Eddington


Pour son quatrième long métrage, Ari Aster poursuit son chemin au large du cinéma horrifique qui l’a fait connaitre pour s’adonner à un autre genre : celui de la satire. Mais au-delà de la farce caustique sur l’Amérique blanche en crise, Eddington sonne souvent comme un aveu d’échec.

Joaquin Phoenix est interpellé par un policier qui arrive à sa hauteur ; tous deux sont en voiture, celle de Joaquin Phoenix est étrangement prise dans une lumière rouge brutale ; plan issu du film Eddington.

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Le Crépuscule de l’Ironie

Dans une bourgade paumée, le genre d’endroit, on le sait, qui vote Trump, le shérif Joe Cross (Joaquin Phoenix) est en proie à de grandes interrogations. Il doit faire respecter le port du masque en pleine épidémie de COVID. Loi à laquelle, en bon libéral républicain, il n’adhère pas lui-même. Sa femme (Emma Stone) en proie à une sorte de dépression non identifiée se jette peu à peu dans le monde des sectes et du complotisme. Surtout, il hait plus que tout le maire de la ville, Ted (Pedro Pascal), le beau gosse, avec une belle maison et une belle famille, le succès américain tendance tech-bro packagé avec un beau nœud rouge, en passe de faire accepter la construction d’un immense data-center qui mettrait à mal la consommation d’eau dans la région. Au milieu de tout cela, Joe doit faire face aux sursauts du mouvement Black Lives Matter dans sa ville, l’arrivée d’une société secrète de suprémacistes blancs, et sa candidature pour le mandat de maire d’Eddington. Ari Aster avec ce nouveau projet semble encore une fois, après Beau is afraid (2023), s’éloigner de ses racines de cinéma horrifique. Si dans son précédent film on avait à faire à une sorte de fable biographique, il s’attaque ici à un autre genre, celui de la satire. Eddington est ainsi évidemment un genre de diorama de l’Amérique trumpienne première période (lire notre article Les cinémas de genres sous l’Ere Trump). Dans ce trou paumé d’Eddington on trouve ainsi tous les maux de ce pays en perpétuelle déliquescence, condensé en quelques personnages : religions, perte de sens, perte de réalité, dévoiement du militantisme par la superficialité des réseaux, mise au banc des natifs amérindiens, prolifération des armes, déviances libertariennes, individualisme forcené, etc.

Le maire incarné par Pedro Pascal fait face au shérif incarné par Joaquin Phoenix dans les rues de Eddington de Ari Aster.

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Il n’y a aucun doute sur le message qu’Eddington souhaite transmettre, tant il semble passer son temps à nous le crier à plein poumon : l’Amérique blanche approche du stade finale de la décadence. Là-dessus, on pourrait être plutôt d’accord avec ce cher Ari Aster. Mais le souci avec cette intention, c’est que le film n’est en réalité plus réellement une satire de cette Amérique qui n’en finit pas de choir, mais plutôt l’un de ces patauds contes philosophiques à la Voltaire que nous avons eu à subir au collège. Une histoire qui ne serait pas une véritable histoire, simplement un véhicule pour un message à la subtilité évanescente. Une galerie de personnages qui ne seraient pas des personnages, mais une suite de signifiants, d’allégories sur patte, chacun représentant un petit pan du portrait de l’Amérique grotesque que nous propose Ari Aster. Le problème avec ce long-métrage et sa cascade de personnages – le libéral tech, le réac, le complotiste, le woke, etc – est sa fâcheuse tendance à tout passer dans sa grande lessiveuse métaphorique, à tout mettre à plat, à signifier, au fond, que tout est dans tout, qu’un travers en vaut en autre. Ainsi le jeune militant s’engage dans les luttes plus pour draguer que par conviction, jusqu’à produire une parodie de discours intersectionnel grossière alors que le shérif réac pro-arme le devient de plus en plus à cause de sa vie décrite comme pathétique, coincé entre sa femme malade et sa mère envahissante. Le maire campé par Pedro Pascal n’est pas en reste, entre le progressiste modéré et le tech bro libéral, on ne sait que choisir. A force de satire, Eddington finit ainsi par ne plus réellement dire grand-chose de ses nombreux sujets. Cherchant sans cesse l’outrance, il est en réalité un miroir aux alouettes assez parfait. Paradoxalement, c’est peut-être l’un des longs-métrages les moins politiques vu dans les sélections cannoises cette année à force de tout aplanir et d’abattre le même jugement surplombant de premier de la classe sur l’ensemble de ses personnages puisque toutes les figures notables de cette petite ville se mêlent dans un même bouillon de bêtise, d’ignorance et de grotesque. Qu’on ne s’y trompe pas, il est tout à fait possible de faire de grands œuvres ironiques, méchantes avec tout et tout le monde. Le souci d’Eddington c’est qu’il oublie avant tout d’être un film avant d’être une farce moqueuse. Il en oublie ainsi des éléments qui semblent essentiels. A force de vouloir tout dire, il englobe une myriade de personnages mal écrits, mal développés on oublierait presque sur le bas-côté Emma Stone, la femme du shérif, et Austin Butler, son gourou interprétés par des acteurs dans des régimes de jeu divergents Joaquin Phoenix à son pire c’est-à-dire quand on le laisse déployer tout le spectre actor studio de tics et de gimmicks. Il utilise des ressorts de narration grossiers le mystérieux groupe de white supremacists qui arrive de nulle part parce qu’il semblait manquer un antagoniste au dernier acte  il oublie à force de verbe, de montrer au lieu de démontrer.

Deux femmes attablées dans leur salon captivées par l'écran d'ordinateur portable devant elles, dans le film Eddington.

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Par ailleurs, comme beaucoup l’ont déjà souligné, à l’heure où n’importe quelle parodie de Trump semble pâlotte face aux véritables MAGA, à la distorsion quasi-totale des faits, à la destruction du commun et à l’effondrement des progressismes dans les quatre coins du monde, ce régime de satire dont se réclame Eddington mériterait peut-être d’être remis au gout du jour. Au XXIe siècle, l’ironie et le cynisme ont déjà gagné. Au fond ces deux notions sont peut-être même le fil rouge de tous nos maux, de la fascisation des régimes occidentaux, aux dénis climatiques en passant par les myriades d’oppressions qui constellent nos années 2020, le cynisme est partout. Il est devenu, maintenant que les constats sont trop évidents pour être niés, une excuse pour l’inaction, pour le statu quo, pour ceux qui clament que toutes les luttes ont été dévoyées, et qu’il est donc inutile de se battre. Le cynisme est in fine la meilleure arme pour laisser tout dépérir. Là encore, cela ne veut sûrement pas dire que la moquerie et le mépris de ceux qui empoisonnent nos vies n’est pas possible, bien au contraire. Seulement le régime adopté dans Eddington, comme dans beaucoup de récents films, séries, livres, ou émissions télévisées, ne semble pas opérant. Eddington ne livre qu’un constat, qu’un commentaire. Oui, une grande partie de l’Amérique blanche semble s’abêtir à vue d’œil, entre complotismes sauce qAnon et trumpisme. Oui, l’emprise des réseaux sociaux, la mise en scène perpétuelle de sa vie et l’instrumentalisation des luttes pour « faire des vues » est sans nul doute une plaie de l’époque. Mais comment explique-t-on tout cela ? Qu’est-ce qui empoisonne cette Amérique blanche – qu’on pourrait virtuellement étendre à toutes les cultures occidentales en crise ? Les causes profondes de ce renouveau réactionnaire raciste, sexiste, complotiste, et j’en passe malgré les 2h25 de moquerie et de satire, ne sont jamais révélées. Sans demander l’impossible à Aster en exigeant des pistes pour sortir de ce marasme, il parait toutefois dommage de ne pas creuser les causes profondes de l’ensemble des maux dont il s’entête à nous décrire en long en large et en travers les symptômes.

Dans d’autres chroniques pour Fais Pas Genre ! on évoquait un autre régime de mise en scène de l’Amérique en crise, notamment en parlant de David Lynch, d’Inland Empire (2006) et de la grande saison 3 de Twin Peaks (2017). Ce régime est celui qui hante de nombreux récits, chez Stephen King, Lynch, Paul Thomas Anderson, Michael Cimino, Tobe Hooper et bien d’autres : la figure du cimetière indien. L’Amérique représentée comme cette maison construite sur un cimetière indien, maudite par son crime originel qui revient inexorablement la hanter, d’une manière ou d’une autre. Avec le cimetière indien, on décrit (et on décrie) les maux de l’Amérique en y découvrant également leurs racines. C’est bien sûr le massacre des natifs amérindiens, mais également chez Cimino le mensonge du « melting pot » et du mythe de l’Amérique comme terre de liberté pour tous les immigrants (La porte du paradis, 1980), chez Lynch, et notamment depuis Twin Peaks tout à la fois la bombe nucléaire (le fameux épisode 8 de la saison 3), la pauvreté et la paupérisation (Le clochard de Mulholland Drive (2001), la trajectoire de Nikki Grace dans Inland Empire ou celle de toute la ville en proie à la pauvreté dans la saison 3 de Twin Peaks), etc. Critiquer réellement les travers d’un pays qui vient de réélire un milliardaire autocrate ne peut pas s’arrêter à un simple commentaire ironique, mais à une interrogation plus profonde, plus vertigineuse et sûrement plus difficile à mettre en scène sur les raisons de cette déliquescence. Dans son portrait acerbe d’une ville et d’un pays essuyant de multiples crises et des fractures toujours plus béantes, Ari Aster, malgré tous ses talents, malgré son sens du choc et du vertige que l’on a tant aimé dans Hérédité (2018) et Midsommar (2019), semble oublier ce qui donnerait réellement substance à son théâtre cruelle et sarcastique : comment les habitants de cette bourgade d’Eddington, isolés, pauvres, conservateurs, complotistes, superficiels, individualistes, irréconciliables, bêtes, en sont arrivés là ?


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riwIY

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