Marc Olry, à la recherche des films perdus


Le récent Midsommar (Ari Aster, 2019) ayant ravivé l’intérêt des fanatiques pour le folk horror, Marc Olry, de la société de distribution Lost Films, en profite pour exhumer des cendres The Wicker Man de Robin Hardy (1974) et de lui offrir une re-sortie en salles pour raviver le culte. Nous l’avons rencontré en juin 2021 lors d’un évènement organisé par le cinéma Le Dietrich de Poitiers : Marc Olry nous présentait alors la version final cut de The Wicker Man, ainsi que son travail de “chercheur de perles rares cinématographiques“.

Un groupe d'individus regardent un mannequin de bois en feu ; scène issu du film the Wicker Man distribué par Marc Olry.

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Montreur d’invisibles

Petite anecdote, nous avons pu te croiser au Festival Lumières en octobre 2020 à Lyon. C’était devant l’entrée de la salle qui projetait The Amusement Park (Georges Romero, 1973). Ceci n’a rien d’anodin puisque, de The Wicker Man à The Amusement Park, on constate la même démarche de « déterrer » de vieilles pépites qui auraient pu rester ensevelies pour toujours, et ces productions redeviennent visibles et se creusent une petite place dans les salles. Parlons de cette approche actuelle de Lost Films Distribution autour de la ressortie du film de Robin Hardy. Tu proposes un travail de quasi-archiviste, ancré dans les fondations du genre, mais pas que…

C’est un heureux hasard ! J’en parlais tout à l’heure dans ma présentation. Ma société s’appelle Lost Films, et les films qu’on distribue sont perdus… Ou pas.
The Wicker Man, en l’occurrence, en plus d’être perdu, était maudit puisqu’il a failli ne jamais voir le jour, et même ne jamais rencontrer les spectateurs. Puis, en tant que distributeur je suis juste un passeur, je ne travaille que sur du cinéma dit de “patrimoine”. Ce sont des films qui existent déjà, qui ont eu un destin, et on décide de les remettre à nouveau en salle, de travailler pour que ce soient des films comme les autres, qu’ils rencontrent enfin ou à nouveau le public. Et le cas de The Amusement Park – que Potemkine vient de dénicher et déterrer – c’est vraiment né du confinement. Eux se sont positionnés avec la compagne/veuve de Romero pour l’acquérir. Dans mon cas, The Wicker Man est aussi un film confiné d’une certaine façon. Il était prévu qu’il sorte avant les évènements, en novembre 2020, et à force d’attendre, il a gagné un peu plus en notoriété, les gens l’attendaient, on a constaté un vrai enthousiasme. Mais c’est aussi parce qu’il y a eu un beau travail de redécouverte, de mise en lumière du film et de son héritage, notamment par la presse. J’ai envie de dire que les films ne naissent pas tous sous la même étoile.

Ce qui est amusant à constater, c’est que The Wicker Man comme The Amusement Park sont tous deux sortis en 1973, à croire que c’est une belle année pour les films maudits ?

C’est encore une fois un vrai heureux hasard ! Et ce qui est très drôle aussi, c’est que Potemkine a ressorti l’année dernière Ne vous retournez pas (1973) de Nicolas Roeg, produit également en 1973. C’était un film qui était présenté en double-programme de The Wicker Man quand il est sorti enfin en salles en Angleterre. Parce que le destin de cet ovni qu’est The Wicker Man, le premier film de Robin Hardy, est vraiment atypique. Une fois terminé, le film a failli ne jamais sortir. L’équipe a bataillé sans relâche et, au fil du temps, il est finalement devenu un culte pour les amateurs – peut-être encore trop méconnu en France. Il a même contribué à un renouveau païen en Grande-Bretagne.

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The Wicker Man est aussi atypique en cela qu’il est relativement méconnu tout en ayant en tête d’affiche une énorme star du genre, en la personne de Christopher Lee.

Christopher Lee sortait des Dracula et il avait peur de se retrouver cantonner au rôle du Comte vampire. Il était toujours un peu emprisonné dans cette série de films de la Hammer qui ont fait son prestige et sa renommée internationale. A cette époque, la célèbre société de production britannique, un peu sur le déclin, cherche à se réinventer en proposant autre chose, sortir des poncifs du gothique pour coller davantage aux années 70. C’est une époque où le cinéma de genres commence, partout, à coller un regard plus critique sur la société. Donc quand The Wicker Man se fait à cette période-là – même si ce n’est pas une production de la Hammer – il est dans cette lignée un peu indéfinissable, dans cette même logique de mutation des codes. Ça parle de religion, c’est une enquête policière, y a de la musique, un peu d’érotisme aussi… Et quand le film est fini, sa petite maison de production qui s’appelle British Lion se retrouve achetée par une plus grosse structure, EMI, qui était plutôt dans l’industrie du disque et qui commence à spéculer sur de l’immobilier en rachetant des studios de tournage, des lots, des terrains. Quand EMI découvre le film, ils ne veulent absolument pas en entendre parler, ni le sortir. La légende veut que ce soit Christopher Lee qui, très en colère, décide d’aller proposer le long-métrage au Festival du Film Fantastique de Paris en 1974 – le film est tourné à l’automne 73. Mais je crois que la vérité c’est que cette découverte est plutôt due à son président Alain Schlockoff – fondateur et rédacteur en chef de la célèbre revue L’Ecran Fantastique. Le film est alors montré à Paris et y gagne le Grand Prix. Donc les PDG de la société EMI se disent “on ferait peut-être bien de le sortir finalement”. Ils acceptent de le sortir en Angleterre à une seule condition : qu’il soit raccourci pour être exploité en double-programme, sur le modèle série A et série B, comme ça se faisait encore beaucoup à l’époque. Donc, il y a un film de prestige, en l’occurrence ici Ne vous retournez pas – se déroulant à Venise, avec une atmosphère bizarre, très étrange. On est déjà dans un long-métrage très hybride, mi-giallo fantastique/mi-réaliste, on n’est pas dans du vampire ou des grosses bébêtes. On s’éloigne des personnages mythiques de la Hammer et de toutes ses adaptations qui ont représenté longtemps les cinémas de genres britanniques.

En quoi le film traduit cette nouvelle approche horrifique ? 

Tu vois, on parlait de Romero… Son cinéma se base sur quelque chose de très contemporain, la société contemporaine, une fois de plus pas ce qui se passe sur une autre planète. Il n’y a pas de vaisseau spatial qui déboule chez Romero… Ses films disent “Notre société est comme ça, et voilà comment je la raconte“. Pour rester dans nos exemples cités précédemment, Ne vous Retournez pas, ça raconte quoi sinon la crise d’un couple, la perte d’un enfant, et tout ça dans un lieu mystique comme Venise, pourtant filmé un nombre incalculable de fois avant ça. Et The Wicker Man, c’est pareil, il y a des filiations, on raconte aussi la société de l’époque, c’est-à-dire toutes ses contradictions, ses oppositions entre des communautés provinciales et le monde de la ville. On suit un policier qui déboule de l’Empire britannique, presque comme un intrus pour enquêter sur la disparition d’une jeune fille. Il a, disons, ses méthodes et il met les pieds dans une société qui n’est pas la sienne, des références qui ne sont pas les siennes… Sur l’île, les gens vivent dans une société plus libertaire, où l’on parle de sexe à l’école, on fait des fêtes païennes, on célèbre la Nature… Enfin, on est dans l’antithèse du côté très anglican du Londres de l’époque, dans le sens d’une société puritaine, ancrée dans des dogmes et des mœurs qui souvent limitent. C’est dans sa façon de s’ancrer au réel que l’approche horrifique de tous ces films est si novatrice à l’époque. Robin Hardy arrive à un moment charnière, l’après La Nuit des mort-vivant (Georges Romero, 1968), l’après Rosemary’s Baby… D’un seul coup, ce ne sont plus les monstres de la Guerre Froide, ni le danger atomique ou des grosses bêtes venus de l’espace : le monstre est humain, il est parmi nous. Comme pour le Nouvel Hollywood, on tourne la réalité telle qu’elle est. On ne la fantasme pas, on ne la déguise pas, on n’est pas en studio, on montre vraiment les choses.

Un groupe d'individus regardent un mannequin de bois en feu ; scène issu du film the Wicker Man pour notre entretien avec Marc Olry.

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D’ailleurs, il est bon de rappeler que l’aspect riche et parfois foutraque de The Wicker Man est le fruit d’une vraie collaboration entre plusieurs artistes distincts. Ce n’est pas seulement l’œuvre d’un seul homme.

J’ai envie de dire que The Wicker Man est une oeuvre à trois têtes. Les deux principales sont Robin Hardy, le réalisateur, et son scénariste, Anthony Schaffer. Et le dernier personnage important, la vraie star – même s’il a un rôle secondaire – c’est Christopher Lee. Le film ne pouvait pas se faire sans ces trois personnages. Au départ, il y avait l’envie d’adapter un roman, Ritual (1967) de David Pinner. Chacun met un peu d’argent pour en acheter les droits et l’adapter. Après, au fur et  mesure, chacun va amener sa petite pierre à l’édifice. Robin Hardy – dont c’est le premier long-métrage – et Anthony Schaffer se connaissent bien, ils avaient créé une petite société de production de films institutionnels et publicitaires et ils ont eu des envies de revendiquer une approche plus artistique, plus esthétique aussi. Anthony Schaffer est alors un jeune dramaturge à succès qui vient de faire Le Limier pour le théâtre et au cinéma pour Mankiewicz en 1972. À la suite de l’écriture de The Wicker Man en 1969, il n’assiste pas au tournage puisqu’il est appelé à New York pour aider Alfred Hitchcock à écrire Frenzy (1972). C’est important de convoquer Hitchcock parce que face à The Wicker Man, on a parfois cette sensation – presque comme le personnage principal – d’être spectateur d’une enquête policière, d’être manipulé par une histoire qui nous dépasse – ça c’est le côté très Anthony Schaffer. On a envie de savoir, on a envie d’enquêter avec lui. D’ailleurs, c’est encore plus paradoxal et bizarre comme sensation pour le spectateur. Par exemple, on projette régulièrement le film en double-programme avec Midsommar (Ari Aster, 2019) qui repose sur le même principe. On ne sait pas ce qui va se passer. On déboule dans une communauté qu’on ne connaît pas, et on ne se rend pas compte du piège dans lequel on glisse. “L’homme est un loup pour l’homme” c’est un peu le mantra du film. Il y a aussi une vraie appétence pour une narration de la manipulation, comme dans The Game (David Fincher, 1997) ou Les Chasses du Comte Zaroff (Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, 1932), c’est-à-dire que l’Homme est son propre gibier, ce que raconte un peu The Wicker Man – la touche de Schaffer à nouveau. Et après, la touche importante de Robin Hardy, qui était quelqu’un de très intéressé par les religions et l’ésotérisme, se trouve dans cet aspect très critique sur la religion anglicane. Il avait même le principe, l’idée, d’en faire une trilogie, The Wicker Man étant supposé être le premier volet. Il a réalisé un autre film, The Wicker Tree (2010), qui s’est fait beaucoup plus tard et il devait y avoir un dernier film pour former une trilogie, toujours dans cet aspect critique de la religion mais Robin Hardy est décédé avant de pouvoir le réaliser.

Dans la manière qu’a Hardy de traiter l’ésotérisme, il y a une forme presque de pragmatisme. The Wicker Man est parfois tourné “comme un documentaire”. Par exemple, il y a cette scène où une maman fait gober une petite grenouille à une fillette pour la guérir. Il s’agit en réalité d’une pratique réelle, d’un savoir ancestral, alors que le policier du récit voit cela comme de la sorcellerie.

C’est exactement ça ! Le film raconte de quoi découlent les religions occidentales, principalement européennes. Et c’est toujours l’opposition du païen et du religieux, entre ce Dieu unique et une croyance en plusieurs divinités. La nature qui gouverne le monde ou un Dieu qui gouverne la Nature et les Hommes. On est dans le noeud de tout ça. Le principe de The Wicker Man c’est justement de proposer une alternative à ce qu’étaient les habitudes des Anglais. Cette île, elle n’existe pas. En revanche, toutes ces religions et ces traditions, c’est quelque chose qui teinte la culture de pleins de petites villes, des villages celtes, anglo-saxons et scandinaves, allemands et même en France.

La communauté du film Midsommar, en tenue traditionnelle blanche, se tient main dans la main, jeunes et vieux, plan pour illustrer notre entretien avec Marc Olry.

© A24

Tu évoquais tout à l’heure Midsommar (Ari Aster, 2019). J’aimerais qu’on s’intéresse à ce revival du paganisme dans l’horreur contemporaine. On sent que le cinéma indépendant américain, particulièrement les productions du studio A24 avec des cinéastes comme Ari Aster dès son Hérédité (2018) ou Robert Eggers avec The Witch (2015), cherche à renouer avec la mise en scène de rituels païens, une certaine crainte de la Nature, et une noirceur très inspirée des 70s. Comment justifier et comprendre cela aujourd’hui ?

Dans les années 70, on allait jusqu’au bout d’une logique. C’est-à-dire que oui, à la fin de Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968), on enfante vraiment le Diable. Et à la fin de Hérédité, de The Wicker Man ou de Midsommar, on est cloués, face au silence. C’est important à préciser, parce que je pense qu’ils vont au bout d’une idée qui était permise dans les années 70 et qu’on avait un peu perdu depuis quelques temps : c’est-à-dire d’avoir de l’audace et d’aller jusqu’au bout de cette audace-là. Cela étant, l’important est que The Wicker Man reste un petit film, fait avec très peu de moyens. La société A24 semble défendre les mêmes approches en mettant en lumière la vision de jeunes réalisateurs nourris à toutes ces références. Je me souviens de ma découverte d’It Follows (David Robert Mitchell, 2014) qui m’a littéralement glacé. Pour moi, on est dans de l’horreur contemporaine, très moderne. Hérédité a également été une révélation. J’y retrouve ce côté psychanalytique très proche des seventies avec cette idée que les monstres peuvent très bien trouver une justification dans la nature humaine. Pour en revenir au comment du pourquoi je me retrouve à distribuer le film de Robin Hardy aujourd’hui, il faut que je précise que dans un premier temps, tout part de ma vision de Midsommar. J’ai été impressionné par ce dernier et j’ai beaucoup lu d’interviews d’Ari Aster qui parlait de The Wicker Man comme influence majeure. J’en avais toujours entendu parler, et cela m’a conforté dans l’idée qu’il fallait enfin que je le voie. 

Tu parlais plus tôt de l’ancrage réaliste de ces films, une sorte d’horreur naturaliste en somme. Pourtant l’île dans laquelle tourne Hardy est purement fictive (comme le village dans Midsommar) .

Oui, mais Hardy fait des choix en conséquence. Par exemple, par souci d’authenticité, le casting comprend seulement quelques comédiens professionnels mais la majorité sont des non-professionnels. L’île fictive de Summerisle est en fait, un composite de plusieurs petits villages écossais, toutes ces prises de vues réunies ont fabriqué le paysage et la géographie de ce lieu qui n’appartient qu’à l’espace du cinéma, à l’espace du film. Sur ce film tout le monde participe à l’édifice, dans un grand élan collectif. Et puis comme je l’ai dit, même si cette endroit n’existe pas, les rites qui s’y font sont fortement inspirés de rituels existants.

Ce qui consolide aussi la véracité de cette communauté, c’est le recours aux chansons, tant elle amène une forme d’oralité à un passé commun et partagé.

Oui d’ailleurs la plupart sont de véritables chants traditionnels du XIXème Siècle. Pour rebondir sur ce côté, là-aussi on est dans les codes de ces comédies musicales absolument pas festives. Ici, ce sont des chansons qui vont aussi écrire, raconter l’histoire, la commenter aussi, et nous donner quelques clés, à nous spectateurs, sur ce qui va se passer après.

Dans le film The Wicker Man, un policer et un homme en costume patientent en plein air, derrière un arbre fin.

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Aussi, des plans dans The Wicker Man font littéralement vriller. On voit que quelque chose d’insaisissable déborde. Dans sa manière d’utiliser les genres – l’enquête, le complot, le fantastique – c’est vraiment une pure pépite qui dépasse le simple cadre du film d’horreur.

C’est vrai que quand je l’ai vu au départ, ce qui m’a plu c’est ce côté enquête policière. On parle du film d’un point de vue fantastique – parce qu’il a gagné le prix du Festival Fantastique – mais il n’est pas plus fantastique que ça. C’est avant tout un film de secte, ce qui est un genre en soit. Lord Summerisle, c’est un gourou. Mais ça pourrait être le maire d’une ville, comme quand on fait un film politique où l’on suit un maire aveuglément, en train de manipuler tout son petit monde. Là, il a ce côté entre le maire, le prêtre, le gourou de secte, le guide du peuple… C’est vrai que c’est un héritage de pleins d’autres films. Les séquences des masques participent au bizarre. Dans un film d’enquête, on attend que les gens soient démasqués. Là c’est la démarche inverse puisque les habitants se révèlent eux-mêmes une fois masqués. Il y a aussi tous les codes du carnaval, ce moment où il est acceptable de changer de personnage, de ne plus être soi, et d’assumer de faire ce qu’on a pas le droit de faire en temps normal car tout est permis.

A l’ère des dérives complotistes, du choc des civilisations et du nationalisme ambiant, ce récit semble encore plus actuel aujourd’hui.

Forcément, quand j’ai présenté le film dans différentes salles en France, j’ai remarqué que chacun se raccroche à des éléments qui les touche personnellement. Le côté manipulateur, le feu dans son ensemble… Il y a quelqu’un qui m’a parlé du nazisme aussi. Moi, je n’y vois pas vraiment ça, mais je comprends comment ça peut faire réagir certaines personnes. Par exemple, dans la séquence finale, on a quelques plans fugaces du regard de Christopher Lee, où l’on peut se dire que son personnage a peut-être autant raison que tort. The Wicker Man montre comment on se fait manipuler, et d’un seul coup, comment la foule peut condamner quelqu’un sans raison. Là, en effet, ils se permettent un sacrifice, quelque chose qui provient de la nuit des temps. Ca renvoie à pleins de connotations autour de la religion. Et il y a quelqu’un qui m’a raconté en sortant du film, en voyant la fin et le bûcher, le brasier, qu’il y a revu la flèche de Notre-Dame. C’est paradoxal mais passionnants les différentes réactions des spectateurs.

On parlait de cette notion de passeurs, il faut donc rappeler le parcours atypique du film. Il y a eu Jean-Pierre Dionnet, avec Cinéma de quartier, l’un des premiers à l’avoir rendu accessible en France. Mais ensuite, il a été longtemps compliqué à voir. Peux-tu revenir pour nous sur le parcours qui t’a amené à distribuer cette version inédite du film ?

Pour voir le film, il n’y avait pas beaucoup de solution. Il existait un DVD édité par la collection Cinéma de Quartier (Studio Canal) par Jean-Pierre Dionnet, qui lui-même avait montré le film dans les années 90 dans sa case dédiée aux cinémas de genres, où on y voyait aussi des Mario Bava ou des Ricardo Freda. Sur Youtube, vous pouvez encore revoir sa présentation géniale du film, avec les trucages de l’époque, les incrustes d’images… C’était le début d’un truc, et ça a nourri pleins de cinéphiles. Mais quand le DVD fut épuisé, il n’a pas été re-pressé et il fut vite considéré comme introuvable, en tout cas dans son édition française. Il y avait bien sûr quelques copies qui pouvaient circuler dans des cadres très particuliers, visibles dans des endroits comme L’Etrange Festival ou autre… Mais le long-métrage avait cette aura de film rare, quasiment invisible. Et je me suis rendu compte pendant l’été 2020 que The Wicker Man était en fait sur My Canal, disponible pour les abonnés. La raison c’est que c’est un film qui appartient au catalogue de Studio Canal depuis des années ! Cependant, ce qui n’existait toujours pas, c’était justement sa version final cut. Quand le film est sorti pour la première fois dans les années 70 en double programme avec Ne Vous Retournez pas, il est sorti un peu amputé, c’est-à-dire qu’il durait 1h40 à l’initial et qu’il avait été réduit à 1h25 en salles. En France, il a été exploité dans cette copie avec quinze minutes de moins. Ce n’est qu’en 2013, pour les quarante ans du long-métrage – son aura étant devenue culte en Angleterre – que la Bristish Film Fundation – l’équivalent de notre Cinémathèque – a décidé de célébrer son anniversaire en engageant une restauration du film dans sa version la plus complète possible. Ils ont essayé de retrouver et de numériser cette fameuse version d’1h40, en vain. Ils ont alors lancé un appel via une page Facebook au début des années 2010, pour voir si, quelque part, quelqu’un n’avait pas du matériel pour essayer de recomposer cette version-là. Dans un premier temps, ils sont parvenus à établir une version d’1h34, proche de la complète, qu’on appelle la final cut. Et il y a eu quelques séances et ressorties en salles en Angleterre dans le cadre du quarantenaire. S’en est suivi l’édition d’un Blu-Ray anglais non sous-titré en français. Donc, pendant tout ce temps, tout ça est en Angleterre, restauré depuis 2013, mais ça dort… Tout en sachant que Studio Canal a les droits sur la version courte. Je suis donc entré en relation avec tout ce petit monde pour voir ce qu’on pourrait faire communément pour rendre visible The Wicker Man en France dans sa version complète, et c’est ce matériel anglais qu’on a re-sous-titré en français pour vous proposer cette copie visible en salle aujourd’hui.

Blu-Ray du film The Wicker Man conseillé par Marc Olry.Cette sortie en salle s’accompagne aussi d’une sortie vidéo ?

Oui, c’est un concours de circonstance. Au début de l’année 2020 quand je m’apprête à sortir le film en salles et que le confinement nous tombe dessus, il n’était pas question alors que la collection Make My Day dirigée par Jean-Baptiste Thoret – qui déniche les pépites du catalogue de Studio Canal – sorte cette édition physique. Jean-Baptiste connaissait bien le film, il l’appréciait, mais il préférait piocher dans le catalogue les productions qui n’avaient jamais eu les faveurs d’une sortie en DVD ou Blu-Ray. Mais comme je l’ai dit, The Wicker Man avait beau avoir eu ce passé d’exploitation en vidéo, il était très difficile de mettre la main dessus. Il restait indisponible à la vente, neuf. D’un commun accord avec Jean-Baptiste, nous avons convenu qu’il allait rejoindre sa collection, mais l’idée était que j’exploite le film en salle en amont. Mais… J’ai été rattrapé par le second confinement. The Wicker Man devait sortir en novembre 2020, la fermeture des salles en a annulé l’exploitation et il est alors sorti d’abord en DVD/Blu-Ray. L’avantage c’est que cela a nourri la presse et que tout le monde a, à peu près, parlé du film au moment de cette sortie sur support physique. Entre-temps, Studio Canal a fait son boulot et a proposé le film à d’autres plateformes comme Shadowz qui se destine aux amateurs de cinéma de genres. Shadowz est d’ailleurs partenaire avec nos amis du Grindhouse Paradise. Il faut les saluer car Grindhouse Paradise est un tout jeune festival en collaboration avec le cinéma l’American Cosmograph de Toulouse. Ils m’avaient appelé bien en amont du confinement pour diffuser le film. A la réouverture des salles, en septembre dernier, ils ont voulu maintenir leur première édition. C’était un super festival et je leur souhaite plein de bonheur pour la deuxième édition qui aura lieu en septembre.

Pour terminer, vu qu’on a évoqué Jean-Baptiste Thoret, parlons de l’actualité de Lost Films et de son documentaire, Michael Cimino, God Bless America (2021) que vous allez distribuer.

Oui, c’est un projet de longue haleine. Jean-Baptiste m’avait parlé d’un projet de documentaire qu’il préparait autour de Michael Cimino. J’avais eu la chance de distribuer We Blew It (2017), son premier film pour le cinéma qui était une lecture de l’Amérique des années 70, de l’influence de la contre-culture et à quel point elle a infusé la société contemporaine. C’est une façon de parler de l’Amérique, des années 70 et de l’Amérique de Trump, en rencontrant à la fois des cinéastes que Jean-Baptiste affectionne et qui ont connu cette période, comme Paul Schrader. Cette fois, le voyage sera celui d’une Amérique à travers la figure de Michael Cimino qui est un réalisateur que j’adore. Jean-Baptiste avait une vraie attache aussi, il l’a rencontré, ils ont pris la route pour s’enregistrer oralement, pour donner naissance à un livre, Les Voix perdus de l’Amérique (2013). Et quelques années plus tard, il revient à la source de tout ça. Et il y a notamment dans le film un très beau moment qui se passe dans la communauté de Clairton en Pennsylvannie, qui a accueilli la majeure partie du tournage de Voyage au bout de l’Enfer (1978), toute la partie au début avec le mariage et les travailleurs de la scierie. Il est allé sur les lieux de tournage et il y a rencontré des figurants et d’autres personnages proches de Cimino. Je vous laisse bien sûr le découvrir. Là, on le propose en avant-première mondial au Festival du Film de La Rochelle, et puis, on l’espère, peut-être en salles au mois de novembre.

Propos de Marc Olry, Distributeur chez Lost Films
Recueillis et retranscrits par Axel Millieroux

Un grand merci à Amélie, programmatrice du Cinéma le Dietrich (Poitiers)
et au festival
Grindhouse Paradise (Toulouse).


A propos de Axel Millieroux

Gamin, Axel envisageait une carrière en tant que sosie de Bruce Lee. Mais l’horreur l’a contaminé. A jamais, il restera traumatisé par la petite fille flottant au-dessus d'un lit et crachant du vomi vert. Grand dévoreur d’objets filmiques violents, trash et tordus - avec un net penchant pour le survival et le giallo - il envisage sérieusement un traitement Ludovico. Mais dans ses bonnes phases, Il est également un fanatique de Tarantino, de Scorsese et tout récemment de Lynch. Quant aux vapeurs psychédéliques d’Apocalypse Now, elles ne le lâcheront plus. Sinon, il compte bientôt se greffer un micro à la place des mains. Et le bruit court qu’il est le seul à avoir survécu aux Cénobites.

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