Japan Sinks 2020


Animé-catastrophe mais avant tout drame familial intimiste au cœur d’un Japon supposé insubmersible, Japan Sinks 2020 témoigne une fois de plus de l’esprit fécond et imprévisible de Masaaki Yuasa dont nous vous avions parlé il y’a quelques jours de son film The Night is Short Walk on Girl.

La famille de la série Japan Sinks 2020 pose devant des bâtiments abandonnés et un pont désert.

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La fin de l’Histoire

Le décidément ultra-prolifique Masaaki Yuasa est de retour ! Après sa série Keep Your Hands Off Eizouken! sortie plus tôt cette année, le réalisateur prend un virage à 180° avec Japan Sinks 2020. L’histoire, beaucoup moins légère, de la famille Mutoh qui après un immense tremblement de Terre ayant rasé Tokyo, part, par la force des choses, à la recherche de recoins du Japon épargnées par les séismes et tsunamis. Premier problème : tout le pays semble touché par ces catastrophes naturelles. Deuxième problème – et de taille – l’archipel japonais s’incline de plus en plus chaque jour. En dépit de sa légendaire insubmersibilité, le Japon coule. Ayumu, son petit frère Go, leurs parents Koichiro et Mari et quelques personnages plus ou moins excentriques parcourent le Pays du Soleil Levant en perdition, à la recherche d’une solution.  La première chose qui frappe avec Japan Sinks 2020, c’est la capacité de Yuasa à moderniser certaines œuvres qui l’ont précédé. C’était déjà le cas avec Devilman Crybaby, adaptation contemporaine d’un manga plus que punk des années 1970. La nouvelle série de Yuasa est ici l’adaptation de La Submersion du Japon de Sakyo Komatsu, publié en 1973. Or, comme son titre l’indique, Japan Sinks 2020 se déroule à notre époque. Cette temporalité ajoute à la gestion sociale de la catastrophe – qui sera le cœur de la série – une dimension numérique. La série pointe avec justesse notre manière moderne, numérique, et parfois cynique, si distance il y a, dont sont gérés les cataclysmes, avec son lot de fake news et de hashtags de soutiens. A ces thématiques s’ajoutent le volet « humain » de la catastrophe, auquel les amateurs du genre sont habitués : les individus s’organisent, survivent, deviennent fous, perdent patience, etc. Jusqu’ici rien de nouveau sous le soleil.

Une maison détruite et encore fumante sous un ciel de crépuscule, scène de la série Japan Sinks 2020.

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La question de la modernité est centrale dans Japan Sinks 2020. Jusqu’ici, seule la modernité technologique a été évoquée, mais la série traite avant tout de cette même notion au sens politique et philosophique. La série de catastrophes naturelles qui frappe le Japon n’est jamais expliquée. Pourtant une hypothèse cruellement universelle résonne : le pays, au sens géologique, s’auto-détruit face à ce que nos modes de vies contemporains font subir à la Nature. Ce degré de lecture en revanche, ne semble pas être le seul. Le pays, cette fois-ci au sens social et politique, cherche à s’auto-détruire. La série fait en effet référence à de nombreuses reprises à cette légende qui dit que le Japon ne peut pas couler. Il y a dans ce dicton le spectre d’une idéologie nationaliste très forte dans le pays, une confiance absolue en la puissance du Japon. Ce souhait de nation puissante s’accompagne d’un refus de la réalité (il serait inconcevable que le Fuji entre en éruption par exemple) quand ce ne sont pas des dérives fascistes, comme le souhait de ne sauver que les « 100% Japonais ». La prétendue insubmersibilité du pays peut être autant pensée comme politique, qu’économique, culturelle ou jadis militaire, souvenir d’une nation dépassant toutes les autres. Mais ce n’est pas une fin en soi, et in fine la submersion du Japon, naturelle, est bien réelle et inexorable. Sans tomber dans le manichéisme, la série évoque autant un nationalisme toxique qu’un réel sentiment de « japanité » – ce qui fait l’essence du Japon – qu’il faut perpétuer et défendre. Une japanité qui ne va pas forcément de paire avec archaïsme, tant la famille Mutoh, mixte et donc très moderne, en défend des valeurs. Ce pays est complexe, ses traditions n’y sont pas mauvaises par essence, mais il semblerait que le Pays du Soleil Levant doit réapprendre à s’aimer. Car si le Japon coule, c’est aussi pour faire table rase d’une partie de cette mentalité nippone nocive pour la société moderne. L’éventualité de partir sur de nouvelles bases plus inclusives et plus ouvertes d’esprit ne peut avoir lieu que si l’on a sombré. Dans le même temps, il faut veiller à construire une mémoire du pays, de sa culture, des morales, des gens et des émotions qui composent le Japon… Mais tout cela si l’on arrive à se relever.

Une antenne géante s'effondre dans l'incendie d'une ville, scène de la série Japan Sinks 2020.

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Contrairement à sa puissance symbolique, Japan Sinks 2020 déçoit quelque peu sur le plan technique. D’abord, la série est assez avare en expérimentations visuelles, auxquelles Yuasa est pourtant habitué. Les characters designs sont plus réalistes, assez proche de Ride Your Wave mais détonnant avec le reste de l’œuvre de Yuasa. D’autant que le manque de détail dans leur dessin donne aux personnages un aspect « brouillon ». Une sensation qui se retrouve dans l’animation des personnages, parfois très rigides. En revanche, il y a un grand soin apporté aux arrière-plans, et un travail d’animation beaucoup plus saisissant dans les scènes de catastrophes, nerveuses et dont l’extrême violence est fugace. Cette brièveté de la violence se retrouve d’ailleurs dans les scènes moins spectaculaires, où un drame survient en une nanoseconde, décuplant sa puissance. Dramatique malgré quelques facilités scénaristiques, sérieux, universel, mais techniquement en deçà de ce que l’on serait en droit d’attendre, Japan Sinks 2020 est tout ce que n’est pas Keep Your Hands Off Eizouken !, et inversement. Sans chercher à affirmer que l’une est meilleure que l’autre, la sortie de ces deux séries signées Masaaki Yuasa cette année témoigne de ses capacités de réalisateur parmi les plus protéiformes et fascinantes de ces dix dernières années.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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