Tezuka’s Barbara


Adaptation d’un court manga d’Osamu Tezuka, Tezuka’s Barbara (Makoto Tezuka, 2020) est une femme visiblement à domicile variable, énigmatique, portée sur l’alcool, inconvenante. Mais, pour le meilleur et surtout pour le pire, elle s’avère être la parfaite muse pour un auteur dépressif en manque d’inspiration.

Le couple de héros de Tezuka's Barbara, lui en costume et lunettes noires sur le nez, elle en veste en jean et cheveux blonds décolorés, posent tous deux dans leur chambre-garage bordélique, regard caméra.

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Dis, quand reviendras-tu ?

Tezuka. Un mot qui charrie à lui tout seul un poids incommensurable. Osamu Tezuka, pour les retardataires du fond qui ne suivraient pas, c’est Dieu. Enfin un Dieu. Dans l’univers du manga, Tezuka c’est le créateur, le Big Bang. Si le manga a une histoire plus longue et dense, tout le monde s’accorde à peu près sur le fait que Tezuka est le père du manga moderne, soit d’après-guerre. A la fois mangaka et réalisateur de séries animées, ses créations les plus connues en France restent sans doute Astro-Boy (1963) et Le Roi Léo (1965). Cela dit ces œuvres cultes ne sont qu’une toute petite partie du travail titanesque de Tezuka, qui aurait durant les soixante années de sa vie, signé plus de sept-cent mangas et soixante-dix animés. Tezuka, cela ne fait aucun doute, est un Titan au Japon. Et Makoto Tezuka, fils d’Osamu, le sait bien. Impossible de rivaliser avec son paternel, et difficile de s’extirper de l’ombre gigantesque qu’il projette. Makoto s’est vite tourné vers le cinéma et non vers le manga dans l’espoir de se ré-approprier ce nom de famille si imposant. Il a dans cette optique également longtemps rechigné à s’approcher totalement de l’œuvre de son père, ou de l’adapter au cinéma, pour se concentrer sur des productions originales. Mais, à l’occasion des célébrations entourant les quatre-vingt dix ans de la naissance de Tezuka, carte blanche lui a été donnée pour adapter une œuvre de son paternel, au choix. Makoto a donc accepté d’adapter Barbara, court manga de son père publié en deux tomes, et loin d’être son œuvre la plus célèbre… Néanmoins traduite et éditée en France pour les plus curieux.

Mikura et Barbara marchent dans les rues de Tokyo, le dos voûtés, vêtus tous les deux d'un long pardessus gris.

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Barbara, c’est une femme un peu hors norme. Un grand pardessus troué, des bottes rouge vif, et des cheveux châtains qui évidemment jurent dans la capitale japonaise. Elle boit, somnole dans un tunnel de métro en récitant les vers des Poèmes Saturniens de Verlaine. Et tenez-vous bien, ce n’est encore que la première scène du film. Un homme avec des lunettes de soleil boulonnés au visage l’entend, et visiblement surpris de trouver allongé dans la crasse une femme récitant de la poésie française, décide de la ramener dans son luxueux appartement. Lui c’est Mikura un auteur de romans à succès, visiblement en mal d’inspiration et en déprime, se jugeant « bas de gamme ». Barbara, elle, s’amuse énormément à la vue de cet appartement décidément trop spacieux et couteux pour Tokyo : à peine entrer elle tape dans le bar, pose ses grosses bottes sales sur un canapé bien trop propre. Sous ses airs impolis et brute de décoffrage, cette femme étrange s’avère en réalité être la muse idéale, l’inspiration tant attendue pour cet auteur en perte de vitesse. La suite en soi pourrait manquer grandement d’originalité : une femme étrange, hors normes, vient secouer le quotidien monotone d’un homme pas entièrement satisfait par sa vie. Ce schéma, déjà lu et vu mille fois, sonne désormais presque comme un poncif, presque un sous-genre avec quelques perles, comme Dangereuse sous tous rapports (Jonathan Demme, 1987) ou même plus récemment Une Sirène à Paris (Mathias Malzieu, 2020), mais comptant le plus souvent sur énormément de clichés et d’apriori.

Barbara assise par terre, les genoux contre sa poitrine, au bas d'un escalier dans la rue, scène du film Tezuka's Barbara.

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Ce serait sans doute trop simple et trop réducteur du travail de Tezuka (père et fils) de ranger si rapidement Barbara dans cette catégorie. La folie de l’univers que met en scène le long-métrage ne se range pas du côté du fameux “déjà-vu”. Lorsque Barbara entre en scène, le monde globalement plutôt « réaliste » tend vers le fantastique, à plusieurs reprises. Métamorphoses, vaudous, et même une secte, entrent en jeu. Surtout, alors que tout tend à placer Barbara dans une position proche du fétichisme, le long-métrage va au fur et à mesure venir questionner le rapport de tous les personnages, et même du spectateur, à Barbara. Mikura, l’auteur, est obsédé par elle, leur relation (comptant sur des scènes de sexes un peu absurdes et longuettes) devient son seul intérêt, au point de tout accepter et tout perdre pour être avec elle, et succomber fatalement à la folie. La famille de Barbara, sa mère, visiblement appartenant à une secte un peu étrange, exerce une emprise gigantesque sur elle, sur son corps, au point qu’elle finit par essayer de fuir à tout prix. La société, elle, rejette cette femme étrange, reléguée aux bas-fonds et terrains vagues. Barbara est la personnification de l’inspiration artistique de l’auteur désormais paumé, qui doit s’affranchir à la fois de ses fans (représentés comme des femmes se transformant en objets ou animaux, à moins que ce soit l’inverse), des carcans de la société et de la famille. Un peu maladroitement parfois, Barbara déploie aussi en réalité un discours assez original sur son héroïne fondamentalement libre, n’entrant pas dans « le moule ». Tous les protagonistes, essayent, d’une manière ou d’une autre de se l’approprier, de contrôler son corps, d’exploiter ce qu’elle représente. Makoto Tezuka est peut-être loin de l’œuvre pléthorique de son père, et le coté adaptation live action de manga (personnages à tenues uniques, cheveux extravagants) se fait parfois lourdement sentir, mais son Barbara demeure toutefois assez singulier pour valoir, au moins, un coup d’œil.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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