Spree


Présenté en compétition et en première internationale à l’Etrange Festival, on vous parle de Spree (Eugene Kotlyarenko, 2020) qui embarque l’excellent Joe Keery – vu dans la série Stranger Things – dans une course au followers meurtrière.

Joe Keery tout souriant au volant de son automobile, saluant en faisant un V avec ses doigts, dans le film Spree.

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Pute à clic

On ne compte plus les films d’horreurs qui ont tenté ces dernières années de s’approprier les nouvelles technologies, l’essor des réseaux sociaux, l’omniprésence des cellulaires dans nos vies. De Friend Request (Simon Verhoeven, 2016) en passant par Chatroom (Hideo Nakata, 2010), Intraçable (Gregory Hoblit, 2008), pour les plus anciens d’entre nous Terreur.point.com (William Malone, 2002), et bien sûr le phénomène Unfriended (Levan Gabriadze, 2014). Ce dernier avait la particularité de s’engager sur le territoire des desktop-documentary, un genre à part entière du documentaire qui a fleuri ces dernières années et qui fait narration à partir uniquement d’images capturées d’écrans d’ordinateurs. Levan Gabriadze reprenait ainsi le concept pour le faire flirter avec les codes du found-footage et proposer un film aussi flippant que novateur dans sa forme. Depuis, de la série télévisée France Television que regarde mamie, en passant par la moindre comédie lambda, faire apparaître plein écran les Skype, Messenger, facetime, SMS et consorts à l’écran est devenu tellement récurrent qu’on en deviendrait presque lassés… C’est pourtant dans ce contexte d’hyper-présence de ces images aux cinémas – et d’hyper-présence des images tout court – que débarque Eugène Kotlyarenko avec Spree (2020). Il nous propose de suivre Kurt – incarné par le génial Joe Keery, déjà génial dans le rôle de Steeve dans Stranger Things – simili-chauffeur Uber qui tente depuis dix ans de percer dans le YouTube game. Malheureusement, ces vidéos lui ont plus garanti un statut de gros raté que d’influenceur mondialement connu. Jusqu’au jour où il décide de se prendre en main, guidé par un éclair de génie, il est certain de détenir la solution ultime pour devenir la star incontestée du web et compte même en dévoiler la méthode miracle à ses rares followers : #TheLesson. A base de tutoriels et de mise en pratique en live sur Instagram, Kurt va alors se lancer dans une croisade meurtrière dans le simple but de susciter le plus gros buzz de l’histoire d’internet.

Kurt, interpreté par John Keery, pose derrière un tableau où il a rédigé au foutre un cours brouillon sur les statistiques de ses réseaux sociaux, scène du film Spree.

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Spree a l’intelligence de nous rappeler au souvenir de cas similaires plus ou moins récents, notamment celui du premier « tueur d’internet » qu’est Luka Rocco Magnotta, dont l’histoire morbide, guidée par la même quête de célébrité, a récemment été remise en lumières par l’excellent documentaire Netflix Don’t Fuck with Cats (Mark Lewis, 2019). On pense aussi à cette affaire aussi drôle que dramatique qui avait agité la planète en 2017 : un couple de youtubeurs à succès avait voulu réaliser la vidéo virale suprême. Leur idée ? Qu’elle tire sur lui au pistolet semi-automatique, protégé uniquement par un épais bouquin. Conclusion de ce tutoriel : un livre ne protège pas des balles. Le postulat de départ de Spree n’a donc rien d’absurde, rien de surréaliste. La folie qui guide Kurt a beau être incompréhensible pour certains, elle n’est que l’extrapolation de celle qui, à moindre mesure, guide une grande majorité d’entre nous dans son rapport aux nouveaux médias, et donc aux autres. Un désir d’être vu, d’être reconnu, d’exister. Si comme toute satire, l’exagération de son discours peut faire grincer des dents et paraître un brin réactionnaire pour certains, le long-métrage par son jusqu’au-boutisme s’amuse à forcer ses traits et n’est en réalité jamais véritablement moraliste. Le réalisateur fait moins ici preuve de jugement que d’un certain cynisme. Cette société n’est pas aussi radicalement la notre, mais elle lui ressemble. Derrière l’épopée meurtrière émerge des questions de fond : la société de demain (ou d’aujourd’hui) est-elle celle de l’hyper-contrôle ou du lâcher prise ? La technologie est-elle en train de nous échapper ou sommes-nous au contraire en train de l’asservir ? Sommes-nous coupables ou victimes ?

Deux hommes dans une voiture : sur le siège conducteur un jeune homme porte un bob et tient un revolver dans sa main, sur le siège passager un homme d'âge mûr, scène du film Spree.

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L’une des forces de Spree est son dispositif, tant il est maîtrisé et totalement au service de l’intrigue et des grandes réflexions énumérées plus haut. C’est la première fois, à notre connaissance que les commentaires en direct des followers sont ainsi utilisés, directement à l’image. Le film met alors admirablement en parallèle la forme ancienne et nouvelle du spectateur : il y a nous, dans notre fauteuil, impuissants et seulement passifs et eux, spectateurs d’un futur déjà contemporain, derrière leur ordinateurs ou leurs smartphones, capables d’interagir avec Kurt, de le raisonner ou l’encourager, de décider de la suite des événements, d’interagir de façon ludique avec l’intrigue qui se joue face à eux. Ainsi, régulièrement, Kurt sollicite ses spectateurs pour qu’ils décident à sa place s’il doit tuer, violer ou épargner une victime. De passif, le spectateur devient alors partie prenante, sollicité et complice. C’est très certainement la plus grande réussite du long-métrage, tant il laisse malgré tout finalement un sentiment bien aigre. Celui d’avoir vu un film possiblement puissant, pêcher trop souvent par facilité, fainéantise et manque de crédibilité. La plongée dans la psychologie de Kurt est certainement trop elliptique. Il est rare de le réclamer, mais ce scénario manque certainement de didactisme. Kurt en vient trop tôt au meurtre et la corrélation entre « faire des choses répréhensibles » et « susciter de l’intérêt et générer des followers » n’est pas assez solide pour qu’on y croit vraiment. Quand on voit la prestation habitée et démente de Joe Keery – réel atout indiscutable du film – on se dit qu’il y avait peut-être quelque chose à creuser de plus sacrificiel, de plus nihiliste, prophétique et maniaque, dans la caractérisation de son personnage. Malheureusement, la vrille que son personnage opère est certainement trop rapide, si bien qu’il ne nous semble pas véritablement évoluer durant l’heure et demie de massacre qu’il commet. A juste titre, l’édito sur le long-métrage dans le catalogue de l’Etrange Festival présentait le personnage comme un petit cousin du personnage de Jake Gyllenhaal dans le chef-d’œuvre qu’est Night Call (Dan Gilroy, 2014). Si cette comparaison est un excellent produit d’appel pour susciter une certaine curiosité pour Spree, elle est aussi relativement destructrice, tant la puissance et l’intelligence d’écriture du film de Dan Gilroy possède absolument tout ce qui manque à Spree. Qu’on s’entendent néanmoins, loin d’être un mauvais film – en tout cas pas le plus mauvais de cette sélection, il fait même partie pour l’instant du haut du panier – le bébé de Eugene Kotlyarenko a plus la couleur et le goût de ces productions qui laissent un goût amer en bouche, nous laissent avec le regret de ne pas avoir vu un film au niveau de ce qu’il aurait pu/du être.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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