Antiporno 2


Difficile de suivre la production d’un cinéaste tel que Sion Sono. Depuis Suicide Club en 2001, le cinéaste en question a réalisé pas moins de vingt-sept films ! Inépuisable, stakhanoviste assumé faisant presque passer Miike pour un paresseux, Sion Sono nous offre avec Antiporno une œuvre dense, folle, déroutante, complexe qui pose un certain regard critique sur le cinéma en lui-même. Présenté comme première européenne au cours de cette 22ème édition de l’étrange festival, le film devrait sortir au Japon à la fin de l’année.

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Porno or Antiporno, that is the question

La première question que l’on se pose lorsque l’on découvre un film de Sono Sion, c’est “est-ce qu’il arrivera à être original à travers ce film” ? Question on ne peu -plus légitime lorsque l’on constate le rythme effréné dans lequel s’est lancé le réalisateur depuis ces dix dernières années en particulier. Comment Sion Sono fait-il avec ce rythme si soutenu, pour ne pas impacter sur la qualité de ses projets ? La réponse, nous l’aurons peut-être dans The Sion Sono, documentaire réalisé par Arata Oshima – fils du grand Nagisa – chroniqué prochainement par Fais pas genre. En revanche, ce que nous pouvons vous affirmer ici, c’est que Sono Sion ne nous déçoit pas, loin de là.

chroniqu3e-antipornoPour remettre le film dans son contexte, Antiporno est né de la volonté de la Nikkatsu – qui avait developpé de nombreux films dans les années 70 et 80 – de relancer un genre typiquement japonais : le roman porno, plus largement nommé pinku eiga, traduit chez nous comme des films à tendance érotique. La Nikkatsu fête aujourd’hui ses 45 ans de roman porno et souhaite faire revivre le genre à cette occasion en invitant cinq réalisateurs pour cinq films : Hideo Nakata, Kazuya Shiraishi, Isao Yukisada, Sion Sono qui nous intéresse aujourd’hui mais également Akihiko Shiota avec son Wet woman in the wind également présenté à l’Etrange festival. Kyoko – femme mal dans sa peau incarnée par la belle Ami Tomite – est une romancière, artiste peintre, aussi célèbre et courtisée qu’une pop star qui s’ennuie à mourir dans son appartement. Seule dans son grand appartement tapissé de ses œuvres d’art, elle attend Watanabe, une rédactrice en chef chargée de l’interviewer. Non disposée à se faire interviewer, Kyoko se chargera d’humilier et dominer son assistante personnelle. L’histoire pourrait en rester en là, sauf que Sion Sono prendra un malin plaisir à jouer avec ses spectateurs en échangeant les masques. D’une scène à l’autre par exemple, la dominatrice deviendra la soumise, la même scène pouvant même se répéter dans une complète inversion des rôles et des rapports de force. L’histoire se recomposera à de multiples reprises un peu à la manière d’une boule de pâte à modeler qu’un artiste modèle et remodèle jusqu’à trouver la forme qui lui convient le mieux.

Le premier revirement, par exemple, se manifestera à travers une mise en abyme « film dans le film » – figure de style qu’il avait déjà utilisée dans Why don’t you play in hell ? – en dévoilant une fausse équipe de tournage comme pour nous interroger : « vous pensiez que mon roman-porno parlerait de ces personnages-là tels que vous les avez vus ? » et nous signifier que nous nous trompions. Comment Sion Sono pourrait faire un film linéaire dans lequel les bases du film seraient posées dès le premier quart d’heure ? L’équation est alors d’une simplicité toute relative : il y aura la fiction dans laquelle tourne Kyoko – ce que dans un premier temps nous prenons pour la réalité – puis tout ce qui est issu de son imagination. Antiporno est véritablement un film qui se dévoile par couches. Ses couches s’entrecroiseront ensuite. Il ne faudra pas se perdre dans ce labyrinthe et surtout déceler ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. A moins que tout cela ne soit irréel ? Sion Sono nous laisse libre d’imaginer et de créer à l’infini comme si nous seuls, spectateurs, étions décisionnaires de ce que nous voulions voir et retenir. Le risque serait que certains spectateurs se perdent. Mais ne dit-on pas que tous les chemins mènent à Rome ? A chacun de se construire son puzzle !

chronique-2antipornoQuelque part, ce procédé narratif est très proche de celui d’un David Lynch, en particulier période Mulholland Drive (2001), Inland Empire (2006). Les pistes sont brouillées de la même façon. Le réel et l’imaginaire s’entremêlent à tel point que chacun s’en remet aux actions et aux émotions de Kyoko, véritable fil directeur d’Antiporno. Vous savez, cette Kyoko, sans filtre, qui parle sans cesse, qui humilie son assistante, crie, danse, multiplie les monologues et se déplace comme une possédée. Le paroxysme sera atteint dans cette scène mémorable, que Xavier Dolan (J’ai tué ma mère, 2009) n’aurait pas renié, où elle jouit et se tortille littéralement en transe sous des litres de peinture. Puis, l’énergie retombe et son personnage révélera une autre facette de sa personnalité moins excessive que l’on ne l’aurait imaginée. Dès lors, on découvre le récit d’une fille partagée entre la culpabilité pudique et le désir sexuel. Plusieurs scènes – avec ses parents notamment – expliqueront de manière habile pourquoi Kyoko est devenue si désinhibée. Ainsi, beaucoup expliqueront le film comme racontant la construction d’une jeune femme résolue à s’émanciper en jouant dans un film rose : celui auquel nous assistons en immersion.

Au début de sa carrière, Sion Sono avait déjà réalisé des pinku eigas assez osés, c’est peu de le dire ! Ici, vous verrez très clairement qu’avec Antiporno, Sion Sono nous offre un roman porno centré sur deux thématiques : l’art – que produit Kyoko de manière abracadabrante dans des états seconds – et la femme. Nous découvrirons à tour de rôle la femme soumise, la femme dominante, la femme libérée, la femme décomplexée et j’en passe. Ces thématiques ont toujours été chères aux yeux de Sion Sono. Il suffit pour s’en convaincre de revoir ses précédents films, Strange circus (2005) ou Love Exposure (2008) dans lesquels les femmes sont toujours des personnages riches à multi-facettes, quelquefois de véritables boules de nerf. Pour autant, pouvons-nous dire qu’Antiporno est un film féministe ? En un sens, le titre annonce la couleur. Même si le début vous amène sur le registre pornographique – par définition fait par et pour les hommes, en témoigne cette bande de professionnels désagréables dont la seule activité est d’imposer des décisions aux actrices – Sion Sono s’en débarrasse vite pour nous proposer autre chose de moins unilatéral et de beaucoup plus complexe dans lequel il peint des portraits de femmes. C’est bel et bien d’un plaidoyer pour les femmes dont il s’agit. Pour leur folie, leur splendeur, leur beauté.

chronique-antipornoMais ces femmes nous apparaissent aussi comme des actrices dès lors que nous nous rendons compte qu’elles sont filmées au cours du film. Dès lors, il s’agit d’une double-célébration, celle des femmes et des actrices, un peu comme l’avait fait Maïwenn en musique avec Le bal des actrices (2007), à l’exception qu’ici, les actrices ne chantent pas. En revanche, elles deviennent gracieuses à travers de formidables moments de musique dont l’air de la Barcarolle tiré de l’opéra des Contes d’Hoffmann d’Offenbach sur lequel la resplendissante topless Ami Tomite – Kyoto – déambule nue sous sa nuisette transparente (!). On sait que Sion Sono utilise fréquemment la musique classique, un peu comme un gimmick ou une signature, pour transcender ses scènes comme dans ce magnifique plan-séquence dans Love exposure (2008) illustré par la magnifique symphonie de Beethoven (n°7 in A major op.92, II, Allegretto). D’autres moments de poésie sonore parcourrent Antiporno, notamment avec la Sonate au clair de lune de Beethoven.

Quelques mois après Love and peace et Tag (2015), nous assistons avec Antiporno à un coup de maître dont l’on ne peut que saluer la performance de son auteur ! Œuvre folle, vertigineuse, ludique mais aussi maitrisée, c’est le genre de film qui prend tout son sens à la fin et lorsque l’on y repense ensuite. Pour autant, il serait risqué de se livrer à une explication définitive d’Antiporno, tellement le film suggère, insinue. Alors que le film aurait pu se contenter d’être un huis clos féminin, le film propose quelque chose de beaucoup plus complet, sinueux. Féministe ? Le film l’est aussi. Dans une certaine mesure, nous pouvons même affirmer qu’il est satirique et c’est là le tour de force de Sono Sion. Film de commande à l’origine, Sono Sion a contribué au revival des romans-pornos de la Nikkatsu tout en se moquant ouvertement de l’idéologie de cette industrie essentiellement dirigée par des hommes. La mise en abîme du début faisait aussi ce rappel : « vous avez eu ce que vous attendiez pendant ces premières minutes. Maintenant, laissez-moi faire mon film ». Antiporno ou anticonventionnel ?


A propos de Isir Showzlanjev

En parallèle d'une carrière psychosociale, Isir a hérité d'une pathologie incurable, à savoir visionner des films par lot de six. Il ne jure que par Sono Sion, Lynch, Polanski et voue un culte improbable à Fievel. Il aime aussi les plaisirs simples de la vie comme faire de la luge, monter aux arbres et manger du cheval.


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