Les Misérables 1


A notre surprise, l’événement du moment, estampillé Prix du Jury au Festival de Cannes 2019, n’est pas qu’un film de banlieue mais indéniablement un récit qui emprunte aux cinémas de genres de quoi enflammer son discours politique… Critique des Misérables de Ladj Ly.

La cité de Montfermeil en vue aérienne, dans le film Les Misérables.

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Les Châtiments

Les deux policiers joués par Djibril Zonga et Damien Bonnard sont taquinés par un collègue, au commissariat.

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Le vide politique du cinéma français. Cette une de septembre 2015, lancée dans les kiosques par les forts vénérables Cahiers du Cinéma, a pu faire du bruit. Il y avait en effet dans ce papier quelque chose de vrai et qui a supporté les quelques années qui se sont écoulées depuis. Sa pertinence résonne encore aujourd’hui en ce qu’il retourne le concept de cinéma social : si le cinéma français est bien plus social que jamais – drames ou comédies dramatiques ou comédies désormais, puisque même les films “humoristiques” embrassent de plus en plus souvent les sujets de l’immigration, de la mixité, de la pauvreté, du handicap etc… – est-il pour autant politique ? Est-ce qu’il suffit de décrire une chose, en gros, pour faire d’une œuvre un manifeste qui dépasse l’état d’esprit documentaire et prend le « risque » de la lutte idéologique ? Ou est-ce que notre production hexagonale, comme l’écrivait avec une grande lucidité Stéphane Delorme, utilise le cinéma social pour se donner « bonne conscience », et une forme d’illusion de l’engagement ? La question se pose de nouveau avec Les Misérables de Ladj Ly, dernier chouchou de nos contrées, représentant de la France aux Oscars 2020, Prix du Jury à Cannes 2019, objet de « bouleversement » qui a ému, dit-on, jusqu’à l’Élysée. Mais, si ce film a sa place entre nos lignes, c’est que peut-être il a quelque chose de différent du reste de la production française habituelle. Peut-être au moins, au-delà de sa façade sociale-prévisible, a-t-il quelque chose de plus singulier dans ce qu’il fait du cinéma. En particulier, dans ce qu’il renoue avec un certain genre de cinéma dont la verve politique a déjà fait ses preuves.

Un maillot bleu traverse l’écran. Au son, les tumultes, l’excitation d’une finale de Coupe du Monde jouée l’été, d’un groupe de banlieusards qui empruntent le RER pour mater le match dans la capitale. Enfin, la liesse agaçante, car évidemment momentanée et factice, pour la victoire de l’équipe de France de football… Lorsque la séquence prologue laisse place au générique et au récit en lui-même, l’ambiance retombe tout de suite d’un cran en suivant les pas de Stéphane, nouvelle recrue de la Bac de Montfermeil. Il est catapulté avec « Gwada » et Chris, deux policiers, quant à eux rompus aux codes de la cité. Malgré la tension et la façon avec laquelle habitants de la cité et flics se toisent et jaugent perpétuellement, les voies avec lesquelles l’un et l’autre de ces groupes abusent ponctuellement de leurs sphères d’influence, le tout semble tenir dans un équilibre fragile mais bien présent. Jusqu’à ce que le simple vol d’un lionceau du cirque voisin mette le feu au poudre, ou plus exactement, quand l’interpellation du gamin qui a dérobé le même fauve vire à la bavure. Dérapage filmé par un petit jeune geek de la cité… Une majeure partie de la narration, tendue, des Misérables va tourner autour de la gestion de cette crise. C’est d’ailleurs ici que son discours est certainement le plus affûté, dans cette critique d’un statu-quo dont les policiers, autant que les caïds de la cité, sont responsables puisqu’ils [SPOILER] tombent tous d’accord pour étouffer l’affaire tant que cela n’impacte pas trop les affaires de tout le monde. [FIN DU SPOILER]. Le scénario distribue à chacun son mauvais point. En critique d’un système, c’est le système entier qui en prend pour son grade et la part de responsabilité est partagée.

Sur le siège passager de la voiture banalisée, Chris, joué par Alexis Manenti, interroge deux enfants de la cité.

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Or si le long-métrage paraît équilibré et donc a priori juste et neutre, c’est par le biais d’une écriture stéréotypée des personnages – bien que l’on se doute que ces gens-là dans la « vraie vie » puissent cultiver en un sens, leur propre caricature, se donner un rôle –  avec le flic blanc méchant, le flic blanc gentil, le flic noir qui vient de la cité et qui commet la bavure, le caïd de cité gentil, le caïd de cité méchant… Chaque personnage est là pour peser ce qu’il doit dans le sac entier, mais pris séparément il a peu d’aspérité, de complexité ou de profondeur : ce n’est pas, par exemple, parce qu’on voit Chris coucher ses enfants que tout d’un coup il devient plus ambigu que le connard abusif qu’il est depuis le début du récit… Par son souci trop palpable de l’équilibre, Ladj Ly sape en fait la véritable force politique et engagée de son long-métrage. Car à trop mettre la faute sur tout le monde, c’est personne qui n’est vraiment responsable ; aucun spectateur ne peut ainsi être en désaccord, si ce n’est un total inconscient de ce qui se passe aujourd’hui ; et c’est pour ça que même le Président de la République ne s’y est pas trompé, n’a pas condamné le film et a avoué publiquement l’avoir validé sur le plan politique en se décrivant « bouleversé ». Une œuvre vraiment contestataire dans son fond n’aurait pu avoir une telle publicité positive.

Les Misérables est bien un film de 2019, trop dosé pour ne susciter aucune vraie polémique et nettoyé de subversion réelle. C’est d’autant plus prégnant quand les « vraies » convictions du cinéaste se lisent, comme lors de son commentaire polémique sur Zineb El Rhazoui, propos on ne peut plus violents qui peuvent laisser penser que le réalisateur a volontairement fait son film de sorte à ce qu’il puisse être produit, ne bien froisser personne, alors qu’il est lui-même beaucoup moins tempéré et plus virulent face à ceux qu’il estime être les fautifs… En réalité là où le politique des Misérables nous semble le plus frappant en tant qu’objet cinématographique, et le film le plus potentiellement dérangeant pour le spectateur, c’est dans sa dernière partie, longue séquence d’émeute en huis clos. A ce moment, Ladj Ly fait enfin preuve de courage, en mettant de côté le carcan de son scénario. Il fait enfin craquer cet équilibre pour éclater le système via une violence sauvage, dans un ton d’insurrection aveugle. La dernière scène est tétanisante parce qu’elle porte un germe d’implosion, parce que c’est une scène de folie qui ne « parle » pas de l’époque mais la retranscrit, de manière fictionnelle (plus ou moins), sensorielle, la fait chair, corps, la fait en résumé cinéma en tant que vecteur de révolution. Comme un Wes Craven avec La Dernière Maison sur la Gauche (1972), un John Carpenter avec Assaut (1976), comme un Tobe Hooper avec Massacre à la tronçonneuse (1974) l’ont fait avec leurs époques respectives, c’est dans une mise en scène de la tension et de la brutalité, en allégorie d’une souffrance sociale et/ou historique que Ladj Ly renoue avec une fièvre politique, celle du cinéma de genre(s), et l’embrasse totalement, quitte à déplaire. Tout ce qui a précédé n’est pas à la hauteur comme le décrit fort bien un confrère critique de RFI : “en choisissant résolument la voie du milieu, le cinéaste rend finalement le propos du film aussi universel qu’inoffensif.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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