Ne vous retournez pas


Avec un drame intime sur un couple endeuillé intitulé Ne vous retournez pas, Nicolas Roeg transforme le bouquin de Daphné du Maurier publié en 1971 en pur bijou horrifique, un objet de terreur sourde qui vient presque côtoyer un genre qui nous est cher : le giallo. Avec le temps, ce cultissime et étrange chef-d’œuvre apparait comme un vitrail riche et dégoulinant du génie de son auteur.

Donald Sutherland sort du marécage, tenant sa petite fille en ciret rouge dans ses bras, scène du film Ne vous retournez pas.

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Vivre

Tout démarre sous une pluie battante. Vous savez, celle qui efface tout, laisse surgir les reflets et qui justement inondera le film jusqu’à sa dernière image. Car tout n’est que brume dans ce très étrange thriller fantastico-horrifique qu’est Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg, 1973). Pourquoi ce long-métrage est-il aussi insaisissable et à la fois totalement évident dans sa complexité ? C’est parce que l’objet de l’intrigue est un trouble. Le pire de tous, le deuil. La forme elle-même s’en retrouve alors troublée. Dans cette douleur et organique terre-à-terre, rauque, l’argument de genre s’incruste à merveille. Notre faux ami Wikipédia le dit lui-même : Le fantastique s’insinue dans le film sans obéir à aucun code de genre établi.” Dès sa terrible introduction, une scène d’ouverture magistrale et déchirante, le récit prend presque des allures de conte. Cependant, n’oublions pas que les contes sont loin d’être exempt d’horreur et de cruauté. On découvre donc une petite fille blonde vêtue d’un cirée rouge qui se pavane dans un décor champêtre et désabusé. Nous sommes dans le grand jardin de la demeure britannique de la famille Baxter. Leur extérieur avec ses arbres au bord de l’eau fait penser au bois, les mêmes où est venu se perdre le chaperon rouge… La brume envahissante laisse planer une aura menaçante derrière ce petit cadre bucolique. Car ce qui pourrait être pris comme une carte teintée d’innocence cache en réalité quelque chose de terriblement sourd, comme une force à l’œuvre qui nous commande. Le visage de la petite fille reste quasiment indicible : elle n’est déjà pour nous qu’une image, un ultime souvenir qui nous marquera pendant un peu moins de deux heures durant. Son ballon tombe dans l’étang et les plans de reflet de la petite fille Baxter dans l’eau nous montrent que celle-ci appartient déjà aux éléments. Pendant ce temps, bien au chaud dans le salon, les parents Baxter, John campé par Donald Sutherland et Laura joué par Julie Christie – vue dans Le Docteur Jivago (1965) de David Lean et Fahrenheit 451 (1966) de François Truffaut – ont beau être réunis, ce n’est pas moins la solitude qui traverse leur famille, à l’image de cette immense demeure qui dévore presque la silhouette de la future noyée. Alors que Papa est plongé dans de troublants photogrammes de vitraux – ce dernier, architecte, travaille à la rénovation d’une église à Venise – Maman cherche la réponse à une question que lui a posé sa fille : “Si la, terre est ronde, pourquoi un étang est-il plat ?”. Trop de coïncidences ne peuvent laisser indifférent. Dehors, un miroir se brise. Une tâche rouge annonciatrice recouvre les photos des vitraux. Le début des malheurs sonne. Quelque chose se pavane dans l’air et s’apprête à frapper. C’est la mort bien sûr… Mais elle peut prendre bien des formes. Papa sent étrangement que quelque chose se trame. Comme s’il savait, il se précipite vers l’étang. Mais c’est trop tard sa petite fille n’est plus rien qu’un ballon dans l’eau. Nous spectateurs restons désormais hantés par ce père enlisé dans l’irréversible, hurlant au désespoir, le cadavre de sa fille dans les bras. Peut-être aurait-il dû s’arracher à ses photogrammes et être plus attentif. Son corps est englouti dans les limbes et la seule réponse qu’ait pu trouver John avant ce terrible fléau donne la clef, si l’on peut dire : tout est dans “les apparences“, aussi étranges soient-elles.

Le couple Julie Christie et Donald Sutherland pose devant un photgraphe près de colonnes venitiennes dans le film Ne vous retournez pas.

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On retrouve notre couple quelques temps plus tard à Venise. L’apparente sérénité de ces derniers vient contraster avec la terreur de ce traumatisant prologue mais il est difficile d’affirmer que nos deux amoureux sont réellement en paix. John Baxter est ici pour affaire professionnelle et on le rejoint d’abord sur le chantier de l’église en rénovation, les mains dans la terre. Il s’exclame “Tout est pourri. On dirait du tabac”. Il ne nous en faut pas plus. Derrière la surface solide de la pierre se cache l’érosion. Tout est éphémère, les choses sont vouées à être consumées ; cela nous rappelle que la vie comme la mort sont loin d’être des options : on ne répare pas l’irrémédiable. C’est là l’unique certitude qui relie tous les êtres… Sa femme Laura l’accompagne en espérant pouvoir se changer les idées et raffermir leur lien. Car il y a bien, premièrement, une relation détériorée entre l’homme et la femme. Ces derniers parviennent à camoufler autant que possible leur douleur en public mais le regard des autres ne trompe pas lorsqu’il dévisage ceux qui peinent à affronter leur propre regard, celui que l’on porte sur soi-même. Ainsi, Linda se raccroche, elle, comme elle peut. Cette dernière cherche à noyer, si l’on peut dire, sa peine dans une activité professionnelle. Elle tente justement de ne plus avoir la vue brouillée en arrêtent de prendre ses calmants. Non, elle ne réchappera pas à son deuil ainsi. Sa guérison miraculeuse l’élèvera par l’ouverture de son esprit vers des puissances plus microscopiques et spirituelles. Elle croise dans les toilettes d’un restaurant deux vieilles dames, dont l’une est aveugle. Ce sont les mêmes qui, quelques minutes auparavant, épiaient notre couple. Elles observaient, elles voyaient. Car notre non-voyante aux rétines blanchâtres – symbole fort que ne manquera pas de récupérer Lucio Fulci dans son fulgurant L’Au-Delà (1981) – se révèle être une medium. La tristesse, même cachée, est perceptible : “Vous êtes si triste. (…) Elle veut que vous sachiez qu’elle est heureuse. Votre fille… (…) Elle riait. Elle est avec vous”, lance-t-elle à la mère interloquée. Comme John par la suite, on peut être tenté de croire que ces deux femmes sont de simples charlatans tentant de profiter de la faiblesse des gens. Ou alors, on peut simplement se résigner et comprendre que la vérité n’a aucune importance. Car l’important est que cela permette à Laura de faire son deuil. Nos prérequis, eux, se retrouvent chamboulés et l’on en vient à se demander si la mort est réellement source de tristesse car c’est toujours, dit-on, de la noirceur que surgit la lumière. A partir de là, un autre seuil est franchi, les frontières entre scepticisme et illumination, délire et désespoir, rationalité et croyance deviennent troubles. Tous ces rapprochements contradictoires sont à l’images des sentiments de nos deux protagonistes. Ce ressenti effroyable quand on est seul face à ce qui restent de nous, des reflets dans une vitre. Les apparences, toujours, qui camouflent. La douleur, encore… Des signes font apparition. La terreur remonte progressivement à la surface parce qu’une porte fermée ouvre toujours une fenêtre. Parce que l’omniprésence de miroirs, de reflets, sont autant de fragmentations d’une vérité multiple et parcellaire. Finalement, nous spectateurs nous retrouvons, à l’image de John qui lui commence à perdre pied, des aveugles consentants incapables d’interpréter correctement. Soit par mépris. Soit par peur… La mise en scène de Roeg – voyez ce travail de montage incisif et hors-pair – nous confère une sensation bien étrange. Celle d’avoir constamment une poussière ou un bout de verre dans l’œil qui nous empêche de regarder correctement. Mais l’obscurité c’est ce qu’on ne voit pas et donc ce qui nous tient.

Plan rapproché-épaule sur Julie Christie, l'air concentré, elle porte un haut jaune type oriental.

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“Il y avait clairement une dimension fantastique avec des personnages hantés par la douleur. Il était question de prémonitions, de vie après la mort, des choses dont je me sentais très proche“, déclare Donald Sutherland au sujet de sa découverte du scénario de Ne vous retournez pas. C’était lors de sa venue à Lyon en octobre 2019 pour une masterclass mémorable dans le cadre du Festival Lumières. Ce rôle de père déchu transforme notre Casanova – Donald Sutherland campa le personnage sous la caméra de Fellini, lire notre article sur le film – en pur mâle rongé made in Roeg. Le modèle de réussite sociale qui se retrouve aveuglé par son orgueil, cloisonné par sa solitude. L’homme occidental délaisse ce qui fait sa substance pour son aspiration personnelle et ses idéaux de carrière professionnelle : et si tout cela ne servait de résidence qu’à la futilité ? Pensez bien sûr au personnage joué par Gene Hackman dans Eureka du même Nicolas Roeg (1983), il aura fallu à notre obsédé de l’or des années de recherche pour se rendre compte que toute la richesse du monde ne lui apporte pas le bonheur auquel il aspirait. Ou encore, revoyez David Bowie en extraterrestre humanoïde dans L’Homme qui venait d’ailleurs (Nicolas Roeg, 1976). En voulant au départ préserver sa famille, le voyage de l’alien le poussera à adopter un système capitaliste, abandonnant ainsi toute sa substance pour une complicité déplorable. Difficile non plus de ne pas faire un rapprochement entre John Baxter et le personnage de Leland Palmer dans le Twin Peaks : Fire Walk With Me (1992) de David Lynch. Non seulement parce que les deux œuvres dressent étrangement un même tableau d’une terreur domestique se camouflant dans une certaine bourgeoisie, mais aussi parce qu’ils mettent en exergue deux figures patriarcales dépassées par leur propre nature, délaissant dans une certaine mesure leur humanité profonde pour un déni encombrant. Savoir qui on est pour savoir de quoi on est capable… Mais le cas de John Baxter est plus troublant encore. La voyante va mettre des mots sur le fardeau qui pèse sur John. “Il a le don. L’enfant voulait lui parler car il a le don. Il ne sait pas. Il résiste. C’est aussi une malédiction.”, rappellera l’une des deux vieilles femmes un peu plus tard. Ce dernier serait atteint d’une forme de pré-science, une sensibilité au mystique qui lui joue des tours, ce fameux “don”. Ce qui ne lui a pas permis pour autant d’éviter l’irréparable. Le mari nous apparaît alors comme un homme vulnérable, encombré par un poids dont il cherche désespérément à se délester. Mais, à l’évidence, il fait fausse route, tant son regard est tourné dans la mauvaise direction… D’où l’influence matricielle du Blow Up (1966) d’Antonioni. Notre personnage est obsédé par une image dont il ne peut se défaire. Il s’aveugle par sa vision parcellaire de l’idée de vérité – si seulement il n’y en avait qu’une. Et tous ses mauvais pas le conduiront à sa perte. John Baxter paraît bien vivant certes, mais n’affiche qu’un bonheur de surface. En vérité, il n’est pas là, son esprit divague entre réminiscence et sensation d’un avenir prescriptible. John Baxter n’écoute pas, il étouffe sa sensibilité et préfère ignorer, délaissant son présent, sa femme, sa famille, au profit d’une vérité subjective, donc faussée, et bizarrement fataliste. Dans le fond, Baxter est bel et bien à l’image de Dieu : une figure absente et vulnérable. 

Julie Christie dans les rues de Venise, regarde en l'air les bras croisés, au fond à droite, un groupe de passants discute, scène du film Ne vous retournez pas.

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Voilà en tout cas un type de caractère qui s’accouple bien souvent avec une autre thématique : celle du couple qui se déchire. Il faut revoir Enquête sur une passion (Nicolas Roeg, 1980) pour pleinement apprécier la dimension psychanalytique des films du britannique. Car toute son œuvre, où il se place en position de fantasque observateur, est irriguée par cette connexion inexpliquée qui lie les êtres entre eux. Cette loi naturelle et inconnue qui nous dépasse tout comme les liens du sang, à jamais impénétrables. Dans Ne vous retournez pas, notre couple est condamné, enfermé dans cette dichotomie entre vouloir ce qu’on ne peut avoir, ce qui nous est arraché, et rejeter ce qu’on nous offre. “Je veux que ce soit comme avant. Toi, nous deux. Comme tu étais”, s’exclamait déjà Anita Pallenberg au gangster joué par James Fox dans le déjà remuant Performance (Nicolas Roeg & Donald Cammell, 1970). Ceux qui s’aimaient – et s’aiment toujours par ailleurs, malgré une impossible retrouvaille – sont voués à se déchirer et à se diffracter. Dans Ne vous retournez pas cela se cristallise dans une étreinte sauvage et intense montée en parallèle de l’après-coït où l’on peut voir la femme se revêtir froidement, presque mécaniquement. Elle se maquille, se rhabille, camoufle son corps de son armure quotidienne : le voile de la tristesse. Cette impossible rétablissement relationnel entre nos deux héros (pourtant) amoureux provient probablement de cette culpabilité qui les ronge. Oublier n’a jamais été le remède pour surmonter un deuil. Dans sa forme elle-même détraquée, Roeg parvient à dessiner ce qui apparaît comme le pire des deuils, la perte d’un enfant. Se voir arracher la chair de notre chair, le fruit de nos entrailles, une souffrance viscérale. Face à cette incapacité, il est malheureusement difficile de combler un tel vide qui agit comme une souffrance. Peut-être vaut-il mieux parfois se rappeler, se remémorer, ressouder des bribes de temps, pierre après pierre. La solution réside peut-être dans cet acte pourtant si simple de communiquer. Une chose pas si facile tant la culpabilité peut rapidement prendre le dessus. Victimes d’un tel drame, notre premier réflexe est de chercher un responsable, d’affronter la source de nos malheurs : “C’est toi qui permettais tout aux enfants. Même de jouer vers l’étang”, lancera une Laura Baxter déboussolée au visage de John. Pourtant il est difficile d’appréhender son mari comme un coupable tant il est victime de ce perturbant sentiment de responsabilité bafouée. Laura, une fois ses esprit repris, sait que son mari “aurait donné sa vie pour elle“. En réalité, le Mal se laisse difficilement cloisonner, cette notion même de Mal est à questionner. L’argument fantastique qui développe les sentiments perturbés des personnages est, en ce sens, parfaitement exploité. Le couple prend conscience du gouffre qui se creuse entre-eux à partir de là. Pour citer une nouvelle fois les paroles de Laura : “Je parle à un mur, dit-elle à John. Tu comprendrais si…” Si… Cette simple réplique sans fin est plus qu’évocatrice. John, grand bloc froid de scepticisme, aveugle aux avertissements et refusant de s’ouvrir, prendra finalement – trop tard – conscience que sa vie est en danger à Venise. Ne vous retournez pas dessine ainsi des alentours de poursuite vers le néant, à l’image de ce contraste entre un bleu métallique et la furieuse traînée rouge qui le recouvre – le photogramme baveux de l’introduction – l’histoire est bien celle d’âmes tourmentées perdues dans la brume, courant après des ombres.

Plan rapproché-épaule sur un Donald Sutherland soucieux, assis sur une chaise en bois dans un petit appartement dont on voit un rideau rouge en arrière-plan, scène du film Ne vous retournez pas.

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“Nous sommes perdus dans Venise”, peut-on entendre dans le métrage. Ainsi, on a pu vite le comprendre, le séjour à Venise pour le couple n’a rien d’une seconde lune de miel, et ce malgré l’image qu’ils tentent de préserver. Le réalisateur de La Randonnée (1971) a déjà prouvé auparavant sa capacité à exploiter le potentiel esthétique du/des décor(s) qu’il investit. On se souvient de sa proportion à transfigurer le désert aborigène australien en un lieu onirique et fantastique peuplé d’insectes aussi merveilleux que monstrueux. Dans Ne vous retournez pas avec la ville de Venise, Roeg emprunte l’une des règles du thriller à l’italienne : chaque ville abrite sa beauté funèbre. Comme le dit si bien David Didelot dans l’Écran Fantastique Vintage N°2 (Juillet 2020) qu’il a dirigé, “le pittoresque du giallo est à chaque coin d’église et de basilique”. Outre l’évidence du choix du lieu transalpin, serions-nous face à un giallo sans en avoir l’air ? Saisir l’anachronisme du paysage italien pour mieux faire résonner la séparation d’un couple pourtant proche, pour mieux nous aveugler avec cette grande hallucination vécue par John Baxter. Bien que Didelot parlait ici de Florence – revoir notamment le Hannibal de Ridley Scott ou le dingue Obsession (1976) de Brian de Palma pour apprécier ce genre – la même recherche se retrouve dans le film de Roeg. Un cadre, la dimension artistique du décor, les profondeurs soulignées par l’Histoire du lieu, ses couvents en ruine. Tout cela devient le théâtre de la rêverie et de la contemplation. Sa Venise à lui est pluvieuse, brouillée, humide et suintante. On est constamment pris sous l’éclat de la lumière et la fraîcheur des gouttes. L’eau est ainsi convoqué comme une source qui tient la mémoire, ici celle de la tristesse, constamment en éveil, la pluie et les larmes se nouant dans le chagrin. Des seuils sont à nouveau franchis, des clefs ouvrent des portes, on passe sous des ponts, des barrières, des portails et on regarde ce qui veut bien apparaître. Encore faut-il accepter d’entrevoir ce monde obscur et inconnu… Dans le fond, nous ne pénétrons sans cesse que dans du flou. Aussi, lors d’une supposée idyllique balade en bateau sur le légendaire canal vénitien, les eaux deviennent aussi grouillantes que le mal-être de notre duo. En effet, un crime a eu lieu. Venise est en proie à un terrible serial killer qui trucide des jeunes femmes au rasoir avant de les jeter au fond de ces eaux brouillées. Le drame familial se transforme alors en thriller teinté de surnaturel, le tout sous forte influence giallesque. A mesure que la distance s’opère, le couple flâne de plus en plus dans ce cadre onirique comme perdu dans un malaise à l’aura quasi-psychanalytique. Évidemment, la forte prédominance de l’imagerie chrétienne vient renforcer cette aura menaçante. Dans l’atmosphère putride de Ne vous retournez pas où règnent les rats d’égouts, on côtoie des statues, des ruines, des vestiges. Ce sont autant de fenêtres vers un passé enfoui, sur lequel on ne voudra pas se re-pencher bien qu’il soit là, lourd de sa présence. Alors, c’est le début des réminiscences : on croit reconnaître cet endroit, puis un autre. On croise d’anciennes figures fugitives comme autant de souvenirs qu’on pensait éteints et qui remontent. Une silhouette rouge à une fenêtre, un cri de femme dans la nuit noire, et nous nous confrontons à l’horreur pure. Comme le disait John à sa femme, “Voir c’est croire”. Il est vrai que la réalité est souvent trop brutale et déceptive – à l’image de cette révélation finale aussi radicale que perturbante, typique des résolutions incomplètes terre-à-terre des gialli – pour être tolérée. Alors, quitte à faire fausse route nous préférons “croire”…

Laura (Julie Christie) sur un bateau-corbillard, avec deux femmes d'âge mûr derrière elle, scène du film Ne vous retournez pas.

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Ne vous retournez pas est un film évidemment marqué par l’imagerie religieuse, dans une proportion inévitable avec un décor tel que Venise. L’ombre sourde et indéfinissable qui navigue au-dessus du long-métrage s’accroche à une certaine paranoïa, la croyance en une forme de conspiration, de machination insurmontable – motifs propres au giallo toujours. Toutefois Roeg parvient à transcender cette iconographie en l’insérant vers une approche de la spiritualité beaucoup plus sensorielle, essentielle, pour ne pas dire pure. En fait, le cinéaste semble comparer la religion en tant que dogme adopté aveuglément au scepticisme ambiant et propre, à l’idée de réussite sociale. L’iconographie chrétienne ressemble ainsi plus à un vain attrape-touriste défraichi tandis que quelque chose de plus insoutenable est à l’œuvre. Ici, les figures ancrées se superposent dans une douce confusion stimulant notre imaginaire. Ce vrombissement prend le dessus et expose la vraie profondeur des croyances broyées. Le motif le plus symbolique est celui de la Piéta, l’épisode célèbre de la mater dolorosa qui traite de la souffrance de la Vierge Marie confrontée au corps de son fils assassiné à la suite de sa Passion, son calvaire et sa crucifixion. Il est explicitement cité dans le prologue avec cette hurlement bestial de Sutherland plaqué sur ce plan au ralenti du père, bouche grande ouverte, portant le cadavre de sa fille. Ensuite, la présence des mediums, à laquelle va totalement adhérer Julie, convoque une idée de la sorcellerie. Et qui dit sorcières, évoque une certaine maternité dégénérée. Dans Les Sorcières (1990) du même Nicolas Roeg – produit par Warner Bros et adapté de Roald Dahl – le cinéaste dessinait une hiérarchie hystérique de sorcières grotesques et hideuses. On peut d’ailleurs entendre les jeunes héros de ce film pour enfant tirer un constat qui peut facilement s’appliquer à Ne vous retournez pas qui nous intéresse. Le gamin transformé en souris défend comme moyen de défense une “aptitude à lutter, tenir debout, maîtriser. Elles essaient de nous entrainer dans leur confusion, leur chaos.” Mais bien sûr ! Ne vous retournez pas, dans sa forme, son esthétique et son troublant génie, est clairement “une sorcière” ! Mais nos antagonistes ne sont jamais concrètement formalisés. Son esthétique désordonnée surplombante et pourtant envoûtante traduit pleinement cette notion de maitrise sur la réalité. Prenons comme exemple la séance de spiritisme finale où notre medium part dans une transe étrange. On peut y voir la vieille aveugle se tortiller frénétiquement en poussant des gémissements, le tout dans une certaine douleur orgasmique. Là, on se dit qu’Ari Aster s’en est souvenu pour son ahurissant Hérédité (2018) – un premier film qui possède d’ailleurs plein de similarités avec Ne vous retournez pas : une famille dysfonctionnelle, d’apparence ordinaire, traumatisée par la perte de leur petite fille. C’est presque comme si le soudain intérêt morbide de ces deux mères pour le spiritisme était une nécessité à leur reconstruction personnelle, pour se pardonner et se faire pardonner, faire tout simplement leur deuil. Mais lorsque l’on est incapable de trouver la paix dans son cœur torturé, on vrille aisément vers le pessimisme. La recherche de la sagesse a beau être universelle, le vide de notre existence se contente bien vite de la haine, de la rancœur et de la souffrance. En ce sens, Ne vous retournez pas se révèle être d’une noirceur effrayante. Et quand on ne croit plus en rien, alors même Dieu lui-même ne peut plus rien y faire. “La voyance est un don de Dieu qui voit tout. Il est impertinent de troubler le repos des âmes pour notre distraction.” Aussi, une fois les limites franchies, Dieu ne peut plus rien pour nous. Face à l’incommensurable, on se voit souvent impuissant. La religion est prise au dépourvue, absente de réponse et de solutions. Même l’évêque de l’église en rénovation admet être démunie face à certaines forces en action. “J’aimerais ne pas y croire” dit-il en validant inconsciemment l’existence d’un fatum qui pèse sur John – ce dernier vient juste de manquer de mourir d’une chute d’un échafaud. Un destin prophétique et cruel qui agit telle une puissance ancestrale et ineffable. Ce rapport profond à l’occultisme qui traverse le long-métrage de Roeg – lui-même usant de son medium à la manière d’un alchimiste – évoque le cinéma de Bava, de même que son utilisation exacerbée des couleurs tendant parfois vers une abstraction quasi-ésotérique. Ne vous retournez pas est ainsi une mosaïque éclatée où se côtoie l’obscurité et la lumière, l’horreur et les merveilles. Tout n’est pas aussi clair que ça devrait l’être, tout se propage, s’irrigue, comme une maladie infectieuse. Les souvenirs, les images, les couleurs s’entrechoquent dans un tourbillon vertigineux. Nous assistons à un véritable cri halluciné qui vient remuer la poussière sur un sol jonché d’ossements. Et peut-être que par la douleur surgira la paix… Car finalement, seule la mort a vocation à nous faire comprendre le vrai sens du mot “vivre”.


A propos de Axel Millieroux

Gamin, Axel envisageait une carrière en tant que sosie de Bruce Lee. Mais l’horreur l’a contaminé. A jamais, il restera traumatisé par la petite fille flottant au-dessus d'un lit et crachant du vomi vert. Grand dévoreur d’objets filmiques violents, trash et tordus - avec un net penchant pour le survival et le giallo - il envisage sérieusement un traitement Ludovico. Mais dans ses bonnes phases, Il est également un fanatique de Tarantino, de Scorsese et tout récemment de Lynch. Quant aux vapeurs psychédéliques d’Apocalypse Now, elles ne le lâcheront plus. Sinon, il compte bientôt se greffer un micro à la place des mains. Et le bruit court qu’il est le seul à avoir survécu aux Cénobites.

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