Inexorable


Fabrice Du Welz ne semble pas totalement en avoir fini avec les personnages torturés et la forêt des Ardennes, et il nous le prouve avec son septième long-métrage, thriller psychologique, brassant les nombreuses influences et les thématiques fétiches du réalisateur : critique d’Inexorable (2022) produit et distribué par The Jokers.

Dans un couloir sombre et indéfini, une petite fille blonde chuchote à l'oreille de Benoît Poelvoorde, penché vers elle, le visage tourné vers sa gauche ; scène du film Inexorable.

© The Jokers / Les Bookmakers

La tragédie des Ardennes

Avec son précédent film Adoration (2020), Fabrice Du Welz clôturait sa « trilogie des Ardennes » formée par Calvaire (2004), Alleluia (2014) et donc d’Adoration (2020), soit trois films aux styles et aux scénarios bien différents mais tous unis par un décor commun et surtout liés les uns aux autres par la présence toujours répétée d’un personnage – ou du moins d’un prénom – Gloria. Après cette trilogie entrecoupée de projets variées et tirant vers des contrées de cinémas qui l’étaient tout autant – tels que Vinyan (2008) ou Message From The King (2017) – un nouveau projet sortant du décor ardennais auquel Du Welz nous a habitués semblait répondre à une certaine logique. Pourtant tout dans Inexorable semble être la continuation directe de la trilogie à pleine close – pour le meilleur et pour le pire.

Plan rapproché-épaule issu du film Inexorable sur Alba Gaïa Bellugi, la mine épuisée, pâle, et renfrognée.

© The Jokers / Les Bookmakers

La route qui défile, entourée de grands sapins, la séquence d’ouverture d’Inexorable rappelle directement l’ancrage du film – à nouveau les Ardennes donc – tout en commençant à égrener les influences cinématographiques que le cinéaste déploie. Ici, les échos à Shining (Stanley Kubrick, 1980) sont nombreux. La voiture sillonnant la campagne s’arrêtant finalement aux abords d’une grande demeure isolée, tout est calme, mais le filmage et la bande sonore font déjà planer le doute quant à la pesanteur qui va nimber l’intrigue. Les appels du pieds au chef-d’œuvre de Kubrick ne sont d’ailleurs pas prêts de s’arrêter : on apprend très vite que la voiture que nous suivions lors de cette séquence d’ouverture appartient à Marcel Bellmer – campé par le toujours impeccable Benoit Poelvoorde – et que ce dernier est en train de s’installer avec sa femme et sa fille dans ce grand manoir. Pour couronner le tout, Marcel Bellmer est écrivain. Ecrivain en manque d’inspiration qui plus est… Ce qui nous rappelle quelque chose, n’est-ce-pas ?

Ce petit univers bourgeois, feutré et isolé – la femme de Marcel est l’héritière d’un célèbre éditeur – vrille très vite à l’arrivée de… Gloria. A partir de là, peu de doute subsiste quant à la tournure des événements. Gloria, est, une fois de plus chez Du Welz, ce personnage féminin venant semer le trouble, « élément perturbateur » dans tous les sens du terme. Le fil rouge (comme la couleur de sa robe d’ailleurs) de la trilogie ardennaise de Du Welz va très vite prendre une place gigantesque au sein de cette famille, pour mieux la détruire de l’intérieur et faire ressurgir, sciemment ou non, les secrets, les rancœurs, les sentiments les plus enfouis.

Un homme et une femme enlacés contre une large fenêtre, aux vitres opaques ; l'homme est derrière la femme qui pose sa main grande ouverte sur l'une des vitres ; toute la scène est baignée dans la faible lumière du film Inexorable.

© The Jokers / Les Bookmakers

Dans son intrigue comme dans sa facture, Inexorable, convoque des univers variés. Le spectre de Théorème (Pier Paolo Pasolini, 1969) – autre référence évidente – et du home-invasion en général place le film dans le sillage d’un genre à part entière dont le cinéaste déroule les codes. Mais le long-métrage va également chercher du côté des thrillers érotiques – dans la relation vénéneuse Poelvoorde /Alba Gaia Bellugi – voire du giallo – on retrouve dans une des ultimes scènes en voiture des jeux de couleurs inspirés sans aucun doute de la célèbre séquence de voiture de Suspiria (Dario Argento, 1977). Malheureusement, ces illustres influences ne suffisent pas à faire adhérer complètement au long-métrage. Malgré une photographie sublime et une mise en scène maitrisée, difficile de passer outre une caractérisation des personnages souvent grossière – la figure féminine centrale montrée toxique et folle, filmée comme l’origine du mal est un trope fort éculé et plutôt insipide. La relation toxico-érotico-incestueuse de Marcel Bellmer et Gloria ne se défait ainsi jamais d’une grande impression d’artificialité, et les répliques plus d’une fois pataudes charrient plus de lieux communs qu’elles ne dévoilent de points d’intrigues.

Reste que Fabrice Du Welz, en véritable auteur qu’il est, continue d’explorer, de creuser inlassablement ses thèmes : les amours toxiques, le poids du secret, la monstruosité de l’humanité se cachant juste sous la surface, prête à surgir à tout moment. Mais si Inexorable approfondit ces thèmes, il semble surtout les rendre grossiers, et à trop les enfermer dans son carcan et ses références, à les évider à force de les répéter.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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