May


Avant d’être un film de genre, May (Lucky McKee, 2002), en combo DVD/Blu-Ray chez ESC Distribution, raconte l’histoire simple d’une jeune femme perfectionniste et un peu dérangée qui manque cruellement d’affection. Lent et peu spectaculaire, le film a tout pour faire fuir les amateurs de splatter horror. Mais pour peu qu’on s’y laisse prendre, il peut semer le trouble tout aussi efficacement… De fil en aiguille.

Angela Bettis se maquille en contre-jour, le visage éclairé par une brutale lumière jaune dans le film May.

© Tous Droits Réservés

L’amour en pièces détachées

Une poupée de porcelaine avec des yeux que l'on dirait humain dans le film May.

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Assistante dans une clinique vétérinaire et couturière à ses heures perdues, May (Angela Bettis) est introvertie, socialement inadaptée depuis son enfance durant laquelle elle a subi le rejet et les moqueries de ses camarades à cause d’un strabisme prononcé. Son unique amie est Soozy, une poupée gothique enfermée dans une boîte que sa mère lui a transmise. En-dehors de son travail, où Polly sa collègue lesbienne et superficielle (Anna Faris, figure récurrente des Scary Movie) lui fait régulièrement des avances à peine déguisées, elle vit une profonde solitude jusqu’au jour où elle tombe sous le charme d’Adam (Jeremy Sisto), un bellâtre à la Jim Morrison passionné de cinéma. Ou plutôt, elle craque sur ses mains, qu’elle juge parfaites. Dès lors, elle essaie, maladroitement, d’attirer l’attention du beau jeune homme.

Dans ses deux premiers tiers, May tient plus du drame psychologique que de l’horreur, peignant les tentatives de son personnage principal de sortir de la solitude et chercher une normalité qui la fuit. Si ses petites péripéties quotidiennes sont teintées d’un certain humour, elle mène un combat perdu d’avance du fait de la défection constante des personnes en qui elle place sa confiance : Adam d’abord, puis Polly, mais aussi une enfant aveugle et farouche qu’elle veut aider. C’est donc à force de déconvenues et de déceptions que May va franchir la ligne rouge. La différence et la marginalité qui en découle, le sentiment de trahison qui mène au passage à l’acte, voici des thèmes qui ont été maintes fois déclinés dans le cinéma d’horreur comme dans Carrie au bal du diable (Brian De Palma, 1976) – amusante coïncidence : Angela Bettis a joué la même année dans un remake de Carrie (David Carson, 2002) – ou plus récemment Pearl (Ti West, 2022). Mais ici, pas de jump scare ni de déchaînement gore, rien de franchement effrayant si ce n’est la fixité du visage de l’inquiétante Soozy ou quelques scènes vaguement dérangeantes, toujours liées à des atteintes à l’intégrité corporelle d’un chat, d’un chien, d’un être humain. En outre, un rythme très lent et une bande son indie rock éloignent encore un peu May des canons du genre. C’est surtout un malaise confus et la sourde potentialité d’un déchaînement que l’on ressent dans cette première partie.

Ce n’est que dans la dernière demi-heure que le film justifie pleinement son appartenance à l’horreur dont il épouse soudainement plusieurs déclinaisons comme le slasher et le body horror, sans jamais tomber toutefois dans la surenchère graphique même si la première mise à mort, celle du punk qui vient de faire une macabre découverte dans le congélateur de May. est la plus crue. Par ailleurs, il existe une dimension fantastique d’arrière-plan, indéfinissable, floue, laissant le soin au spectateur d’arriver à ses propres conclusions. Soozy est-elle douée de vie, bien que rigoureusement immobile ? McKee multiplie les plans sur son visage figé au point qu’on s’attend en permanence à le voir s’animer. La poupée ressent-elle de la jalousie, exerce-t-elle une influence sur May, ou tout cela se passe-t-il (SPOILERS) comme la scène finale, dans son esprit dérangé ? Si le basculement dans le surnaturel est loin d’être évident, les références à la créature de Frankenstein le sont, elles, dès le générique et son poupon démembré qu’on aperçoit régulièrement pendant le film. Ainsi, les propres vêtements de May sont fait d’un patchwork de tissus et elle voit son « compagnon idéal » comme un assemblage de morceaux qu’elle trouve individuellement parfaits : les mains d’Adam, le cou de Polly et les jambes de sa sex friend… La conclusion ne vient que confirmer l’appartenance de l’œuvre à la grande famille des descendants de la créature rapiécée.

Blu-Ray du film May proposé par ESC.Les compléments du Blu-Ray de ESC Distribution – un making of brut de décoffrage, un entretien avec Jeremy Sisto qui raconte ses souvenirs de tournage, une analyse assez sommaire des liens existant entre May et le mythe de Frankenstein – ne présentent pas d’intérêt majeur. Seuls les commentaires du réalisateur nous en apprennent davantage sur le film, en particulier les influences, les inspirations et les éléments de sa vie personnelle que McKee, dont c’est le premier long-métrage, a portés à l’écran. Son œuvre est résolument à part dans le genre auquel elle appartient, en cultivant l’étrangeté et le malaise plutôt que l’épouvante pure. S’il aura du mal à attirer un public qui n’a que l’embarras du choix, il convaincra peut-être une autre frange de cinéphiles, ceux qui ont été sensibles à Black Swan (Darren Aronofsky, 2010) ou Midsommar (Ari Aster, 2019), par exemple, plus réceptifs aux terreurs psychologiques qu’à la violence graphique.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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