Bacurau


Le Prix du Jury du Festival de Cannes 2019 est revêtu d’une aura d’OFNI “à la croisée des chemins” : entre western, violence genresque et allégorie sociale d’un Brésil sous tension depuis l’élection de Jair Balsonaro. Fais Pas Genre se propose d’affiner la critique avec un point de vue un peu plus mesuré sur Bacurau (Kleber Filho Mendonça & Juliano Dornelles, 2019).

Lunga prêt à tirer dans le film Bacurau (critique)

                                        © Tous Droits Réservés

Le genre comme prétexte

Barbara Colen et Thomas Aquino dans le film bacurau (critique)

                               © Tous Droits Réservés

Alors que Joker (Todd Phillips, 2019) continue d’alimenter les débats pour ses qualités intrinsèques, il faut avoir à l’esprit que sa hype découle pour beaucoup d’un surprenant Lion d’Or à Venise. Que l’on apprécie le film ou pas – votre serviteur fait partie de la deuxième catégorie – le long-métrage de Todd Phillips a un mérite absolu : être la première production adaptée d’un comic de « super-héros » à recevoir un tel honneur. Après La Forme de l’Eau (Guillermo Del Toro, 2018), c’est un signe réjouissant qui montre que la Mostra a décidé de ne plus s’imposer des œillères sur la « provenance » des œuvres, mais de sélectionner et/ou récompenser relativement librement celles qui l’ont touchée. Derrière, traîne un Festival de Cannes qui n’en finit plus de prendre des coups de vieux… Enfin, rappelons toutefois que la dernière édition en date du plus grand festival français, a tenté de faire “quelque chose” en donnant la Palme d’Or au fabuleux Parasite (Bong Joon-ho, 2019), oeuvre on ne peut plus “genresque”, tout en ajoutant par ailleurs à son palmarès au moins un autre objet trouble de sa compétition, le brésilien Bacurau de Kleber Filho Mendonça & Julanio Dornelles, récipiendaire du Prix du Jury. C’en était donc fait de la réputation d’un Bacurau symbole du film radical-par-le-genre, expérience étonnante, presque jamais vue, de western politique perdu dans les plaines arides du Brésil… Sur le papier, c’est très très joli et j’en achèterais bien. Mais peut-être qu’il faut remettre un peu les points sur les i.

L’action prend place dans un futur proche. Première étrangeté, Mendonça & Darnelles se placent en opposition avec la plupart des récits d’anticipation : ici pas de grande mégalopole cauchemardesque, pas de voitures volantes. C’est en fait un futur tout proche, et surtout, nous ne sommes pas en ville mais à Bacurau, un village paumé on ne sait où – d’ailleurs, retiré de la carte au sens propre par ce que l’on devine être le pouvoir politique – dans l’intérieur des terres brésiliennes. Lorsque le long-métrage débute, la doyenne du village vient de mourir, habile outil narratif pour nous présenter les principaux protagonistes du récit et signe qu’une époque est révolue, que les temps vont changer. En effet, de mystérieux mercenaires commencent à s’attaquer au village et semblent vouloir le rayer aussi physiquement de la carte : pourquoi, on l’ignore, la narration nous laissera hésitants, entre une vengeance politicienne d’un député rejeté par les villageois, l’élimination méthodique et arbitraire d’un gouvernement totalitaire, ou simple groupe de tarés qui se sont décidés à faire une petite partie de chasse. Si tant est qu’il puisse être lu absolument clairement, Bacurau est pris comme une allégorie sociale et politique du climat perçu comme délétère au Brésil. Pays martyrisé en période Lula/Dilma Roussef puis secoué par la présidence du furieux Jair Balsonaro, le film respire le mal-être, la brutalité, les menaces qui pèsent sur les Brésiliens, tout autant que la possibilité, certaine, d’une révolte eu égard à la fin du métrage qui mêle joliment une violence salvatrice et un respect de la tradition autochtone (la gestuelle rituelle qui accompagne toute la dernière scène).

Les villageois vengeurs de Bacurau (critique)

                                        © Tous Droits Réservés

Toutefois, la politique est une chose, le cinéma en est une autre. Et d’autant plus pour nous, Français, bien aises de tancer tel ou tel choix politique sans être concernés. La charge politique de Bacurau, malgré toute sa pertinence et sa légitimité brésiliennes, ne peuvent et ne doivent faire oublier qu’on a là une proposition de cinéma, formelle et narrative, dont l’audace, hélas, va decrescendo. Car au sujet du genre, c’est en réalité lorsque le film est le plus insaisissable qu’il est le plus intrigant. Dans sa première partie notamment, dévoilant la vie du village dans un ton presque absurde : un DJ d’enterrement surréaliste, des drones cheap, un député en tournée d’élection qui bombarde une chanson à sa gloire avec un camion d’ailleurs similaire à celui du DJ… Le monde rural du village et ce futur qui paraît déjà kitsch semblent vivre en « harmonie », ce sentiment jetant un trouble particulièrement séduisant pour le spectateur de la première demi-heure, voire heure, d’autant que la narration cache alors encore son jeu. Puis, au fur et à mesure que l’enjeu se solidifie (les mercenaires commencent à tuer les habitants), le schéma de Bacurau prend une ligne droite, moins originale, axée sur l’accumulation des morts et la prise de conscience progressive que les villageois vont devoir se rendre justice aux-mêmes. Avant, bien sûr, de prendre les armes et de faire face. Face à l’avancement du récit de Bacurau, la même impression que face à Dheepan (Jacques Audiard, 2016), un appauvrissement du propos par l’irruption d’un genre cinématographique peut-être malvenu.

En effet ce virage s’opérant, Bacurau propose de belles séquences – la séquence de la lampe torche dans le camp, l’arrivée des mercenaires dans le village faussement désert, le « jugement » du mercenaire rescapé et son emprisonnement – c’est indéniable. Mais il perd tant de sa force de frappe qu’il ne faut pas se laisser berner par ce qu’on peut voir ou entendre. Ce n’est par exemple pas parce que vous filmez l’arrivée de gens méchants dans une ville sableuse que vous tournez un western. Le long-métrage a des accointances dans le dispositif, minimes, mais il est loin des références qu’on a pu lui prêter trop souvent. On a pu lire ça et là, que la mise-en-scène évoque celle d’un John Carpenter ou d’un Sam Peckinpah, ce qui est à mon sens une grossière erreur : tous deux sont des réalisateurs américains avec un traitement opératique de la violence, une façon d’amener le climax avec une tension réelle qui ne peut qu’exploser. Chacun à leur façon, ils restent ainsi hollywoodiens. Mendonça & Dornelles ne jouent pas le même jeu et si le spectateur s’y aventure avec en tête qu’il verra un film empruntant aux westerns américains ou à la filmographie de Carpenter et Peckinpah il risque fort d’être déçu ne serais-ce qu’au regard de la « bataille » finale de Bacurau, épurée voire austère dans sa mise en scène, sans aucun effet de sublimation filmique, de cadre, de montage, ou de musique. Ce n’est pas dans l’utilisation d’un genre cinématographique “américain” que Bacurau puise sa richesse mais au contraire dans ce qu’il offre de typiquement et passionnément brésilien, à l’abri de toutes influences : l’associer – ou s’associer, pour les auteurs du film, via les emprunts qu’ils font au genre – au western, même spaghetti (anti-hollywoodien mais grand fabriquant de légendes) peut apparaître comme un non-sens total de l’idée politique que défend le long-métrage. N’oublions pas que les mercenaires, dans Bacurau, sont des étrangers parlant anglais…


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

Laisser un commentaire