Last and First Men


Après une première présentation à la Berlinale au temps de l’Ancien Monde, Last and First Men l’unique long-métrage du regretté Jóhann Jóhannsson a été projeté à l’Étrange Festival en son hommage. Un manifeste apocalyptique envoûtant et énigmatique, brillamment orchestré par le réalisateur-compositeur ; une œuvre intimiste et monumentale entre documentaire et science-fiction, où passé et futur se confondent. Vertigineux.

Une capsule ressemblant à un vaisseau spatial, ouverte et déserte, flotte dans l'espace, plan en noir et blanc du film Last and first men.

                                         © Tous droits réservés

Architecture du chaos

Habituellement, le nom de Jóhann Jóhannsson est immédiatement associé à son travail de compositeur. A la baguette pour Une merveilleuse histoire du temps (James Marsh, 2014), Mother! (Darren Aronofsky, 2017) ou encore Mandy (Panos Cosmatos, 2018), il s’affirma définitivement comme un compositeur incontournable par sa collaboration avec Denis Villeneuve, pour qui il signe les partitions de Prisoners (2013), Sicario (2015) et du formidable Premier Contact (2016). Pourtant, l’Islandais consacra les dernières années de sa vie à développer Last and First Men, son premier long-métrage en tant que réalisateur, jusqu’à son décès prématuré en 2018. Tragiquement prémonitoire, la mort y est omniprésente et l’humanité au bord de l’extinction. « Écoute patiemment » intime une voix énigmatique, porte-parole des Derniers Hommes. Deux milliards d’années dans le futur, la dix-huitième et ultime espèce humaine envoie un message aux Premiers Hommes – nous-mêmes. Elle témoigne de son existence, de sa culture, de ses prouesses et échecs, mais surtout de son anéantissement proche. « Nous pouvons vous aider, et nous avons besoin de votre aide. » Si l’intrigue se rapproche d’un croisement entre Premier Contact et Interstellar (Christopher Nolan, 2014), la comparaison s’arrête là. Jóhannsson laisse derrière lui une œuvre unique et formellement audacieuse. Ici, aucune présence humaine ne vient parasiter le récit. Seuls demeurent trois personnages bien singuliers : les somptueux monuments brutalistes de l’ex-Yougoslavie, la voix apaisante de Tilda Swinton et, bien sûr, la musique composée par le réalisateur. Mené d’une main de maître, Last and First Men offre aux spectateurs une expérience hypnotique et fascinante, jusqu’aux confins du temps.

Paysage en noir et blanc, ciel bleu au dessus de montages aux formes étonnamment géométriques et des sommets aux angles pointus, ce sont en fait les Spomenici yougoslaves ; plan du film Last and first men.

                                         © Tous droits réservés

Au cœur du récit, les Spomenici, ces monuments colossaux incroyables mais vrais. Dignes d’une civilisation alien, ils sont pourtant bien réels, érigés dans les Balkans durant la période communiste. La mise en scène de Jóhannsson, par de lents travellings et des plans rapprochés, souligne la majestuosité lovecraftienne de ces édifices, sublimés par le grain noir et blanc du 16mm de Sturla Brandth Grøvlendéjà derrière la caméra pour Victoria (Sebastian Schipper, 2015) et prochainement Drunk (Thomas Vinterberg, 2020). Mais au-delà du sentiment d’étrangeté extraterrestre qu’ils dégagent à l’image, les Spomenici reflètent ici une volonté d’honorer le devoir de mémoire. De nombreuses fausses informations circulent à leur sujet, parfois même contradictoires, alors qu’en réalité ils commémorent localement les victimes des atrocités nazies en ex-Yougoslavie. Ces témoins du passé balkanique sont précisément symptomatiques d’un révisionnisme historique crasse. Par la tentative des Derniers Hommes d’entrer en contact avec nous, créatures d’un autre temps, Last and First Men interroge notre rapport au passé. Quel regard lui porter ? Pour quelles raisons ? Comment s’y prendre ?

Sculptés dans la montagne, deux sphères symétriques faisant penser à une paire de lunettes, plan du film Last and first men.

                                           © Tous droits réservés

Pour ce faire, Johann Jóhannsson puise son texte dans le roman du même nom d’Olaf Stapledon, lu par l’énigmatique Tilda Swinton, que nous avons tentée de déchiffrer par le passé (lire notre article Tilda Swinton ou le syndrome de l’imposteur). Ici, aucune transformation physique improbable mais uniquement sa voix, incarnant l’humanité tout entière. Son interprétation prouve une fois de plus le talent et la polyvalence de l’actrice-caméléon. La musique tourmentée de Johann Jóhannsson l’accompagne : ses nappes sonores minimalistes et quelques chœurs discrets, appuyés par les violons stridents d’Hildur Guðnadóttir – récemment oscarisée pour la bande originale de Joker (Todd Philipps, 2019) – renforcent la sacralité de l’ensemble. Ainsi, malgré un profond sentiment de désolation apocalyptique, une troublante sérénité émane du film. L’humanité s’éteint, apaisée, emplie d’une douce mélancolie. Reconnaissante, elle fait preuve d’une sage humilité. « Les étoiles ont un début et une fin » rappelle la voix des Derniers Hommes. « L’âge de l’humanité, son évolution et ses espèces consécutives, n’est qu’un éclair dans la vie du cosmos. » De la même manière que les Spomenici, le message des Derniers Hommes a pour vocation de laisser une trace de leur passage éphémère. Last and First Men pose donc l’éternelle question de ce qui restera de notre existence après la fin, et de ce qui peut être accompli d’ici là. Même si à l’heure actuelle il est difficile d’être optimiste quant à l’avenir de l’humanité, l’art constitue précisément notre héritage, témoignage d’une histoire et d’une culture diverses. Johann Jóhannsson ajoute ici sa pierre à l’édifice avec, on l’espère, un futur monument de la science-fiction contemporaine. Verdict dans deux milliards d’années.

Merci à Jovana Ružic


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

Laisser un commentaire