Pinku Eiga, des roses et des épines


Genre emblématique du cinéma alternatif japonais l’appellation pinku eiga désigne depuis les années soixante le cinéma érotique nippon. Ce cinéma d’exploitation à petit budget est cependant loin d’être monolithique. Permettant à toute une nouvelle génération d’artiste de débuter et de s’exprimer librement, l’histoire du pinku eiga est émaillée de véritables œuvres politiques et avant-gardistes. Ce sont cinq de ces objets hors-normes que propose Carlotta dans son coffret Blu-Ray et DVD 5 Pink Films.

Sur fond noir, deux mains de femmes attrapent les reins d'un dos d'homme sur lequel est tatouée une divinité japonaise, plan d'un film pinku eiga.

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Le rose, mais surtout les épines

L’érotisme au Japon mériterait très certainement des thèses entières. N’ayant que quelques lignes et de sérieuses lacunes culturelles nécessaires pour entamer une telle entreprise, on se contentera de dire ici que que le rapport japonais à l’érotisme est aussi passionnant qu’il est complexe et trouble. En cela l’histoire du pinku eiga, cinéma érotique né au début des années soixante en est un parfait exemple. Jugé indécent, sulfureux, c’est aussi ce genre qui redonna de la vitalité à l’industrie cinématographique d’alors, qui commençait à subir les mauvais effets de l’essor de la télévision. Né de l’exploitation, conçu originellement comme un divertissement à bas coûts attirant un public masculin par sa promesse de nudité et d’actes sexuels (simulés) c’est pourtant, à lui aussi, qu’on doit une nouvelle avant-garde dans le cinéma japonais, à la fois esthétique et politique. Attirant notamment de jeunes réalisateurs dont le champ d’action était limité dans l’industrie traditionnel, ce cinéma-là va aussi devenir l’espace de réflexion et d’expression de nouvelles générations underground, nées de sociétés indépendantes loin (dans un premier temps) des grands studios, et pourtant une part essentielle du cinéma japonais entre les années soixante et quatre vingt-dix. Le coffret 5 Pink Films proposé par Carlotta propose un aperçu de ce genre à travers cinq films restaurés, cinq œuvres bien singulières, à la fois hors normes et proposant un panorama de ce qui peut constituer l’essence et l’intérêt du Pinku Eiga. Cinq longs-métrages : Une Poupée Gonflable dans le Désert (Atsushi Yamatoya, 1967), Prière d’Extase (Masao Adachi, 1971), Une Famille Dévoyée (Masayuki Suo, 1984), Deux Femmes dans l’Enfer du Vice (Kan Mukai, 1969), Chanson pour l’Enfer d’Une Femme (Mamoru Watanabe, 1970), permettant peut-être de saisir le sel de ce genre si particulier.

Un homme et une femme nus l'un sur l'autre, l'homme s'approche pour l'embrasser dans le cou, elle a une expression comme de douleur ou comme si elle tentait de le rejeter sans s'y résoudre, plan en noir et blanc issu d'un film pinku eiga.

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Le plus simple dénominateur commun entre ces œuvres est évidemment leur teneur érotique. C’est au début des années soixante que les premiers films comportant des scènes de nudité font leur apparition au Japon. Fortement contraints par la censure dans ces premières années, il est assez révélateur à cet égard de comparer les pinku eiga les plus anciens aux plus récents. Une évolution est clairement visible entre les films des années soixante et ceux des années quatre-vingt comme Une Famille Dévoyée. Alors que dans les œuvres les plus anciennes, l’érotisme reste assez léger et clairsemé dans le récit, Une Famille Dévoyée se permet bien plus de malices, et commence même à représenter des sexualités sortant du cadre, quand les représentants du genre des années soixante conservent un schéma plus « traditionnel » (une configuration ayant fait ses preuves : un papa, une maman, un missionnaire). Au-delà de la nudité et de l’érotisme donc qui restent dans la plupart des longs-métrages présents dans ce coffret assez épars, on trouve plus généralement dans ces pinku eiga, avant toute chose, une volonté de montrer ce qui est subversif. Dans la plupart de ces œuvres, le sexe va assez souvent de paire avec une forme de violence. Une Poupée suit les aventures d’un détective qui a la gâchette facile, quand Deux Femmes met clairement en scène un viol. La fascination simultanée pour l’érotisme et pour la violence crée très certainement un malaise, et nous rappelle que malgré les quelques décennies passées, ce ne sont pas des œuvres à mettre entre toutes les mains. Le malaise exprimé n’est sûrement pas anodin ni accidentel, tant il faut rappeler que les films proposés sont aussi, éminemment politiques.

Dans un salon japonais, avec une unique ampoule au plafond diffusant une lumière blanche, dînent deux hommes en blanc et une femme, entre eux, vêtue en bleu.

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Ces pinku eiga sont le fruit d’un cinéma d’exploitation, mais ils sont également un terrain d’expérimentation et d’expression dans une société encore très rigide et corsetée. Le malaise cité plus haut fait finalement écho à un mal-être. C’est particulièrement flagrant pour Prière d’Extase. L’intrigue y est centrée sur quatre étudiants essayant de de vivre librement, en dehors des carcans familiaux classiques, traitant le sexe et la prostitution comme une expérimentation. Sorti en 1971, le film fait directement référence aux mouvements de révoltes étudiantes qui ont, comme en France et aux États-Unis éclaté au Japon à la fin des années soixante. Quatre jeunes ne trouvant pas leur place dans la société, désespérés, et sans illusions. Pour compléter ce tableau, le métrage est ponctué par une voix-off lisant de véritables notes de suicides d’étudiants japonais de l’époque. Les intentions et les véritables motivations du réalisateur Masao Adachi sont on ne peut plus claires particulièrement quand on sait que ce dernier a été exilé pendant des décennies pour sa proximité avec les membres de l’Armée Rouge Japonaise et a encore aujourd’hui l’interdiction de sortir du territoire nippon. Ce penchant vers tout ce qui est réprouvé, tout ce qui ne devrait pas être montré, le sexe comme la révolte, ne peut être interprété que comme une charge, un pamphlet à l’égard d’une société à l’idéologie, aux règles et aux mœurs obsolètes. Tout adressé à un public masculin qu’il soit, on voit souvent dans ces pinku eiga, Deux Femmes dans l’Enfer du Vice tout particulièrement, une tendance à tourner en ridicule les hommes, les vieux hommes, représentants du pouvoir politique ou économique.

Les pinku eiga disponibles dans ce coffret épousent finalement, au-delà de l’érotisme, des formes assez variées et des genres bien différents. Les pinku eiga présentés adoptent et viennent avec beaucoup de malice pasticher des archétypes, des schémas bien connus. Une Poupée vient par exemple donner une version japonaise et érotique du film noir et du héros hard-boiled, et Chanson pour l’enfer d’une femme, tout en costumes traditionnels, vient clairement rappeler les jidai-geki, films d’époques japonais. Mais celui qui vient avec le plus d’humour et d’espièglerie flatter la cinéphilie du spectateur est sans aucun doute Une Famille Dévoyée. Avec son intrigue centrée sur les relations humaines au sein d’une famille, celui-ci vient clairement imiter et reprendre à la sauce érotique les codes d’un des maitres du cinéma japonais, Yasujiro Ozu. Des cadrages presque face caméra des personnages et de la caméra à ras du tatami, jusqu’aux intonations dans les dialogues en passant par le père de la famille, imitant sans détours Chishû Ryû, acteur fétiche du réalisateur, tout est fait pour produire un écho version « rose » du cinéma de Ozu… Les préfaces vidéo des films par des critiques ainsi que le livret proposés dans cette édition, sont à cet égard très bénéfiques pour comprendre au mieux le contexte et les références que convoquent ces œuvres. En plus d’être un joli jeu de piste pour cinéphiles, il ne faut pas oublier pour autant les propositions avant-gardistes que contiennent ces long-métrages. A l’instar par exemple du cinéma de Seijun Suzuki, nombre de ces films sont également prompts à innover, créer des images, surprendre par des effets de montages (parfois favorisant l’esthétique au détriment du sens), jongler du noir et blanc à la couleur en transformant une contrainte budgétaire (certains de ces films par manque de moyens n’ont que quelques scènes tournées en couleurs) en opportunité artistique. Et c’est bien là le plus grand dénominateur commun de ces 5 Pink Films, au-delà de leur raison initiale. Un cinéma érotique oui, mais surtout un cinéma cinéphile, qu’on ne peut que conseiller à tous ceux que le cinéma japonais intrigue et fascine.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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