Megalomaniac


Retour sur le festival Grindhouse Paradise à Toulouse qui avait eu le culot de projeter en fin de soirée le film sombre et suintant Megalomaniac (Karim Ouelhaj, 2002), narrant les chroniques criminelles d’un tueur en série et de sa discrète sœur. Une œuvre désespérée à ne pas mettre devant tous les yeux, visible aujourd’hui sur la plateforme Shadowz.

Une jeune femme est allongée dans son lit ancien, l'air anxieux ; à ses côtés, une poupée, ancienne elle aussi, dans un vieux berceau ; scène du film Megalomaniac.

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C’est arrivé près de chez vous

Selon Stephen King, le maître absolu de l’horreur, rien n’est plus terrifiant sur Terre que la réalité. La peur infantile du monstre caché dans le placard ne remplacera jamais la terreur rationnelle du psychopathe au coin de la rue prêt à vous tuer sans aucune raison. La folie et la cruauté humaine ont engendré dans l’Histoire des récits si horribles qu’aucune imagination suffisamment fertile n’aurait pu les coucher sur le papier. Mais au-delà de cette peur terriblement terre à terre, il y a aussi cette fascination pour les âmes les plus noires. Les amateurs de true crimes documentaries sont les premiers à se délecter de ce genre de récits sur les tueurs en série, avec un amour malsain assumé pour les histoires les plus glauques du catalogue. Netflix et consorts l’ont bien compris et ne se privent pas pour décortiquer salement tous les faits divers qui leur passent sous la main. (voir notre article Comment Netflix maquille le crime). Mais finalement, que reste-t-il une fois la télé éteinte, après cette accumulation de faits, de détails répugnants, de témoignages larmoyants ? Qu’est-ce que le tueur laisse derrière lui à part des traces de sang sur un parquet ? Partant de cette interrogation, Karim Ouelhaj va imaginer la « suite » fantasmée d’un fait divers bien réel mais toujours non élucidé, celui du « Dépeceur de Mons », un tueur qui aurait sévi dans les années 90 en Belgique en éparpillant les corps de cinq femmes dans des endroits aux noms évocateurs tels que « L’avenue des bassins » ou « rue du Dépôt ». N’étant qu’un prétexte pour introduire le récit, la figure « réelle » de ce psychopathe disparaitra vite du scénario, lui laissant à peine le temps d’assister à la naissance de sa fille des entrailles mêmes d’une de ses propres victimes, sous le regard terrifié de son premier fils, Félix.

Un homme blessé et sans pantalon est recroquevillé sur un trottoir délabré, en pleine rue ; plan issu du film Megalomaniac.

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Même s’il démarre à partir d’un fait divers, Megalomaniac se révèle être plus de la fiction horrifique qu’un documentaire. Voulant marquer cette différence, le réalisateur impose d’emblée son atmosphère fantastique, très loin du réalisme granuleux d’un autre film de tueur en série, Henry, Portrait d’un sérial killer (John McNaughton, 1986). Nous ne retrouvons pas ici des appartements miteux mais une demeure gothique, en totale contradiction avec le paysage urbain et industriel que l’on peut apercevoir lors des rares sorties de la fratrie. L’essentiel de l’action se déroule dans leur maison, aussi difforme que leurs âmes coincées dans un passé qui les emprisonne et où tout semble brisé, suranné, cachant dans ses moindres recoins de sombres secrets. Cette absence de chaleur et d’humanité est renforcée par la photo bleutée et ce vide constant, en dehors comme à l’extérieur de la maison, donnant à l’apparence du décor des allures de fin du monde. Personne ne rit, personne n’a l’air d’être heureux et les rares visages que l’on peut apercevoir reflètent la laideur qu’ils possèdent à l’intérieur. Quel que soit l’endroit, tout semble perdu et le spectateur comprend immédiatement cette fatalité, cette impossibilité de fuir. Ces allures de cauchemar sont renforcées par des mises à mort d’un réalisme gore surprenant mais entrecoupées par des flashs fantomatiques peuplés de créatures effrayantes. Jouant sur ces ombres dont seul le regard transperce, rampant telles des reptiles, elles semblent elles-mêmes plus hantées que véritablement agressives. Elles encadrent les personnages et les scènes de crimes, souvent filmées au ralenti au même titre que les véritables cauchemars, comme si le temps s’étirait sans fin dans la douleur. La musique gutturale finit de nous enfermer dans ces scènes d’agressions physiques et psychologiques. Au lieu de créer une distance, cet onirisme ambiant nous enfonce encore plus dans la violence. Celle, plutôt terre à terre de Félix, ainé du Dépeceur de Mons qui perpétue l’œuvre de son père et celle, plus psychologique et auto-destructrice de sa sœur Martha. On ne saura pas grand-chose de Felix, hôte hantant plus la maison que vivant vraiment dedans. Comme son père, il restera cette figure éloignée et inatteignable, ce symbole de la domination masculine sur les femmes vivant sous son toit et notamment sur sa sœur. Embarrassée à la fois par son enveloppe corporelle et par sa schizophrénie illustrée clairement par les conversations et les insultes qu’elle s’adresse à elle-même, Martha est une figure bien plus complexe que Félix. Ainsi, l’histoire ne va pas se concentrer sur les meurtres du frère psychopathe mais sur le quotidien de cette dernière, héritière à la fois des gènes de sa mère la victime et de son père, le bourreau. Écartelée par cet héritage, elle ne cessera de lutter contre ses pulsions, montant crescendo dans l’acceptation de celles-ci. Cédant à sa gourmandise au début du film, elle écrasera de ses mains les restes d’un gâteau afin de les manger goulûment pour finir, à la fin du récit, par carrément écraser un crâne humain.

Des silhouettes errent tête baissée dans un tunnel d'égout plongé dans une lumière rouge dans le film Megalomaniac.

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Cette famille, créée sur le silence, continue de broyer Martha qui tait les nombreux viols commis par ses collègues de travail. Filmés souvent en parallèle des crimes de son frère, ils renforcent cet aspect traumatique et son statut de victime à nouveau. Portant du début à la fin ce fardeau, on pourrait imaginer que le réveil de sa violence n’est qu’un juste retour des choses contre ce qui l’a engendrée, qu’elle libère ses pulsions pour se faire justice elle-même, comme dans un rape and revenge. Or, ces premières victimes seront, comme celles de ses seuls exemples masculins, des femmes innocentes. Ignorée ou rabaissé par ces hommes, elle jalouse ces femmes qui suscitent le désir dans leurs yeux, contrairement à elle. Ce besoin d’exister dans le regard de son frère symbolise un dernier geste unissant auparavant deux personnes vivant dans la même maison mais dans des réalités différentes à s’unir pour ne former qu’une entité vengeresse. Et Megalomaniac de se conclure tel qu’il a commencé. Une renaissance ou seulement la suite d’un cycle ?


A propos de Charlotte Viala

Vraisemblablement fille cachée de la famille Sawyer, son appétence se tourne plutôt vers le slasher, les comédies musicales et les films d’animation que sur les touristes égarés, même si elle réserve une place de choix dans sa collection de masques au visage de John Carpenter. Entre deux romans de Stephen King, elle sort parfois rejoindre la civilisation pour dévorer des films et participer à la vie culturelle Toulousaine. A ses risques et périls… Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riRbw

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