Coupez !


Michel Hazanavicius se lance dans le remake d’un film de zombie sur le tournage d’un film de zombie, du méta au carré pour l’ouverture du 75e Festival de Cannes : critique de Coupez !

Un homme en chemise hawaïenne et une jeune femme tout de noir vêtu protègent en l'entourant de leurs bras une femme apeurée, le visage couverte de sang, elle vêtue en jaune fluo ; en fond, des arbres baignés dans un soleil lumineux ; plan issu du film Coupez !

© Lisa Ritaine

Attention Chérie, ça va couper !

La stupéfaction a probablement été la principale réaction observée à l’annonce du nouveau projet de Michel Hazanavicius, et d’autant plus quand ledit projet a été annoncé comme le film d’ouverture du 75ème Festival de Cannes. A première vue, il y aurait effectivement de quoi s’étonner. Faire le remake du film japonais Ne Coupez Pas ! (Shin’ichirô Ueda, 2017), sorti il y a à peine cinq ans, était un pari risqué. Si ce long-métrage reste un petit budget avec un score au box office modeste en France, il a assez sensiblement marqué le petit milieu cinéphile, et a été assez unanimement salué par ses spectateurs. Surtout, Ne Coupez Pas ! est un film de zombies et bien que le film de zombie fasse partie des genres les plus codifiés – et les plus arpentés au cours des dernières décennies – il est cependant rare dans le paysage cinématographique français. Enfin, ouvrir le Festival de Cannes avec un film de Zombies « décalé » – entendez par là qu’il n’est probablement pas fait pour effrayer qui que ce soit – a un petit goût de déjà vu : en 2019, le très moyen The Dead Don’t Die (Jim Jarmusch, 2019) avait fait également l’ouverture du festival.

Trois comédiens dont un déguisé et maquillé en zombie attendent les bras ballants, sous l'oeil du cadreur sur le tournage du film Coupez !

© Lisa Ritaine

Pourtant, une fois passée cette stupéfaction, le choix de ce projet pour Hazanavicius – en même temps que le choix du film pour l’ouverture du festival – prend tout son sens, tant le canevas qu’offre Ne Coupez Pas ! résonne avec l’œuvre et les fétiches du réalisateur. Coupez ! reprend assez fidèlement la trame globale du long-métrage original, découpé en trois grandes parties – spoilers à éviter tant ces trois mouvements font partie du charme de l’œuvre – décrivant le tournage d’un film de zombie tournant à la catastrophe. Coupez ! est ainsi une cascade de films dans le film (ce remake met en scène le tournage d’un film au sein duquel un autre film est tourné). Le long-métrage conserve ainsi toute l’astuce et la malice de son prédécesseur – malice décuplée pour ceux qui n’ont pas vu l’original – et offre un terrain de jeu à Hazanavicius pour y apporter sa touche personnelle. Le côté « méta » du film ne sombre pas dans un écueil pseudo-intello poseur, mais au contraire évite de prendre son sujet trop au sérieux, soit tout l’inverse de la réflexion politique sur la figure du zombie de l’acteur campé par Finnegan Oldfield, répétant bêtement l’analyse « Romero » du zombie comme symbole du consumérisme, sans réellement en comprendre la véritable portée. Tout dans Coupez ! véhicule le goût de la parodie et du décalage. A ce titre, Hazanavicius semble renouer avec ses débuts, et retrouve l’entrain pour le potache et les jeux de mot aux goûts variables – les personnages gardent dans cette version leurs noms japonais originaux ajoutant une dose de décalage, et un vivier à calembours supplémentaire – qui ont fait le succès de La Classe Américaine (1993) sans oublier la saga OSS.

Romain Duris hurle de terreur face à la jeune femme qui s'apprête à le trancher avec une hache, maculée de sang ; scène du film Coupez !

© Lisa Ritaine

Tout remake qu’il est, Coupez ! trouve sa juste place dans la filmographie de Michel Hazanavicius. Le long-métrage, par son dispositif, sa manière de mettre en scène un tournage, ne fait que ré-affirmer la vision du cinéma et de la fiction que le réalisateur déploie de projets en projets – avec des degrés de réussite très variables, sur le cinéma et la fiction. Que ce soit un patchwork de classiques pour en créer un nouveau de toutes pièces, un film muet au milieu des années 2000, un épisode dans la carrière d’un éminent réalisateur, un conte pour enfants prenant vie, ou ici le tournage d’une bobine soulignant l’importance de la créativité débridée et du collectif, le cinéma de Michel Hazanavicius réitère toujours ce motif : celui de la nécessité vitale de la fiction, de la série de petits miracles qui constituent le processus créatif, sans oublier le goût pour les bouts de ficelle et la débrouille qui l’ont fait connaitre en premier lieu grâce à ses « détournements » (La Classe Américaine, Ca détourne, Derrick contre Superman) – et qui n’est pas sans rappeler les films « suédés » et l’esthétique de Michel Gondry dans le très beau Soyez Sympas, Rembobinez (2008). Quoi de mieux pour inaugurer l’ouverture du Festival de Cannes que cette affirmation péremptoire – et tant pis si elle peut paraitre naïve – de la vitalité du cinéma ?


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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