Us


Propulsé au rang difficilement contestable de « cinéaste américain à suivre », après le succès de Get Out (2017), c’est peu dire que la nouvelle livraison de Jordan Peele était attendue au tournant. Vous l’avez compris, on va vous parler de Us (2019).

                                              © Universal Pictures – DR

Peele ou Face

Difficile de nier le succès international autant critique que public de Get Out (2017), ni même de contester l’importance fédératrice et représentative que le film a pu avoir au sein de l’industrie cinématographique outre-Atlantique, tout autant que pour la communauté afro-américaine. Toutefois, même s’il avait réussi à se faire une timide place dans le bas de notre top de 2017, l’objet a toujours divisé notre rédaction, s’offrant un éventail d’avis dissonants allant de l’indifférence à l’adulation, de la déception aigre, à la détestation pure. Pour ma part, si j’avais su entrevoir dans ce premier essai de Jordan Peele, l’éveil d’une patte et d’un propos qui pourrait, s’ils parvenaient à se confirmer, imposer le réalisateur comme l’un des nouveaux artilleurs du cinéma de genre américain, j’avais aussi rejoint le camp de ceux qui s’étaient sentis lésés par un final bien moins couillu et politique qu’on ne l’avait dit, ci et là. Délaissant une fin initialement tournée et montée, beaucoup plus saisissante, pour une alternative timorée sous forme de happy ending. Cette déception finale avait en un premier temps largement impacté négativement mon appréciation du film, avant que je ne finisse par le revaloriser avec le temps, bien obligé de constater que certaines séquences avaient tenacement imprégné mes souvenirs et mes cauchemars. Tout ceci étant dit, vous imaginerez aisément que j’attendais tout de même fiévreusement Us (2019). Une impatience qui n’a eu de cesse de grandir à mesure que cette production mystérieuse, tournée dans le plus grand secret, se dévoilait peu à peu.

                          © Universal Pictures – DR

Difficile justement de ne rien dévoiler de Us (2019) à qui ne l’aurait pas encore vu, tant la simple énonciation de son pitch suffirait à en dire plus qu’il ne le faudrait. Car c’est là toute la malice de Peele que d’avoir communiqué sur un concept – celui d’un home invasion mené par des doppelgängers, des doubles maléfiques – pour dès les premières minutes, proposer une ouverture non pas en contre-pied mais assez inattendue, avec une séquence inaugurale qui surprend en convoquant les codes d’une beauté gothique stylisée. Revisitant l’un des lieux les plus emblématiques de la littérature fantastique et horrifique américaine qu’est la fête foraine – s’y convoquent évidemment le fameux La Foire des Ténèbres écrit par Ray Bradbury en 1962, tout autant que sa très belle adaptation par les studios Disney, réalisée par Jack Clayton en 1983 – ce passage constitue sans nul doute le sommet esthétique et narratif du film. Et c’est sûrement la plaie principale de Us, tant ce prequel au générique est si brillamment mis en scène que le reste du long-métrage peine à retrouver la même inspiration, la même justesse, le même saisissement.

Pourtant, le scénario n’est pas avare en rebondissements, Peele accumulant les twists shyamalanesques avec bien moins de réussite et de maîtrise que son homologue. Car c’est là, clairement, son talon d’Achille, qui essaie de jouer sur tellement de tableaux à la fois qu’il finit souvent par se malmener lui-même, feintant une densité de sens et de formes, qui, si l’on gratte un petit peu derrière le vernis d’une mise en scène une nouvelle fois efficace et souvent inspirée – ça, indiscutablement, il sait faire – révèle des invraisemblances scénaristiques qu’on a peine à excuser. Bien sûr, les amateurs de cinéma fantastique ont la réputation de passer facilement outre les maladresses et contradictions – se rappeler le fameux monologue méta du shérif au début de Rubber (Quentin Dupieux, 2009) qui fait office de manifeste en la matière – mais il n’en demeure pas moins qu’il ne faut pas non plus les prendre totalement pour des jambons. Car ce qu’il y a de plus agaçant dans Us c’est certainement la façon dont Jordan Peele utilise le prétexte du fantastique pour faire passer aux forceps des incohérences de scénario si énormes qu’elles affaiblissent la vision et la lecture de son œuvre, distillant totalement le sens qu’elle aurait peut-être pu avoir.

                                 © Universal Pictures – DR

De plus, le film est rendu totalement bâtard par cette incapacité à assumer sa dimension fantastique et par son “vautrage” permanent dans un sur-explicatif qui à défaut de résoudre l’intrigue, la rend encore moins déchiffrable. L’une des séquences clés du dernier tiers – qui apparemment, ai-je lu, fut rajoutée in-extremis à la toute fin de la post-production – propose quasiment cinq minutes d’explications ultra-détaillées sur des éléments qui : pour la première moitié, n’avaient aucun intérêt à être dévoilés et auraient mieux faits d’être gardés mystérieux ; pour ce qui est de l’autre moitié, nous donnent la sensation désagréable d’être vraiment pris pour des cons, tant nous n’avions pas besoin d’explications pour comprendre des choses si « téléphonées » et évidentes. Si certains louangent les multiples strates de lecture possible que le long-métrage offre au spectateur – il est vrai que la facilité du symbolique offre cette garantie – on peut regretter que la strate de l’inexplicable, du pur fantastique, soit laissée totalement sur le bas côté. L’amertume est d’autant plus grande que tout cela trahit un manque évident de foi dans le cinéma fantastique et ses codes de représentation.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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