Sortilège


Présenté lors de la dernière Quinzaine des réalisateurs, le nouveau film du tunisien Ala Eddine Slim est un lent voyage du monde civilisé vers un ailleurs. S’échappant du système social et politique, les protagonistes de Sortilège (Ala Eddine Slim, 2020) se lancent dans une quête laconique en quête d’une lointaine vérité.

S, jouée par Souhir Ben Amara, est assise dans un environnement indicernable,elle regarde vers la droite d'un air inquiet, elle tient une pomme croquée dans la main, scène du film tunisien Sortilège.

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État de nature

Dans The Last of Us (Ala Eddine Slim, 2016), il était déjà question de voyage. N, le protagoniste, traversait le désert sub-saharien dans l’espoir de se rendre en Europe. Dans Sortilège, le voyage est davantage philosophique. Dans ce film – avec décidément un goût pour les patronymes en une seule lettre – F est un soldat tunisien et bientôt un déserteur. Informé du décès de sa mère, sa permission lui donne l’occasion d’échapper à l’armée, dont l’ambiance anxiogène et l’ennui ambiant peuvent rappeler Ni le ciel ni la terre (Clément Cogitore, 2015). L’échappée est lente et jusqu’ici pas très « cinémas de genres ». Mais F atteint une mystérieuse forêt, où les propriétés de “la réalité” n’ont plus lieu d’être. Sans que l’on sache combien de temps s’est écoulé, S, jeune femme enceinte et demeurant dans une immense maison aux abords, vient à se perdre dans la forêt.

Un étang calme entouré d'arbre, sous un ciel bleu, scène du film Sortilège.

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A l’issue de leur rencontre tumultueuse, les deux personnages sont diamétralement opposés. F s’est abandonné à une vie d’un autre genre. S est, à première vue, sa prisonnière. Ensemble, la communication verbale n’a aucun intérêt, ils sont désormais capables d’échanger seulement par le regard. F ne veut en aucun cas nuire à la jeune femme, mais accompagner sa grossesse. Il estime que la vie qu’il mène est la plus apte au développement de l’enfant. En ces lieux, le contrat social est en fait rompu au profit d’un contrat spirituel, un contrat de nature. Les mots, potentiellement mensongers, n’ont plus leur place ici. Seul le regard, reflet de l’âme et nécessairement empreint d’une vérité prime… La rencontre entre F et S fait ainsi basculer radicalement le film dans l’étrangeté. La forêt en apparence édénique est autant labyrinthe que repaire de démons et tentations, n’empêchant pas la vie d’ermite que choisissent nos protagonistes.

Sortilège est à première vue très référencé. On repère évidemment 2001 : L’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) dans le parcours d’un monolithe noir auprès des protagonistes, annonciateur d’une tentation aux pires vices. En termes de références, les nombreux animaux présents dans le long-métrage, comme témoins inflexibles face aux absurdités du monde des Hommes, font écho à la grande ménagerie que constitue le cinéma de Terrence Malick : des rappels à des univers cinématographiques et esthétiques qui peuvent donner au film des allures de patchwork. Mais Sortilège n’est pas une suite de références à d’autres œuvres et travaille sa radicale personnalité. Le chemin est lent et sinueux avant d’atteindre le fantastique, à l’image des errances de F. avant d’atteindre la forêt. Ce lieu invite S, d’abord captive, puis le spectateur, à remodeler sa manière de penser. Ici, les yeux peuvent parler, les hommes peuvent donner le sein. Malgré le caractère idyllique de la vie de F et S, du moins différent de la vie en société, le mal réside partout, et l’on rêve, comme dans The Last of Us, quitter ces terres. C’est presque avec peine que Sortilège tire ce constat, à mesure que le fameux monolithe les poursuit dans la forêt et qu’une gigantesque créature tentatrice y demeure.

Sur fond noir, l'actrice Souhir Ben Amara nous regarde, l'air ahuri, portant une chemise rouge sale, scène du film Sortilège.

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Les thématiques radicales de Sortilège sont soulignées par ses choix de mises en scène. Ala Eddine Slim prend son temps, déployant avec lenteur le cheminement mental d’abord de F, puis de S. pour être en adéquation avec leur nouvel état de nature. Le réalisateur multiplie dans la première partie les cadres illustrant l’enfermement ou l’étouffement, confinant le personnage de F dans sa prison militaire, sociale et mentale. Dans la seconde partie, le long-métrage multiplie les choix esthétiques radicaux, comme ceux évoqués plus haut, pour plonger davantage le spectateur que ses personnages dans un monde à part. Il y a presque une volonté de nous perdre, pour que seuls les plus réceptifs soient en condition pour comprendre la mentalité nouvelle de F et S… Le film d’Ala Eddine Slim est donc une expérience pesante et contemplative, autant de critères qui peuvent autant être des qualités pour certains que des repoussoirs pour d’autres. Pour ceux qui se laisseront porter par Sortilège, ils découvriront que le rythme, la mise en scène et la musique électrique de Oiseaux-Tempête sont autant d’épreuves que les spectateurs partagent avec les protagonistes, permettant d’atteindre une triste illumination sur la Nature et l’âme humaine.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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