’y a pas une vraie envie derrière, une vraie compréhension du film par l’artiste, et une vraie cohérence pour réunir ces deux univers. Là, entre Häxan et le duo Galner et Dagerlöff, c’était vraiment une rencontre. Ils ont eu un coup de cœur pour le film, et leur enthousiasme était tellement fort qu’ils ont composé la musique en à peine deux mois ! C’est assez dingue, c’est une vraie performance.

Pour terminer, présente-nous le livre de Maxime Lachaud, Potemkine et le cinéma halluciné : une aventure du DVD en France”(2020). D’où est née l’idée ? Comment s’est déroulé cette collaboration ?

L’idée vient d’un certain Maxime Lachaud, tout simplement. (rires) Notre rencontre à la carte blanche qu’il m’avait accordée au Fifigrot (Le Festival du Film Grolandais de Toulouse, ndlr) où il est sélectionneur. C’était il y a six ou sept ans et ce fut assez intense. Lui était déjà très admiratif de ce que je faisais et, au-delà de la rencontre professionnelle, on s’est aussi rencontré humainement parlant. Les deux combinés ont fait que, à force de discuter, quand lui passe à Paris, ou quand moi je vais à Toulouse, il y a toujours une rencontre, et de fil en aiguille, une synergie s’est créée. On s’est très vite retrouvé sur cette vision d’un cinéma trip et hypnagogique, c’est-à-dire un cinéma qui est entre éveil et sommeil, entre le réveil et le rêve. D’où ce titre, “le cinéma halluciné“. Avec Häxan, on est en plein dedans ! C’est ce genre de film qui imprime autant ton imaginaire, que ta rétine, que ta morale, qui imprègne quelque chose en toi. C’est ce cinéma-là qui nous manque aujourd’hui. Si l’on reprend l’exemple de l’évènement au Château H, la projection de la trilogie Luciférienne de Kenneth Anger, avec l’atmosphère lourde en plus des conditions de projection, fut quelque peu éprouvante pour pas mal de spectateurs. Heureusement, on s’en est remis. (rires)

 

Propos de Nils Bouaziz
Recueillis par Axel Millieroux
Un grand merci à Maxime Lachaud.
Un grand merci également à Sotho Houle et à Héléna Patricio, les organisateurs du Château H.


A propos de Axel Millieroux

Gamin, Axel envisageait une carrière en tant que sosie de Bruce Lee. Mais l’horreur l’a contaminé. A jamais, il restera traumatisé par la petite fille flottant au-dessus d'un lit et crachant du vomi vert. Grand dévoreur d’objets filmiques violents, trash et tordus - avec un net penchant pour le survival et le giallo - il envisage sérieusement un traitement Ludovico. Mais dans ses bonnes phases, Il est également un fanatique de Tarantino, de Scorsese et tout récemment de Lynch. Quant aux vapeurs psychédéliques d’Apocalypse Now, elles ne le lâcheront plus. Sinon, il compte bientôt se greffer un micro à la place des mains. Et le bruit court qu’il est le seul à avoir survécu aux Cénobites.

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