Indiana Jones et le cadran de la destinée


Conclusion de quatre décennies d’aventures aux quatre coins du globe et de ses légendes, Indiana Jones et le Cadran de la destinée (James Mangold, 2023) se devait de réussir la sortie du héros et par la même occasion, celle de son mythique interprète. Ce sans ses deux papas, George Lucas et Steven Spielberg, tout aussi légendaires que l’archéologue lui-même ! Après un quatrième opus en demie teinte, ce Indiana Jones et le cadran de la destinée vient-il nous confirmer que la place d’Indy est désormais dans un musée ?

Gros plan sur le visage de Harrison Ford, en contre-jour, portant son chapeau ; une ombre lui coupe le visage en deux ; plan issu du film Indiana Jones et le cadran de la destinée.

© Disney / Lucas Film LTD

The Old Indiana Jones Chronicles

Chez FPG, on voit les choses en grand ! Alors avant de parler de ce nouveau film estampillé Indiana Jones, nous sommes longuement revenus sur la genèse du personnage, de son parcours et surtout, en quoi la saga avait évolué dans le sillage des mouvements filmographiques de Steven Spielberg, un retour nécessaire pour comprendre où en est arrivé cette saga atypique dans le paysage hollywoodien. Et comme elle est aujourd’hui orpheline de son réalisateur attitré – Spielberg ayant préféré jeter l’éponge – plongeons-nous rapidement sur la filmographie du courageux cinéaste ayant pris le relai, James Mangold. Et s’il est bien un qualificatif à mettre sur l’œuvre de Mangold, de prime abord, c’est bien l’éclectisme. Au cours de sa riche carrière, il a en effet touché au drame intimiste avec Une Vie Volée (1999), au thriller psychologique avec Identity (2003), au biopic scolaire mais impeccable avec Walk the line (2005), au western avec 3h10 pour Yuma (2007) et même au film de super-héros avec son diptyque sur Wolverine (2013, 2017). À y regarder de plus près, il est pourtant possible de repérer quelques motifs récurrents dans sa filmographie. Qu’il s’agisse du temps avec un grand T – avec son héros voyageant à travers le temps dans Kate et Léopold (2001), son super-héros increvable dans Wolverine : Le Combat de l’immortel (2013) ou son étude du long parcours en dents de scie de Johnny Cash – de son goût pour le spectaculaire – les séquences de courses du pas terrible Knight and day (2010) ou du très bon Le Mans 66 (2019) – ou des histoires crépusculaires qui s’attardent sur la décrépitude de ses personnages – de Freddy du magnifique Copland (1997) à Logan (2017) – Mangold peut être considéré comme un véritable auteur de blockbusters. Le voir ainsi succéder au GOAT en la matière est donc tout à fait logique et plutôt rassurant. Nous le rappelions dans notre article sur la saga, le quatrième film, si décrié, montrait l’une des limites de Spielberg : filmer la vieillesse de ses héros. À l’époque du Royaume des Crânes de cristal, en 2008, Harrison Ford n’avait que 65 ans, mais déjà apparaissaient les limites physiques d’un personnage qu’on avait jusqu’alors connu dans la fleur de l’âge. Pour aujourd’hui le filmer à 80 balais bien tassés, Mangold semblait donc, si  l’on en croit son CV, l’homme de la situation.

Harrison Ford ligoté à une chaise portant un uniforme Nazi, dans une grotte éclairée par une torche, dans le film Indiana Jones et le cadran de la destinée.

© Disney / Lucas Film LTD

Indiana Jones et le Cadran de la destinée se déroule en 1969, soit dix ans après le dernier volet, bien qu’il s’ouvre sur un petit retour en arrière, en 1944, lors de sa séquence d’introduction. Une façon simple mais efficace de retrouver les ennemis préférés d’Indy, les Nazis. Alors que l’Allemagne d’Hitler s’apprête à perdre la Seconde Guerre Mondiale, Indiana Jones affronte Jürgen Voller pour un objet qui sera le MacGuffin du film : le cadran d’Archimède. Des années plus tard, en 69 donc, Indiana est en déprime absolue puisque Mutt, son fils, est mort et que son mariage avec Marion est sur le point de se conclure par un divorce. Alors qu’il part en retraite, Helena, sa filleule, refait surface pour l’inviter à achever sa quête du cadran d’Archimède… En dire davantage serait prendre le risque d’en dire trop et de divulgâcher les quelques surprises qui ne nous ont pas déjà été dévoilées dans les bandes-annonces. Première chose à dire d’emblée, c’est que LucasFilm n’est pas tombé dans le yolo complet de la postlogie Star Wars (2015 à 2019), à savoir que le studio évite le phénomène intrinsèque à ce genre de revival : le grand n’importe quoi du fan service. Évidemment que le film s’adresse en premier lieu aux aficionados du personnage et de la saga, mais il dissémine habilement les clins d’œil et autres caméos qui ont de vraies utilités au sein du récit. Par exemple, l’apparition de Sallah, toujours interprété par John Rhys-Davies, au-delà du plaisir qu’elle procure, a pour but d’être l’impulsion qu’il manque à Indy pour renfiler son chapeau tout en soulignant le propos plus global du film sur lequel nous reviendrons. Surtout, contrairement à certains revivals, allez, au hasard Jurassic World (2015 à 2022) et Star Wars, où les personnages d’antan que nous aimons d’amour étaient plutôt maltraités par une nostalgie mal placée, Mangold offre ici un Indiana Jones que le temps a brisé et qui va bénéficier d’un arc narratif réel. Loin de venir faire de la figuration de luxe, Indy va devoir faire face à une nouvelle quête existentielle ; à son âge et compte tenu de tout ce que la vie lui a retiré, a-t-il encore sa place dans ce monde et son époque ? Disney, Mangold et ses scénaristes se permettent donc de proposer un héros diminué au corps fourbu – même si votre serviteur aimerait être gaulé ainsi à 80 ans ! – et qui, pire que tout, n’a plus tellement la foi en ce qui l’a toujours animé jusqu’ici. Tout l’enjeu du film, et notamment au travers sa relation avec Helena, sera de revenir vers ses convictions et, par la même occasion, de conclure l’histoire de ce personnage mythique dans son ensemble. Ce n’est pas parfait. On peut reprocher au film son côté trop attendu car, même dans son dernier acte audacieux, le scénario pèche par sa prévisibilité. On entrevoit presque un geste à la Ryan Johnson des Derniers Jedi (2017) puisque Le Cadran de la destinée détruit littéralement deux des aspects les plus clivants du volet précédent – Mutt et le mariage d’Indiana – mais on se rend vite compte que cela enrichi le background de l’archéologue et que Mangold est bien trop respectueux de l’œuvre de Spielberg pour se permettre quelconque pied de nez.

Sur le wagon d'un train qui traverse une zone brumeuse et indéfinissable : au premier plan, deux jambes, à l'arrière plan, au loin, deux silhouettes d'homme dont celle d'Indiana Jones ; scène du film Indiana Jones et le cadran de la destinée.

© Disney / Lucas Film LTD

Si la mise en scène de Mangold a toujours su, tout au long de sa filmographie, se faire oublier derrière ses sujets et faire montre d’un certain classicisme, dans Le Cadran de la destinée, le défi est double : faire exister sa patte tout en se glissant dans les pas de son illustre prédécesseur. Et il y arrive ! Sans atteindre le génie de Spielberg, notamment dans tout ce qui touche à l’icônisation d’Indiana Jones, Mangold insuffle assez de souffle et de fraicheur pour retrouver l’esprit de la saga. L’introduction de vingt minutes est un petit modèle d’hommage pulp qui, si on suspend assez fort sa crédulité concernant un de-aging pas toujours heureux sur les plans larges, est un pur plaisir. La course poursuite à Tanger rappelle dans sa construction et le chaos qu’elle met en images la course poursuite dans les rues de Bagghar des Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne (2011), qui était peut-être le véritable cinquième Indiana Jones de Spielberg. On peut regretter quelques longueurs, surtout dans le milieu du film ; quelques effets visuels aléatoires comme le fameux rajeunissement numérique ou dans la séquence finale où certaines incrustations pèchent complètement ; ou un manque de folie global : mais le plaisir est là, intact. La quête de ce cinquième épisode est somme toute assez classique mais elle convoque tout ce qu’on attend d’un Indiana Jones : réflexion, trahisons, dépaysement et explorations. Peut-être que les scénaristes auraient gagné à ne pas faussement complexifier leur scénario par trop d’intrigues annexes, mais on peut saluer une écriture qui ne se vautre pas dans l’humour « à la Marvel » qui désamorcerait chaque situation dramatique par une blagounette, et qui fait la part belle aux seconds couteaux, Helena Shaw en tête. Helena, la filleule donc, fonctionne comme un miroir inversé d’Indiana en cela qu’elle représente la gouaille, la fougue et l’irrévérence de que notre héros avait dans les trois (voire quatre) premiers films, les idéaux et l’éthique en moins. Au contact de l’autre, Helena et Indiana vont se rejoindre et se canaliser. C’est un classique de ce genre de récits, mais cela fonctionne et range instantanément Helena parmi les sidekicks les plus réussis de la franchise. Prends ça Mutt Williams !

© Disney / Lucas Film LTD

Cela tient évidemment au casting puisque Phoebe Waller-Bridge apporte tout son charisme à ce personnage qui risque de piquer la gorge et les yeux des plus fragiles des anti-wokistes. Mais qu’importe, là où Disney a souvent tendance à surfer sur les mouvements de société par pur opportunisme, voir l’actrice composer une telle femme libre et indépendante est un pur régal vu la façon intelligente dont le film en profite pour mettre en perspective le personnage d’Indiana Jones. Elle est accompagnée du jeune acteur français Ethann Isidore, qui campe avec beaucoup d’assurance Teddy, un adolescent orphelin façon Demi-Lune du Temple maudit (1984). Antonio Banderas vient passer une tête pour une poignée de scène avec tout le flegme qu’on lui connait. Et Mads Mikkelsen campe un antagoniste un poil attendu… Vu le pedigree du monsieur, on pouvait s’attendre à un peu plus de folie mais l’acteur reste curieusement dans une sorte d’intériorisation, qui, si elle sied au personnage, peut potentiellement décevoir les amateurs de scientifiques nazis un peu fous que nous sommes. Reste que la menace qu’il représente est un peu anecdotique et a du mal à rivaliser avec les Belloq ou Donovan des précédents volets. Harrison Ford quant à lui retrouve les guêtres de son personnage fétiche avec une aisance déconcertante. Si au début du film, le héros vieillissant n’est plus que l’ombre de lui-même et se trouve totalement désacralisé – il fallait oser représenter la vieillesse d’un corps avec autant de frontalité, bravo – dès qu’il enfile son chapeau et son blouson de cuir, la magie opère à nouveau. Le film privilégie les courses à cheval ou motorisées pour compenser le fait que l’acteur ne puisse plus courir comme avant, mais à aucun moment cela n’est ridicule. Ford, du haut de ses 80 printemps, insuffle même au film toute sa mélancolie. On sent dans ses yeux, dans chaque plis de chaque ride, tout le poids supporté par le Docteur Jones et c’est la flamme de tout un pan de l’histoire du cinéma qui se ravive une dernière fois pour s’éteindre à jamais sous nos yeux. La dernière scène est à ce titre un joli moment d’émotion qui tient autant aux interprètes qu’au sentiment d’assister à la conclusion d’une histoire qui nous aura accompagné plus de quarante ans. La partition musicale de John Williams, peut-être la dernière, contribue sans forcer à cette impression. Le film réussi ce que n’était pas parvenu à faire le précédent : évoquer le crépuscule d’un héros légendaire sans le dénaturer pour autant. Tout n’est pas parfait et on peut toujours se demander si l’histoire n’aurait pas mieux fait de s’arrêter aux derniers plans, dans les roches de Petra, de La Dernière croisade (1989), mais ce film, comme le quatrième, existe et propose une belle réflexion sur le deuil, le temps qui passe et comment exister dans un monde que l’on ne comprend plus vraiment. Au travers un film parfois trop sage et trop long, moins roller coaster qu’avant, Mangold enfile les chaussons de Spielberg sans complexe et avec un respect total pour ce morceau d’histoire du cinéma. Adieu, donc, Indiana Jones et merci pour tous ces frissons et cet émerveillement que vous nous aurez procuré pendant quarante-deux ans…


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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