Michael Cimino, un mirage américain


Michael Cimino un mirage américain le documentaire de l’historien et réalisateur Jean-Baptiste Thoret est toujours à l’affiche dans quelques (bonnes) salles : l’occasion de décortiquer le cinéma du réalisateur de Voyage au bout de l’enfer (1978), et d’ausculter l’Amérique profonde qui y est dépeinte.

Plan d'ensemble où Michael Cimino, vu de dos, contemple une grande affiche du film Deer Hunter sur un mur en brique ; issu du documentaire Michael Cimino un mirage américain.

© Lost Films

M(ichael) le Maudit

Michael Cimino a marqué des générations entières de cinéphiles, ne serait-ce que pour son film le plus célèbre, Voyage au bout de l’enfer (1978), dont la musique et les images restent à jamais gravées dans les mémoires de ceux qui les ont vues et entendues. Premier long-métrage ou presque sur la guerre du Vietnam, le film de Cimino n’en est pas moins profondément enraciné dans l’Amérique de la fin des années soixante. En témoigne le long début dans cette petite ville de l’Ohio, Mingo Junction, qui deviendra dans le scénario Clairton, Pennsylvanie. C’est là le point de départ du documentaire de Jean-Baptiste Thoret : qu’est-il advenu de cette ville filmée pour la dernière fois en 1977 ? Pas de touristes, une activité industrielle en berne, une pauvreté croissante… Les vingt premières minutes du documentaire sont consacrées à cette ville et la communauté que forment les habitants. L’aciérie a fermé et la pauvreté a gagné petit à petit la ville. Puis vient le souvenir encore très prégnant du tournage de Voyage au bout de l’enfer. Nombre d’habitants encore vivants aujourd’hui ont participé au tournage. On y perçoit un sentiment de fierté de voir leur communauté présentée de manière fidèle et réaliste dans ce film, pour lequel Cimino a largement puisé ses idées dans le réel qu’il côtoyait.

© Lost Films

Lors d’un entretien en 2010 que Jean-Baptiste Thoret réalisait pour Les Cahiers du cinéma, Michaël Cimino lui dit : « Si vous voulez comprendre mes films, vous devez voir les paysages dans lesquels ils ont été tourné». C’est ainsi que, pendant un voyage de huit jours, de Los Angeles au Colorado, Jean-Baptiste Thoret va enregistrer ses échanges avec le réalisateur, mort quelques années après en 2016, au gré des paysages qu’ils traversent ensemble : une voix d’outre-tombe en forme de mémoires qui surgit sur des images actuelles, dans un contraste saisissant que le cinéaste américain n’aurait sûrement pas renié… En contrepoint de cet enregistrement, les analyses dOliver Stone et Quentin Tarantino louent le travail visionnaire de leur aîné, avec toutes leurs réserves sur un homme qui a toujours voulu visé plus haut que possible et en a fait constamment les frais, refusant de réaliser des films parce que le budget proposé par les studios ne lui convenait pas.

Plan du documentaire Michael Cimino un mirage américain dans lequel le cinéaste est chez lui, gobelet de café à la main, devant une baie vitrée.

© Lost Films

Michael Cimino, un mirage américain est un portrait du cinéaste en format paysage. Car, pour cet adorateur de John Ford, la question essentielle qui va traverser son œuvre est de savoir si l’Amérique de John Ford existe encore. Celle des Raisins de la colère (1940) ou de Quelle était verte ma vallée (1941), celle qui se raconte à travers ses grands espaces et son idéal de petite communauté. Loin des nouveautés formelles et thématiques du Nouvel Hollywood, Cimino recherche la grandeur perdue de l’Amérique d’avant-guerre. Dans son premier long-métrage Le Canardeur (1974), la vedette Clint Eastwood, déjà classée comme conservatrice à l’époque, dira au jeune Jeff Bridges : « Tu arrives dix ans trop tard ». Une affirmation programmatique pour Jean-Baptiste Thoret, qui y voit l’image d’un cinéaste qui n’est pas dans son époque, qui cherche un idéal perdu, peut-être même en proie à la mélancolie. Mélancolique, le documentaire de Jean-Baptiste Thoret l’est lui-même. Les grands espaces américains sont longuement filmés sur une musique planante, et l’émotion est palpable chez l’acteur John Savage, lorsque celui-ci écoute longuement et en silence la musique de Stanley Myers de Voyage au bout de l’enfer. C’est toute la spécificité du documentaire : donner à sentir, à vivre le sentiment que M. Cimino a cherché dans tous ses films que ce soit la vision nostalgique de Le Canardeur avec ses deux héros issus d’un passé révolu, l’Eden américain perdu dont fait référence le titre de La Porte du paradis (1980) ou encore l’obstination du capitaine Stanley White à réparer sa communauté dans L’Année du dragon (1985), Michael Cimino n’a eu de cesse de tenter de réanimer le mythe de l’âge d’or américain qui lui semblait avoir disparu. À moins que cela n’ait été un mirage ?

Une friche industrielle, en plan large, dont les fumées se dirigent vers un ciel gris ; scène du film Michael Cimino un mirage américain.

© Lost Films

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ». John Ford encore. C’est sûrement de ce mirage dont nous parle Thoret et que Cimino avait sûrement compris : celui d’un pays qui s’est construit sur des mythes qui n’ont jamais été. Car pour Cimino, comme nous le dit le documentariste, « faire du cinéma, c’est inventer une nostalgie pour un passé qui n’a jamais existé ». En décortiquant la fabrication de ses premiers films, Jean-Baptiste Thoret illustre parfaitement cet aphorisme. Les projections d’extraits des œuvres sur des grands bâtiments typiquement américains (on sait que M. Cimino était un admirateur de l’architecte Frank Lloyd Wright) viennent contribuer à ressentir cette illusion, cette image éphémère, écran permanent. L’image du passé rêvé s’en va, seule reste la dure réalité actuelle du ciment et de la pierre. La traduction française du film Imitation of Life (Douglas Sirk, 1959) fut Mirage de la vie : imitation ou mirage ? C’est peut-être dans cette ambiguïté, entre une recréation du réel et son illusion, que réside le cœur du cinéma de Michael Cimino que Jean-Baptiste Thoret nous donne à découvrir dans Michael Cimino, un mirage américain. Un voyage à travers les lieux marqués de la mémoire du cinéaste américain. Et inversement.


A propos de Baptiste Salvan

Tombé de la Lune une nuit où elle était pleine, Baptiste ne désespère pas de retourner un jour dans son pays. En attendant, il se lance à corps perdu dans la production de films d'animation, avec son diplôme de la Fémis en poche. Nippophile invétéré, il n’adore pas moins "Les Enfants du Paradis", son film de chevet. Ses spécialités sont le cinéma d'animation et les films japonais.

Laisser un commentaire