Après Roma Violenta (Marino Girolami, 1975), Napoli Violenta (Umberto Lenzi, 1976) ou Milano Violenta (Mario Caiano, 1976), voici Provincia Violenta (Mario Bianchi, 1978) qui surfe en fin de vague sur le genre poliziottesco italien et que se charge de rééditer Le Chat qui fume. Une série Z comme on les aime… Ou pas.

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Go ahead, make my day
Si le cinéma italien sait nous réserver de bonnes surprises, même des années après leurs sorties, il arrive que d’autres propositions soient plus douteuses. En tous cas elles sont toujours révélatrices d’une époque et d’un marché. En l’occurrence, la réédition de Provincia Violenta nous rappelle au poliziottesco, ce sous-genre violent du polar transalpin, tout en illustrant ses limites, celles d’une recette exploitée jusqu’à la corde. À la fois caricature des films qu’il essaye de piller et exemple typique de la série B fauchée comme les blés, le film de Mario Bianchi a cela de fascinant que sa maladresse et son absence de tenue globale en font un cas d’école du bis italien. Nous sommes à la fin des années 70 et le poliziottesco, genre né de la crise morale et politique de l’Italie des Années de Plomb, a connu ses grandes heures grâce à des réalisateurs comme Fernando Di Leo (La Trilogie du Milieu, 1972-1973) ou Umberto Lenzi (Échec au gang, 1978). Arrivé après le train, Bianchi, passé par le western et l’érotisme, s’essaie donc au film de flics à la gâchette facile, sans trop de conviction ni d’inspiration. Provincia Violenta suit donc Franco Sereni, policier mis à pied pour ses méthodes expéditives, qui va reprendre officieusement du service pour démanteler un réseau de chantage sexuel. En effet dans des salons de beauté, de riches femmes sont droguées puis photographiées nues avant d’être soumises à l’extorsion. Sereni va tenter de faire tomber Augusto, l’homme derrière tout ça, et de faire éclater la vérité à sa manière.

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Alors oui, sur le papier, cela pourrait ressembler aux prémices d’un thriller nerveux et décomplexé, mais en pratique il n’en est rien. Le film a beau s’ouvrir sur une séquence de braquage relativement spectaculaire, la suite accumulera les maladresses en tous genres : ruptures de ton totalement aléatoires, ellipses incompréhensibles et dialogues indigents. Pour quelques scènes « d’action », le long-métrage s’enfonce dans un enchainement de séquences statiques pour la plupart inutiles voire risibles. De même Provincia Violenta, dans son premier acte, accumule différentes pistes narratives pour mieux les abandonner en chemin dix minutes plus tard, sans explication aucune. On ne sait plus si ce sentiment de confusion tient à une écriture totalement aux fraises ou au montage haché et maladroit, le fait est que le spectateur est le plus souvent livré à lui-même dans ce récit qui ne tient pas la route une minute. Et difficile de parler de mise en scène ou même d’intentions de la part du réalisateur tant Mario Bianchi se contente du minimum syndical. Les décors sont d’une pauvreté absolue faisant passer la bagarre de Captain America : Civil War (Anthony & Joe Russo, 2016) sur le tarmac d’un aéroport pour un sommet de direction artistique. La lumière, plate à souhait, est digne d’une sitcom AB Productions. Quant aux quelques scènes d’actions, montées à l’aveugle, elles rappellent les meilleures parodies des Inconnus. Posant sa caméra sans réflexion, comme un témoin passif, le cinéaste n’invite à aucune tension ni danger.
Dans le rôle principal, Lino Caruana est d’une fadeur presque désarmante. Avec sa moustache piquée à Charles Bronson et sa volonté à peine déguisée de s’inscrire dans les pas de L’Inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), il éteint les scènes où il apparait, c’est-à-dire à peu près toutes. Si cela en devient presque touchant, cela ne nous sort pas de notre torpeur et ne crédibilise pas pour un sou son personnage de justicier solitaire. À ses côtés, ou plutôt face à lui, Richard Harrison dans le rôle du méchant de service, fait ce qu’il peut avec ce qu’il a c’est-à-dire pas grand-chose. Son Augusto stéréotypé à mort est à peine esquissé rendant ses motivations aussi superflues qu’opaques. Quant à Al Cliver, un habitué de la production fauchée italienne, il incarne un tueur sadique avec un excès de zèle si grotesque qu’il en devient presque le seul point fort de la distribution. On ne parlera pas des personnages féminins puisque réduits à des silhouettes, ils sont soit des proies, soit des victimes, soit des témoins apeurés. Mario Bianchi est si occupé à filmer leurs fesses et leurs seins qu’il en oublie de les caractériser autrement. Allez, pour nuancer un petit peu et parce qu’on n’est pas méchants chez Fais Pas Genre, on notera que la musique signée Stelvio Cipriani sort un peu du lot, empêchant Provincia Violenta de couler tout au fond de la médiocrité.
En fait on peut voir Provincia Violenta de deux manières. Soit un échec total, un polar mou, mal écrit, mal joué, mal filmé, misogyne au possible et anti-spectaculaire ; soit comme un objet bis involontairement comique, témoin d’un genre en déliquescence, à la frontière du nanar pur sucre et du document d’époque. Cette deuxième lecture permet de faire gagner au film une valeur quasi patrimoniale. Il incarne l’épuisement des formules narratives du poliziottesco, la chute esthétique d’un cinéma populaire orphelin de budget et d’idée. Il montre ce qu’il reste d’un genre quand il est exsangue, usé, répété et vidé de sa substance politique. Provincia Violenta n’est pas un bon film. C’est même, à bien des égards, un très mauvais film. Mais un mauvais film intéressant dans ce qu’il raconte du septième art italien. Il peut amuser ou irriter, il ne laissera pas tout à fait indifférent. : c’est surement là, dans l’absolu, son mérite. Un aspect mis à l’honneur dans cette réédition du Chat qui fume à la restauration d’image parfaite – compte tenu la pauvreté initiale – et ne bénéficiant, vu qu’il n’est jamais sorti dans l’hexagone, que d’une piste audio italienne très bien restituée. Du côté des bonus, l’éditeur propose une interview de l’actrice Alicia Leoni, bien consciente de la piètre qualité de l’œuvre, qui se livre à quelques confidences extra-artistiques. Des indiscrétions presque plus passionnantes que ces aventures de simili Harry Callahan…



