Oz, un monde extraordinaire


On continue de vous proposer d’emprunter les chemins de traverse au sein du catalogue de Disney+, à la recherche des films qui y font pas genre. Aujourd’hui, le voyage qui vous attend suit la route de brique jaune, enfin, ce qu’il en reste. Car cette suite non-officielle du Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939) intitulée Oz, un monde extraordinaire (Walter Murch, 1985) propulse Dorothy à nouveau dans ce pays merveilleux sujet… à quelques tourments.

Dorothy, le lion, l'épouvantail, la citrouille et l'homme en fer du Magicien d'Oz tout autour d'un trône dans une salle toute en or, scène du film Oz un monde extraordinaire.

                                   © The Walt Disney Company

Traumatic Kingdom

                             © The Walt Disney Company

Le début des années 1980 est une période de disette artistique pour la Walt Disney Company. Depuis la mort subite de Walt Disney en 1964, la branche animation du studio est clairement sur la pente descendante, en perte de vitesse et d’idées. Sous la présidence de Card Walker, la société va perdre peu à peu des billes ce qui va amener à la nomination en 1984 de Michael Eisner – ex-dirigeant de Paramount Pictures – à la tête de l’entreprise aux grandes oreilles. Bien qu’il est considéré assez unanimement comme l’un des plus emblématiques directeur de la Walt Disney Company à travers l’histoire, le règne de Eisner à la tête de cet empire multi-facettes ne s’est pas fait sans remous. Sa nomination induit une nouvelle dynamique au sein du studio, de nouvelles stratégies, dont certaines vont être d’énormes échecs, quand d’autres vont mettre un temps considérable à mûrir et porter leur fruit pour donner enfin aux Walt Disney Animations Studios un second âge d’or au début des années 1990. Parmi les accidents industriels de l’ère Eisner, on trouve une ambitieuse tentative de productions cinématographiques plus sombres et torturées destinées à un public adolescents et/ou adultes. Même si c’est souvent dans les labels et studios créés pour l’occasion (Touchstone Pictures notamment) que ces films vont être produits, certains ont néanmoins bénéficié du sceau Disney, si porteur d’un point de vue marketing. L’emblème de cette stratégie malheureuse du côté des longs-métrages d’animation est sans aucun doute Taram et le Chaudron Magique (Richard Rich & Ted Berman, 1985) adaptation de l’œuvre littéraire de fantasy Les Chroniques de Prydain. Résolument sombre, l’univers qui s’y déploie est toujours aujourd’hui considéré comme un virage artistique incontrôlé dans le monde merveilleux de Disney. Pourtant, et nous l’avons souvent défendu ici, la marque Disney n’est pas seulement synonyme de mièvrerie sans aspérités. Les grands classiques du premier âge d’or sous Walt Disney sont bordés de scènes héritées du cinéma d’horreur et avaient d’ailleurs pour vocation, comme le défendait Walt lui-même, d’habituer les enfants à dompter le sentiment d’angoisse (10 scènes d’horreur dans les films Disney). C’est probablement par le prisme de cette caractéristique des œuvres matricielles du studio, que cette vague de longs-métrages plus sombres furent produits. Accompagnant la sortie du film d’animation sus-cité, le studio, toujours sous son sceau officiel, produisit au début des années 1980, plusieurs bobines résolument tournées vers le cinéma d’horreur ou un fantastique aux atours sombres : Les Yeux de la Forêt (John Hough, 1981), Le Dragon du Lac de Feu (Matthew Robbins, 1981) La Foire des Ténèbres (Jack Clayton, 1983) et enfin le film qui nous intéresse ici.

Vue de dos, Dorothy arrive au pays d'Oz, territoire de contes de fée abîmé, en ruines, avec un tag Beware the wheelers sur un des murs.

                                 © The Walt Disney Company

Oz, un monde extraordinaire (1985) est réalisé par un certain Walter Murch, un nom qui ne dira surement rien au plus commun des spectateurs, mais derrière lequel se cache néanmoins l’une des figures importantes du cinéma américain des années 1970-1990 puisque, certainement, le chef-monteur/monteur-son/mixeur – très rare sont les spécimens de techniciens ayant ces trois cordes à leur arc – le plus respecté de son époque. Il est notamment connu pour être l’un des fidèles collaborateurs de Francis Ford Coppola – sur Conversation Secrète (1974), Apocalypse Now (1979), Le Parrain (1972-1990), L’Homme sans âge (2007) et Tetro (2009) – mais aussi d’un certain George Lucas – THX 1138 (1971) et American Graffiti (1973) – ou d’Anthony Minghella – Le Patient Anglais (1996), Le Talentueux Mr. Ripley (1999), Retour à Cold Mountain (2003). En plus de ses activités reconnues de technicien touche-à-tout, le monsieur s’est aussi imposé comme l’un des (rares) théoriciens modernes du montage, avec son ouvrage de référence, En un clin d’oeil : passé, présent et futur du montage (Editions Capricci) et son complément précieux – mais devenu malheureusement introuvable à moins de vendre votre mère aux enchères – qu’est le livre d’entretien Conversations avec Walter Murch, l’art du montage cinématographique (Editions Ramsay Cinéma). Bien qu’il était déjà fortement reconnu en 1985 comme étant l’un des plus grands techniciens de sa génération et que The Walt Disney Company avait déjà collaboré avec lui – il signe le montage et le sound design de Captain Eo, le film-attraction réalisé par Coppola pour les parcs à thèmes Disneyland – Walter Murch n’avait pas encore expérimenté la réalisation de long-métrage – d’ailleurs, il n’aura plus jamais l’occasion de le faire après. Autant dire que son nom ne s’imposa pas de suite comme une évidence pour le studio. C’est en réalité George Lucas himself qui interféra dans les négociations, se portant garant auprès de Disney, leur louant le talent de scénariste de son ami avec qui il avait collaboré à l’écriture de THX 1138. A cette époque, Lucas est – avec Spielberg – la référence absolue à Hollywood, son avis est donc fortement consulté et écouté. C’est donc ainsi qu’un novice en réalisation se retrouve à réaliser une suite non-officielle d’un des plus puissants classique du cinéma Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939).

Dorothy, vue de dos, est guidée dans une galerie de visages humains vivants posés sur des socles, scène du film Oz un monde merveilleux.

                            © The Walt Disney Company

On l’a déjà dit, au sortir des années 1970, la Walt Disney Company accuse un sérieux coup de mou, ses créatifs s’avouent en fin de course, à sec d’idées. Eisner incite les scénaristes à fouiller les archives du studio en quête de notes, de carnets de réflexion, écrits de la plume du père fondateur ou de ses collaborateurs de l’époque. C’est en puisant dans les films « que Walt Disney n’a pas pu faire de son vivant » que Eisner relancera finalement la machine et que les studios d’animations Disney connaîtront un second âge d’or dès 1989 avec la sortie tonitruante de La Petite Sirène (Ron Clements & John Musker, 1989). La stratégie était alors des plus simples : revenir aux racines ontologiques des grands classiques de l’animation Disney, à savoir, l’adaptation de contes traditionnels et/ou de romans/nouvelles fantaisistes pour enfants ou adolescents. Cela passe alors par une campagne très offensive de rachats de droits, en veux-tu en voilà. C’est donc dans cette dynamique que les studios Disney acquièrent en 1985 les droits d’adaptations des deux suites que le romancier L. Frank Baum – créateur du monde magique de Oz – avait lui-même donné à son texte original, Le Merveilleux Pays d’Oz (1904) et Ozma, la princesse d’Oz (1907). En hâte, Walter Murch engage avec son co-scénariste Gill Dennis, l’adaptation cinématographique des deux romans en un seul long-métrage. Si le film a souvent été (à raison) commenté pour sa noirceur et sa bizarrerie effrayante, Murch s’est toujours défendu de ne pas avoir perverti et obscurci l’univers de L. Frank Baum, mais au contraire, de l’avoir bien plus fidèlement adapté que Victor Fleming. Il faut dire, tout de même, que sur le papier l’histoire est bien moins enchanteresse que dans le roman original. Le Magicien d’Oz narre l’histoire d’une jeune fille, Dorothy, qui se retrouve propulsée par une tornade dans un monde parallèle, celui d’Oz. Le film comme le livre – même s’ils ne sont pas exempts de moments d’effroi, on pense par exemple au personnage de La Méchante Sorcière de l’Ouest – lorgnent tout de même du côté du récit d’initiation et d’exploration, dans une atmosphère relativement ludique et merveilleuse, même si teintée parcellement de noirceur, formant un équilibre, en définitif, assez proche de celui des productions de Walt Disney. En effet, l’adaptation cinéma sort deux années après Blanche Neige et les Sept Nains (1937) et il est évident que le triomphe qui accueilli la sortie du premier long-métrage d’animation de l’histoire du cinéma, a pu donner quelques idées à la Metro-Goldwyn-Mayer au moment de mettre en chantier son Magicien d’Oz (1939). A contrario, les deux suites prennent à contre-pied leur matrice. Dorothy retourne à Oz mais y découvre que la Cité d’Emeraude comme la route de brique jaune ne sont plus qu’un champ de ruines, ses vieux amis sont kidnappés ou transformés en statues de pierre et des esprits malveillants dominent désormais la Cité. Fatalement, l’adaptation cinématographique suit ce schéma. Il est donc assez étonnant de constater que si le Magicien d’Oz de Victor Fleming peut parfois donner l’impression d’être une production Disney, cette suite produite par le studio de Mickey semble plutôt être un film produit sous l’égide de la MGM.

Un roi de pierre fume une pipe, scène du film Oz un monde extraordinaire.

                                      © The Walt Disney Company

En effet, sa réputation de film traumatique pour toute une génération de marmots n’est pas, le temps faisant, à remettre en cause. Oz, un monde extraordinaire (ou Return to Oz en version originale) est bel est bien une anomalie dans la galaxie Disney, un débordement étonnant et sûrement incontrôlé. Le fait qu’un tel long-métrage ait pu être produit par la firme, est certainement l’une des preuves qu’à cette époque, l’Empire Disney vacille et ne sait plus ou donner de la tête, fourvoyant son identité et ses principes fondateurs, tel que son cœur de cible. Même en 2020, la vision de cet étrange ballet filmique où se mêle Jack’O’Lantern vivant – Disney réinvestira cette figure quelques années plus tard avec L’Etrange Noël de Mister Jack (Henry Selick & Tim Burton, 1994) – esprit de la pierre aux sombres desseins, poule parlante, hommes-roues vraiment plus qu’inquiétants, sorcière à tête interchangeable souhaitant couper la tête de Dorothy pour la faire mûrir et l’ajouter à son flippant musée de têtes… Tout dans cette histoire lorgne avec une étrange noirceur mêlant délire surréaliste, esprit steampunk et gothique traditionnel. Et même si, inévitablement, le récit se termine sur une victoire salvatrice du bien sur le mal, on peine à souhaiter à Dorothy de retourner une nouvelle fois dans ce monde si cauchemardesque. A l’époque de sa sortie en salles, le film traumatise littéralement des foules de gamins, heurte tout autant les parents, qui se plaignent d’avoir été dupé, pensant amener leurs progénitures à voyager dans ce pays si merveilleux qu’est Oz pour finalement se retrouver face à des séquences de réelle épouvante. Fatalement, le film fut rapidement sorti du réseau d’exploitation et termina dans les oubliettes du studio. En bons amateurs de malaise filmique, d’horreur, de traumas, de trouille et de citrouilles, jetez-vous à corps perdu dans cette étrange vortex dont vous ne reviendrez pas vraiment le même. Et profitez en bien car il est fort à parier, qu’un jour où l’autre, quand les premières réclamations de parents affairés d’avoir placé leurs mômes devant ce spectacle terrifiant seront reçus par Disney+, la plateforme finira par supprimer cette pépite inclassable de son catalogue. C’est déjà ce qui semble se dessiner pour le futur de la plateforme, qui s’affaire à lisser et censurer des séquences de certains des productions qu’elle présente, effaçant grossièrement le sillon fessier d’une sirène par pure pudibonderie. Alors, il est fort a parier et à craindre, que, les voyages en classe éco à dos de tête d’élan aux ailes de palmier (comprenne qui aura vu le film) risque de ne bientôt plus desservir le royaume désenchanté.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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