Avengers : Endgame 1


On a laissé passer un peu de temps pour vous livrer notre avis sur cette conclusion annoncée comme monumentale de la franchise super-héroïque suprême, non pas pour nous donner le temps d’y réfléchir, ni même d’aller le revoir une seconde fois, mais surtout pour nous éviter insultes, menaces de morts, kidnappings, et pouvoir allègrement « spoiler comme des bâtards » selon l’expression consacrée sans risquer d’attirer vos foudres véhémentes.

                            © Marvel / The Walt Disney Company

Il suffit de claquer des doigts…

On avait laissé le MCU (Marvel Cinematic Universe) sur deux (fausses) notes d’espoirs, après un Avengers : Infinity War (Joe & Anthony Russo, 2018) qui sans nous avoir passionné avait eu le mérite de nous redonner un peu d’émotion dans une saga qui en manquait cruellement, puis un Captain Marvel (Anna Boden & Ryan Fleck, 2018) qui, s’il avait divisé la rédaction, m’avait personnellement plutôt séduit, notamment grâce à son scénario malin. Le second acte de cette Guerre des pierres d’infinité opposant nos gentils vengeurs au méchant Thanos, s’annonçait d’emblée comme un film bâtard, attendu au tournant, tant il se devait de conclure, comme il le pouvait, un arc narratif déjà beaucoup trop étiré – plus de dix années de production et quasiment vingt productions au compteur – avec comme doubles objectifs assez antinomiques de ne pas décevoir le public, tout en le surprenant un minimum… Si la conclusion cataclysmique de l’opus précédent avait coché étonnamment la case « surprise » en faisant partir en poussière la moitié des super-héros en un claquement de doigt, le choc fut vite digéré dès lors que Kevin Feige, le grand manitou de la firme, avait annoncé la mise en chantier de nouvelles aventures solo pour des personnages ayant pourtant, normalement, passée l’arme à gauche. Dès lors, pas dupes, on pu aisément en déduire que l’intrigue de Avengers : Endgame (Joe & Anthony Russo, 2019) se contenterait, en tout et pour tout, d’annuler le film précédent.

                      © Marvel / The Walt Disney Company

C’est en cela symptomatique de l’univers cinématographique Marvel, qui dévoile là encore ses limites. On accuse souvent le studio de jouer contre lui-même en flirtant avec la limite tangible de l’overdose, et par sa profusion boulimique, de finir par s’auto-annuler – on peine aujourd’hui à recouper les informations distillées dans ce flux de films, à suivre et recouper l’intrigue générale et ses sous-intrigues, à se souvenir de qui et qui, ou de qui fait quoi, d’autant plus, si par malheur, on a raté un épisode au passage. Pourtant, le long-métrage a de totalement cynique qu’il théorise en son sein l’entreprise démentielle et étouffante de la franchisation à outrance. En un claquement de doigt, encore une fois, les scénaristes peuvent donc annuler le volet précédent comme s’il n’avait jamais existé. Tandis qu’en un voyage dans le temps, ils peuvent se permettre de revisiter à leur guise l’ensemble des productions passées dans une sorte de parabole moins ludique que cynique, de la pratique du remake tant à la mode dans l’industrie. Ce je-m’en-foutisme total du studio est vertigineux mais pas insondable. Il reprend en réalité des techniques marketings ayant déjà fait leurs preuves dans le passé de la marque, notamment sur son médium de prédilection que sont les comics. Dans les bandes-dessinées : multi-verses, voyages spatio-temporels, réincarnations et personnages qui ressuscitent, furent le ciment d’un univers qui n’a jamais su, ni voulu, concrètement rompre avec ses personnages. En cela, les sacrifices pénibles consentis par Marvel au cinéma ces dernières années sont tous touchés par ce même paradoxe. Dans le précédent opus, on voyait l’un des vilains préférés du public – le perfide Loki, frère de Thor – se faire assassiner brutalement, avant d’apprendre quelques semaines plus tard qu’il reviendrait, le temps d’une série pour la fameuse plateforme SVOD que nous prépare Disney. Même chose pour le second rôle fadasse qu’était Vision, qui après avoir été dégommé par Thanos, sera finalement remis sur le devant de la scène dans Wandavision, une autre mini-série produite directement pour Disney+.

                       © Marvel / The Walt Disney Company

De toute évidence, Avengers : Endgame ne conclut pas définitivement les destins cinématographiques de ces trois sacrifiés que sont Iron Man, Captain America et Black Widow. Tout au plus, le MCU dit au revoir à l’une de leurs incarnations et aux comédiens – devenus trop coûteux – qui les incarnaient. Aussi, si l’armure de Iron Man ne sera certainement plus jamais portée par Robert Downey Jr, elle continuera d’exister d’une certaine façon via sa déclinaison en War Machine (Don Cheadle) ou bien encore par le biais de Pepper Potts (Gwyneth Paltrow), qui participe ici à la bataille finale sous l’une des armures de son milliardaire de mec. De même, si Chris Evans n’enfilera très certainement plus le costume de Captain America, la fin du film lui offre un passage de témoin et de bouclier – qui s’il est un brin incohérent, j’y reviendrai après, reste néanmoins émouvant de simplicité – pour faire de Sam « Le Faucon » Wilson, le futur Captain. Enfin, si le studio s’est débarrassé d’une autre de ses têtes d’affiches en sacrifiant Natasha Romanoff (Scarlett Johansson) dans un ravin, un dernier champ d’honneur lui sera offert le temps d’une origin story à sortir en 2020, dont on a, disons-le, promptement rien à foutre, tant le personnage, inconsistant au possible, a toujours été l’un des points faibles scénaristiques du MCU. Ce qui frappe face à ses trois disparitions programmées c’est que l’émotion qui s’en dégage est bien faible par comparaison à l’électrochoc, l’uppercut, que fut la désintégration des trois quarts des supers-héros dans le volet précédent. On se rappelle par ailleurs, des brutales et inattendues disparitions de deux super-héros de seconde zone qu’étaient Quicksilver (Aaron Taylor-Johnson) dans Avengers : L’ère d’Ultron (Josh Whedon, 2015) ou Yondu (Michael Rooker) au terme des Gardiens de la galaxie – Vol.2 (James Gunn, 2017). Face à cet état de fait, Marvel devrait prendre conscience de la nécessité urgente d’oser sacrifier ces personnages au bénéfice de la tragédie et de l’émotion, trop absente de ces dernières livraisons et encore trop mise à distance ici.  Une fois qu’on a suffisamment mis en exergue la sécheresse émotionnelle de ce « dernier acte du premier acte », que reste-t-il à sauver de cette énième réunion labellisée ? Bien sûr, difficile de nier avoir eu quelques petits frissons face à la démente bataille finale. C’était l’un des points faibles de Infinity War – sa bataille rangée au Wakanda était un peu décevante – il est ici réparé, profitant d’un souffle épique aussi surprenant que galvanisant, cette bataille dantesque rassemble l’ensemble des super-héros et leurs fratries dans des plans impressionnants. Malheureusement, la mise en scène des frères Russo toujours aussi peu inspirée (peut-être faudrait-il songer à les sacrifier eux aussi, une bonne fois pour toute) n’est clairement pas à la hauteur et tend à annihiler l’envergure de la bataille par un manque de lisibilité générale et un rythme très mal fagoté. Définitivement, les batailles du Gouffre de Helm et de Minas Tirith dans les deux derniers volets de la trilogie du Seigneur des Anneaux (Peter Jackson, 2001-2003) ont encore du temps devant elles avant d’être détrônées de leur rang mérité de « plus grandes batailles rangées de l’histoire du cinéma ».

                         © Marvel / The Walt Disney Company

Il serait enfin trop simple de ne juger l’objet qu’au regard de son derniers tiers – sa bataille, ses morts, son épilogue – sans s’attaquer un petit peu à tout ce qui le précède. D’un ennui abyssal, la première moitié du long-métrage enchaîne les raccourcis scénaristiques et les sauts dans le temps (dans les deux sens) tout en faisant passer des incohérences éhontées aux forceps. Le concept même de voyage dans le temps au cœur du récit est amenée d’une façon très discutable. Ant-Man (Paul Rudd) bloqué dans la dimension quantique depuis la séquence post-générique de sa dernière aventure solo, parvient à s’en sortir sur un bienheureux « comme par hasard » tandis qu’en une nuit – et presque sans faire exprès – Tony Stark découvre le secret du voyage dans le temps. Ces exemples parmi tant d’autres, donnent le ton d’un scénario qui enchainera les incohérences et les raccourcis. Le pompon revient encore aux scénaristes quand ils osent critiquer frontalement, aux détours de leurs savoureux dialogues (sic), l’invraisemblance supposée du voyage dans le temps dans la saga Retour vers le Futur (Robert Zemeckis, 1985-1990) tout en n’arrivant même pas à rendre leur propre vision de la chose un minimum cohérente. Le film parvient même à se contredire, énonçant des règles qu’il ne respecte pas lui-même. Il est ainsi spécifiquement explicite, que dans ce monde-là, le voyage dans le passé n’influe pas sur le présent mais ouvre une réalité parallèle. On en prend note, avant de froncer les sourcils un peu plus tard, quand à la fin du film, Captain America – qui retourne dans le passé pour y reposer les pierres afin que le présent ne soit pas impacté par ce changement de storyline – finit par modifier son propre passé en remontant suffisamment loin pour ne pas devenir le super-héros qu’il a été et vivre une vie pépère avec sa meuf. Il revient finalement, tout ridé, dans son présent initial, les scénaristes pissant alors allègrement sur la règle qu’ils avaient pourtant énoncée une heure auparavant. Les incohérences sont nombreuses de ce point de vue là mais témoignent à nouveau d’une volonté affichée par le studio : plus rien ne sera impossible dans cette histoire, plus rien ne sera incohérent, car maintenant que vous avez accepté qu’on découvre le secret du voyage dans le temps en deux minutes, tout est permis.

© Marvel / The Walt Disney Company

Enfin, l’autre arnaque incompréhensible de cet opus réside dans le traitement complètement absurde qui est fait au personnage de Captain Marvel. On sent là encore poindre une autre des limites des rouages pourtant bien huilés du MCU. Tourné avant la mise en boîte de l’origin story de la super-héroïne pourtant sortie un mois avant (faut suivre), Endgame ne sait pas quoi faire d’un personnage qui n’a pas encore été officiellement incarné, au deux sens du terme. On s’étonne alors de voir Brie Larson y apparaître sur-maquillée et un brin sexualisée, alors même que son héroïne s’éloignait dans son film solo de cette représentation facile et sexiste de la super-héroïne traditionnelle. Son apparition au sein des Avengers ayant été amenée dans la séquence post-générique du précédent volet – Nick Fury (Samuel L. Jackson) l’appelait au secours via un instrument technologique avant de partir en cendre à son tour – on s’attendait à ce que son arrivée fasse davantage de remous et soit au cœur de l’intrigue. Au contraire, les scénaristes préfèrent s’appuyer sur une incohérence de plus : les Avengers ne lui posent pas de questions, l’acceptent comme si de rien était dans leur team sans lui demander vraiment ce qu’elle fout là, ni le pourquoi, ni le comment. Les explications se limitent à une phrase aussi idiote que facile : « Oh j’avais d’autres chats à fouetter les gars, y a d’autres planètes dans l’Univers qui ont besoin de moi ». Alors qu’on attendait d’elle – après la présentation tonitruante de l’étendue démentielle de ses super-pouvoirs dans son aventure solo – qu’elle soit LA solution pour poutrer la gueule de Thanos, là encore, le récit se passe d’elle de façon totalement illogique pendant plus de deux heures – elle explique qu’elle a autre chose à foutre que de rester sur Terre pour sauver la moitié de la population et se barre alors dans l’espace – avant qu’elle ne débarque au cœur de la bataille finale sans aucune autre forme d’explication. Tombant littéralement du ciel, comme un argument scénaristique balancé-là, encore une fois gratuitement, elle va finalement s’opposer au titan fou et se faire dégager dans le décor d’un simple revers de main. Fin du jeu. Voilà ce qu’il advient donc de cette héroïne présentée pourtant comme la plus puissante du MCU. Un traitement incompréhensible qui touche aussi le dieu du Tonnerre Thor – pourtant au plus haut de sa hype depuis Thor : Ragnarok (Taika Waititi, 2017) où il apprenait à déployer toute l’ampleur de ses pouvoirs électriques – qui se retrouve ici réduit au statut de viking bedonnant et alcoolique. De toute évidence, les scénaristes ont du s’efforcer d’annihiler maladroitement les deux seuls héros capables de vraiment rivaliser avec la puissance de Thanos – on pourrait y ajouter le personnage de Hulk, avec lequel ils ne savent plus quoi faire depuis bien longtemps et qui devient ici un sidekick bouffon complètement ridiculisé – pour laisser à Tony Stark/Iron Man la possibilité de jouir d’un dernier baroud d’honneur.

A tous les niveaux donc, cette conclusion déçoit par ses facilités et maladresses narratives et son incapacité à convoquer une émotion à la hauteur de ses enjeux. Au sortir, le goût est bien aigre et ce ne sont pas les nombreuses promesses pour la suite déployées dans l’épilogue – clairement ce qu’il y a de mieux dans le film – qui suffiront à revaloriser ce qui constitue pour nous l’une des plus grosses déceptions de cet univers cinématographique Marvel. Bien sûr, on peut se réjouir de l’évocation le temps d’un plan iconique d’un possible Avengers exclusivement porté par des super-héroïnes, de retrouver Thor au sein des Gardiens de la Galaxie, ou encore de voir dans ces enfants qui clairsèment les vingt premiers films des personnages probables d’une adaptation de Young Avengers, l’un des comics adoré par les fans. Mais faut-il encore digérer cette sensation d’avoir été floué, pour qu’on puisse à nouveau s’intéresser à une saga qui, de toute évidence, ne s’intéresse plus beaucoup à nous.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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