Yves Boisset, caméra au poing


Dans la moiteur de l’été, Studio Canal a sorti un coffret Blu-Ray/DVD de deux réalisations de l’inénarrable Yves Boisset : Folle à tuer (1975) et Canicule (1982). Maintenant que tout le monde est bien rentré, Fais Pas Genre peut enfin décortiquer le travail d’un cinéaste emmerdeur, profond et puissant dont les films de genre sont de véritables pièces de choix d’un cinéma français tourné caméra au (coup de) poing.

Yves Boisset pose avec ses films (analyse, filmographie, critique)

                   © charlotteschousboe

Une certaine idée de la France

Été 2018. Dans une des salles au charme suranné du cinéma Ecoles 21 (anciennement Desperado, ad vitam aeternam), j’attends une des projections de la rétrospective Yves Boisset. Fait particulier, les longs-métrages seront projetés en pellicule, de surcroît une bobine attaquée par le temps aux teintes parfois un peu trop jaunies. A ce détail, s’ajoute un autre : sur les fauteuils avec moi, qu’une poignée de spectateurs. Et je ne parle pas même de l’âge…Le couperet semble tomber, Boisset sent terriblement la naphtaline.

La faute à qui ? Peut-être qu’on peut commencer par un de ses travaux les plus connus. Canicule (1982) a des qualités bien étonnantes. Propulsant Lee Marvin, gangster en fuite, dans la Beauce, le film est une espèce de plongée hallucinée dans la ruralité hexagonale à laquelle est opposée le glamour leemarvinesque, en fascination ironique pour l’Oncle Sam. Les ruraux y sont présentés dans l’image d’Epinal la plus virulente et caricaturale, volontairement grotesque (alcool, débilité, racisme, sexualité cheloue) dans une démarche qui n’est pas si éloignée de celle d’un Tobe Hooper sur Massacre à la tronçonneuse (1974) ou des autres redneck movies. Si les paysages, le concept global et le suspense font de ce long-métrage un véritable OFNI, il n’a pas la force émotionnelle ni l’impact politique de plusieurs autres films d’Yves Boisset. Il ne tape pas plus loin qu’une satire mais dans cette satire même respire le cinéma de Boisset. Car ce qui ressort majoritairement de sa filmographie, c’est sa tendance à démonter, inlassablement, les aspects d’une France qui le dégoûtent. Avant toute chose, Yves Boisset s’est évertué à livrer une certaine vision de son pays. Le prendre et le retourner, avec rudesse.

Jean Carmet dans Dupont-Lajoie (analyse, filmographie)

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Ce n’est pas un hasard si le réalisateur a tourné un grand nombre de projets historiques ou au moins tirés de faits réels. Du Saut de l’Ange (1971, sur le « milieu » corse) à Espion, lève toi (1982, récit d’espionnage) en passant par R.A.S. (1973, sur la guerre d’Algérie, précurseur d’un Full Metal Jacket qui a la même structure dramatique, suicide d’une recrue inclus), Boisset suit une ligne de mire : toujours une violente charge contre les travers de ses compatriotes en fustigeant les défauts « nationaux », ou une attaque filmique contre les complots détestables, les guerres inutiles, les magouilles de l’État français. Les longs-métrages d’Yves Boisset ont ainsi une valeur historique et sociétale nette. Certains vont peut-être même résonner davantage dans l’avenir à l’image de l’uppercut Dupont-Lajoie (1975) par sa vision sans fard des ratonnades et du racisme qu’on dirait basique…

Or c’est peut-être cela, justement, qui fait que le cinéaste est assez relégué de nos jours. Lui qui n’a plus tourné pour le cinéma depuis le début des années 1990, se réservant à la télévision depuis et là encore surtout pour des fictions historiques, il aurait tellement tailladé son époque que le sang de cette dernière lui colle à la peau. Faute d’entendre son discours aujourd’hui, c’est un peu comme s’il n’avait que celui des années 70 et 80, avec leur valeur intrinsèque.

La vie est un choix

Ce n’est pas totalement faux, car le monde a fort changé. La peinture acerbe de tout ce que la franchouillardise peut avoir de détestable voire de tragique n’a plus la même force qu’auparavant. Internet et notre société d’information et d’opinion à outrance sont passés par là : le secret n’est plus ce qu’il était. Même les souillures politiques abordées par Yves Boisset autour de la guerre d’Algérie par exemple, des deux Guerres Mondiales et j’en passe, sont de plus en plus connues…Boisset dépassé ? Peut-être pas. A condition d’essayer de saisir, une fois de plus, cette foutue substantifique moelle.

Patrick Dewaere dans Le juge Fayard it le sheriff (analyse, filmographie)

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Y a la société et l’histoire française pour charpente, c’est indéniable. Mais le cœur du travail d’Yves Boisset a peut-être une richesse plus large, qui passe les époques et pourquoi pas les territoires. Folle à tuer n’est pas la pièce la plus significative pour s’en rendre compte mais n’est pas très loin : adapté d’un roman de Jean-Patrick Manchette, il narre la terrible mésaventure d’une jeune Marlène Jobert sortie d’hôpital psy reconvertie en nounou. Sauf que le gamin dont elle a la charge, fils d’un riche industriel, et elle-même sont kidnappés avec un objectif de rançon. Cerise sur le gâteau, le ravisseur oblige la jeune femme à écrire une lettre s’accusant du kidnapping…L’intrigue bien rodée, compense un rythme à l’efficacité relative et une œuvre qui manque un peu d’aspérité, se regardant comme un bon petit film policier des familles, travail largement mineur du réalisateur. Mais il a ce mérite d’aiguiller notre analyse en ce que le fond de Folle à tuer n’est plus tant critique française, plus tant ancrée dans son temps, qu’un discours sur la façon dont la société au sens large se norme et la légitimité de ces mêmes normes. C’est la folle du titre qui recueille nos suffrages et notre empathie, tandis qu’elle est trimballée dans un monde de requins (le banditisme, les affaires, la médecine parfois charlatane…) aux qualités plutôt floues.

La colonne vertébrale du cinéma d’Yves Boisset est ici, et elle est de facto plus universelle : l’obsession pour des protagonistes qui s’opposent à un système présenté comme corrompu. Le mot d’obsession est bien choisi, préféré à celui trop faible de motif. Car la puissance du style Boisset – caméra à l’épaule, la plupart du temps pas d’effets musicaux, une esthétique et une écriture sèches in your face – est une pulsion obsessionnelle, une force de sédition ressentie comme nécessaire, malgré elle, hélas avec l’énergie du désespoir. Il en convient lui-même en interview : il a plutôt une vision pessimiste et ça finit souvent pas très bien pour ses héros. Mais bon nombre de ses longs-métrages ont la vertu indispensable de secouer ce qui nous entoure. Son dernier projet pour le cinéma, La Tribu (1991), suit le combat d’un jeune médecin contre les manipulations politiques dont le secteur de la santé devrait pourtant être sauf. Le Prix du Danger (1983) en plus d’être une des rares œuvres efficaces de SF hexagonale, est la course-poursuite azimutée d’un candidat à un jeu de télé-réalité qui comprend, peu à peu, que les dés sont pipés et va tenter de faire sauter le truc de l’intérieur. L’aride Un Condé (1970) est la vengeance irraisonnée d’un flic qui n’accepte pas la mort de son collègue. Enfin ce qui est à mes yeux son chef-d’œuvre absolu Le juge Fayard dit le Sheriff (1977), magnifique et terrible film inspiré de faits réels sur un juge d’instruction qui tente de lutter contre la corruption du système judiciaire…Et ce ne sont là que des pièces choisies d’une œuvre qui en regorge jusqu’au documentaire télévisuel sur l’Ordre du Temple Solaire qu’il a réalisé pour France 2 en 2006, bombe révélant les dessous de spéculation immobilière impliquant des élus derrière la secte et les suicides collectifs.

Ainsi tant qu’il y aura une injustice quelque part faisant soulever des cœurs de femmes et d’hommes, tant que le besoin de révolte apparaîtra à un être humain dans le monde, le travail d’Yves Boisset pourra avoir un écho. Sa force brute, son refus de l’ambiguïté cinématographique – qu’on pourrait lui reprocher, tant ses personnages sont clairs à lire dans leur refus de la compromission : ils ont tous, à un moment, cette tirade typiquement boissetienne où ils crachent à la gueule de l’ennemi leurs quatre vérités – enfin son besoin viscéral de ne jamais baisser la tête face à l’injustice, quitte à tout perdre, en font un cinéma salutaire. Malgré les terreurs contemporaines, la laideur morale et/ou le désespoir de nos congénères, Boisset rappelle à chaque film que, comme il en a titré son autobiographie, la vie est un choix.Coffret Blu-Ray/DVD Studio Canal de Folle à tuer et Canicule (analyse, critique)

Studio Canal propose les deux films, Folle à tuer et Canicule donc, en haute définition dans une restauration relativement satisfaisante sur le plan technique. Les suppléments ne sont pas spécialement fournis en nombre, ils ont le mérite toutefois d’être intrigants et présents, en l’occurrence : deux présentations du critique Jean-Baptiste Thoret qui dirige la collection Make my day ! dans laquelle s’insère le coffret et des bandes annonces, mais surtout le making of de Canicule et un entretien avec Boisset issu de l’émission Cinescope de 1984. Ce n’est pas là une édition définitive, mais elle pourra satisfaire, en attendant mieux, les friands du cinéaste.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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