Joker 1


Plusieurs semaines après la sortie en salles événement de Joker (Todd Phillips, 2019), précédée d’une attente peut-être un peu trop disproportionnée – comme toujours – on a assisté, ça et là, à de véritables joutes entre les conquis et les sceptiques. Chez Fais pas Genre ! dans ces cas-là, on laisse le temps faire son œuvre, calmer les ardeurs. On outrepasse l’opportunisme des clics faciles et de la course aux premiers arrivés. On observe, on écoute, on discute. Et puis on essaie, tant bien que mal de sortir de nos tanières, d’amener, s’il en faut encore, un peu de grain à (dé)moudre. Tentative.

Le futur Joker dans les loges de son spectacle (critique)

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Raison garder

Une rédaction est souvent le miroir plus ou moins déformant de la population cinéphile elle-même. C’est en tout cas le cas, quand elle essaie, comme la nôtre, de diversifier ses origines, ses genres, ses accointances cinéphiles. Cette entreprise n’est toutefois pas simple dès lors qu’on se réunit sous la bannière d’un amour et d’un désir commun pour les cinémas de genres. Et pourtant, au sein de la rédaction de Fais pas Genre !il arrive régulièrement qu’on s’écharpe autour de films, certes clivants, mais souvent massivement défendus par l’appareil médiatique ou le public. Ainsi, cette année, comme son précédent effort, la nouvelle livraison de Jordan Peele, Us (2019), a divisé nos rédacteurs. De même que, plus tard, mon cri d’amour pour la virtuosité de Midsommar (Ari Aster, 2019) n’a pas forcément été du goût de l’ensemble de mes camarades. Notre difficulté, bien entendu, étant toujours de faire force d’une ligne éditoriale claire et assumée, tout en ne négligeant pas la diversité des profils qui s’expriment en ces lieux. Pour cela, il convient sûrement, quand il s’agit d’objets qui agitent le débat cinéphile, de prendre le temps, d’observer, de lire, d’écouter, de débattre et de ne pas céder aux sirènes du premier arrivé, du buzz à clics, de la pensée immédiate. Aussi, ce qui constitue le cœur de réflexion de cet article, n’a rien d’un contre-pied ou d’un pamphlet de boudoir, au sens où, si l’on cherche bien, tout et son contraire à déjà été dit sur le film dont il va être question.

Le Joker s'entraîne à sourire devant son miroir (critique du film)

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Attendu comme le messie depuis plusieurs mois, la hype qui a entouré toute la communication bien huilée de Joker (Todd Phillips, 2019) avait autant de quoi exciter les papilles et les pupilles, que d’inciter, par ailleurs, à une certaine raison gardée, une méfiance de convenance. De nombreux exemples dans le passé nous ont appris à ne plus trop faire confiance aux vagues promotionnelles parfaitement téléguidées du grand manitou qu’est Hollywood. Trop de fois, avons-nous tous entendu des cinéphiles – quand ce n’est pas nous-mêmes – ressortir déçus, assommés et mélancoliques, de ne pas avoir vu le résultat qu’ils espéraient, ayant eu le temps de le fantasmer avant même de le découvrir. L’engouement suscité et partagé autour du long-métrage de Todd Phillips, amplifié par sa consécration lors du dernier Festival de Venise, promettait toutefois un « grand film » quasi-unanimement consacré par la critique – un autre son de cloche a pourtant assez vite émergé dès sa sortie en salles – et du fait de son Lion d’Or, par la profession. Pourtant, difficile de qualifier instantanément Joker de chef-d’œuvre – là aussi, ce que l’on a tendance à trop oublier c’est que depuis que le cinéma existe, c’est le temps qui en décide, jamais l’instant – tant il est passionnant de voir à tel point il divise et questionne. C’est peut-être, diront certains, à cela que l’on reconnaît cette race si particulière des « grands films ». Difficile de réfuter l’argument, car il n’existe en effet que peu d’exemples de longs-métrages qui s’imposeraient comme « marquants » sans susciter des mouvements de foules, des cris, des larmes, des joies.

Pour comprendre la dimension prophétique qui est à demi-mot alloué à cette énième relecture du personnage du Joker, il faut évidemment rappeler le contexte dans lequel il débarque. Se proposant plus comme un film post-Avengers Endgame (Joe & Anthony Russo, 2019) et comme un virage assumé de son studio (Warner/DC Comics) pour ré-affirmer une forme radicale d’opposition à son concurrent historique – après avoir vainement tenté de lui ressembler – et redonner au cinéma de « super-héros » une trajectoire qui serait moins tracée d’avance, moins cadenassée par la dictature de l’univers partagé. Cette promesse, serait en cela plus à même de permettre à des cinéastes singuliers d’exprimer (de manière feinte et opportuniste, peut-être, le débat reste ouvert) une vision dit-on « personnelle ». On se souvient, chez Marvel, d’exemples précis où le conformisme et la mono-formisation à l’œuvre pour huiler la grosse machine du MCU, ont pris le dessus sur des personnalités affirmées (Edgar Wright étant l’exemple le plus évident) qui durent calmer leurs ardeurs ou quitter le navire, jetés par dessus bord avec comme raison affichée la formule de politesse habituelle des fameuses « divergences artistiques ». De toute évidence, la proposition de Todd Phillips peut nous apparaître messianique, en cela qu’elle vient proposer un retour aux sources du genre. Car avant de devenir cette extension sérielle et impersonnelle imposée de plus en plus par Marvel (l’expansion démentielle va s’étendre maintenant à des séries télévisées) et qualifiée par Martin Scorsese (à raison ou non, là aussi le débat reste ouvert et assez brûlant) de « films de parc d’attractions », le genre super-héroïque a su maintes fois prouver qu’il était un territoire d’expression d’univers uniques, moins conformés, donnant l’occasion à des auteurs affirmés – Tim Burton, Sam Raimi, M.Night Shyamalan, Christopher Nolan – d’explorer leurs propres thématiques, leurs propres univers.

Robert de Niro dans le film King of Comedy (critique du Joker)

           Robert de Niro dans “The King of Comedy” (M.Scorsese) – © DR

Le cas précis du Joker de Todd Phillips est en cela assez déroutant. Connu principalement pour sa trilogie grand guignol et vulgaire des Very Bad Trip (2009-2013) et d’autres potacheries de la même trempe – Starsky et Hutch (2004), L’Ecole des Dragueurs (2006) ou Date Limite (2010) – le cinéaste avait tout juste amorcé un menu virage vers le thriller avec son dernier film en date, War Dogs (2016) moins féroce que faussement verni d’une coolitude discutable. En cela, le voir accomplir un thriller psychologique comme celui-ci, relève moins d’une évidence que d’une surprise. Très vite, on comprend que tout dans ce Joker – direction artistique, citations, hommages, scénario – est moins l’expression de la personnalité de son cinéaste qu’un exercice de style plutôt réussi. Faire l’expérience de voir ou revoir La Valse des Pantins / The King of Comedy (Martin Scorsese, 1983) juste après Joker est un sacré bain révélateur des limites concrètes du projet de Phillips. Car s’il dénote du tout-venant de la production actuelle des adaptations de comics, ce dernier survit difficilement à la comparaison du long-métrage de Scorsese, qu’il a, de toute évidence et de façon totalement indéniable, plus que partiellement pillé. Amusant de constater alors, que la sortie médiatique tapageuse du réalisateur de Taxi Driver (1976) – lui aussi, largement cannibalisé par le scénario de Joker – concorde avec la sortie d’un film appartenant au genre qu’il décrie, « s’inspirant » et « rendant hommage » de façon plus ou moins ostentatoire (je reste persuadé que Phillips sait que le Scorsese qu’il « quasi-remake » n’est pas le plus connu et vu de son public cible) à ses propres films. En étant construit comme un hommage à demi-déguisé au cinéma du Nouvel Hollywood qu’il consacre puis assassine – l’image forte d’un De Niro, emblème de ce cinéma (et acteur principal des deux films sources) se faisant tirer une balle en pleine tête est aussi surprenante que parlante – le long-métrage se retrouve engoncé dans des contradictions permanentes. Car si la direction artistique référencée est à mon sens l’une des grandes réussites, son scénario pâti d’être tiraillé entre une volonté de faire d’une part « comme à l’époque » tout en affichant un discours politique et des enjeux scénaristiques parfois plus modernes que l’époque qu’il reconstitue. Pour exemple, l’une des voûtes scénaristiques du récit, le buzz moqueur suscité par la diffusion en boucle d’une vidéo détournée d’un bide monumental pris par Arthur (le futur Joker) aspirant humoriste dans un comedy club, convoque bien plus de vérité du monde actuel (culture de l’humiliation, rapidité redoutable du lynchage médiatique, abaissement moral du monde télévisuel) que des années 1970.

Joaquin Phoenix perturbé dans le film Joker (critique)

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Autre contradiction majeure qui gangrène le scénario de ce film, c’est que sous ses habits de projet libéré des contraintes habituels de la franchisation à outrance (un stand-alone comme on dit, soit un récit appartenant à une franchise mais qui serait libre de tous liens avec les autres épisodes de cette dernière) le lourd spectre du « cahier des charges » pèse de façon assez évidente sur son intrigue. Ainsi, la « mythologie Batman » se voit régulièrement introduite au forceps, imposant au scénario en apparence inédit de Phillips – c’est la première fois qu’on voit au cinéma la genèse du personnage du Joker – des détours par des lieux communs – présence de Bruce Wayne, omniprésence de l’asile d’Arkham, séquence du meurtre des parents Wayne vue et revue, re-convoquant les mêmes motifs : la ruelle sombre, le collier de perle… – qui rappellent certaines intrusions maladroites du même type dans les productions Marvel. On reconnaîtra toutefois que l’inverse aurait pu être déroutant ou décevant pour certains, tant le Joker est une figure emblématique et iconique de l’univers des comics, indissociable dit-on, de son opposant traditionnel qu’est le Batman. Mais à bien des égards, le long-métrage prouve de nombreuse fois l’inverse, notamment dans son premiers tiers, soit trente premières minutes proches de la perfection, durant lesquelles on ne fait quasiment aucune référence (sinon discrètes) à l’univers du comics. Car la grande force de Joker, réside moins dans sa faculté à redéfinir l’un des antagonistes les plus appréciés et populaires du DCU, que de proposer un portrait psychologique fouillé, décortiquant le mécanisme de radicalisation d’un être lambda, repoussé et ostracisé par la société, moqué parce que différent – très bonne idée que de donner au personnage un handicap réel, le « syndrome pseudo-bulbaire », maladie neurologique qui éprend les malades qui en sont touchés de crises de fou rire incontrôlables – qui va retourner le mépris que la société lui crache au visage vers la société elle-même. Le long-métrage défend politiquement l’idée que cette société est responsable de ses fous, responsable des monstres qu’elle engendre et que les injustices sociales, de même que le mépris et l’insensibilité des puissants à l’égard des plus faibles est un terreau idéal pour faire pousser des mauvaises herbes. Une doctrine qui divise depuis des décennies (partout dans le monde) et qui revient régulièrement au cœur du débat médiatique, notamment chez nous en France, à chaque attentat terroriste, quand des citoyens français issus (souvent) de milieux dits « défavorisés », tombent sous la coupe d’extrémistes religieux qui usent de cet état social pour les convaincre de se retourner contre cette société qui les a rejetés. Si certains ne manqueront pas de considérer cette approche politique profondément démagogique voir dangereuse, il reste toutefois assez couillu d’oser mettre en exergue un tel message politique dans ce type de production, d’autant plus dans une franchise qui a pour héros un milliardaire justicier qui sort la nuit déguisé pour aller nettoyer sa ville des racailles…Si le film divise sur cette question, provoquant des réactions outrées de part et d’autres de l’échiquier politique comme du globe – aux Etats-Unis il est accusé d’incitation gauchiste à la violence et à la révolte, tandis qu’en France on le qualifie parfois de pamphlet fasciste désignant les « révoltés » comme des « terroristes » – c’est justement parce qu’il tend un miroir pas si déformant que cela sur notre société malade.

Arthur alias le Joker répète dans les toilettes (critique)

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Une fois qu’on s’est essayé à tempérer un peu son jugement, difficile de nier que le film existe, survit et ne laisse pas insensible. Raison donnée principalement à la performance absolument impressionnante d’un Joaquin Phoenix dont le nom de famille n’aura jamais eu autant de résonance symbolique. Souvent contraint par son physique en biais, comme bloqué dans une carcasse trop raide, Phoenix renaît et se ré-invente au contact de ce personnage hors norme. S’il n’est pas étonnant qu’il se révèle à nouveau si touchant – chez James Gray comme dans Her (Spike Jonze, 2011) il avait déjà prouvé qu’il excellait dans ce domaine – c’est dans la redécouverte de son corps, sorte de percée de chrysalide, que le comédien ajoute de nouvelles couleurs à une palette de jeu déjà impressionnante. Ample, élastique, la libération du corps de Phoenix accompagne l’évolution de son personnage, sa trajectoire et sa révélation à lui-même, qui trouve une expression symbolique paroxystique lors des magnifiques séquences de danse. Il y a en cela quelque chose de profondément émouvant à voir un comédien si habituellement engoncé dans sa posture sclérosée – elle a fait aussi sa force pour caractériser de nombreux personnages, tels que celui de The Master (Paul Thomas Anderson, 2013) – parvenir à ré-inventer un rôle aussi emblématique que le Joker, tout autant qu’il parvient à se ré-inventer lui-même, en tant qu’acteur. Si la performance fera date et que le film imprimera sans doute durablement quelques images dans les mémoires – la naissance presque christique du Joker dans un chaos de révolte urbaine – difficile de crier, déjà, au chef-d’œuvre instantané. Il convient plutôt de savoir raison garder et de, peut-être, tempérer un petit peu l’emballement général, qu’il soit positif ou négatif. Car – et nous espérons que cet article aura su y contribuer à sa petite échelle – si le  long-métrage est à plusieurs égards passionnant, audacieux, étonnant, vigoureusement singulier dans le paysage uniformisé du genre dans lequel il s’inscrit, il faudra sûrement attendre qu’il subisse un peu les affres du temps, pour savoir s’il s’imposera comme « ce qui a été fait de mieux » dans ces deux décennies folles de l’histoire du cinéma, où des héros en collants et vilains peinturlurés enflammaient les foules. A chaud et au moment où la production massive qui entoure le genre atteint une forme de point de non-retour qualitatif symbolisé par l’échec artistique du dernier rassemblement de chez Marvel (voir notre article), difficile de savoir si ce Joker aussi bancal que fascinant, se révélera des années plus tard comme une évidente étincelle, brasier et brûlot, ou comme rien d’autre qu’un tout petit feu de paille.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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