Chanson Douce


Prix Goncourt en 2016, le roman de Leïla Slimani, inspiré d’un glacial fait divers américain, Chanson Douce se voit transposé du livre à l’écran par Lucie Borleteau avec un alléchant casting. Le thriller psychologique qui en a marqué plus d’un.e depuis sa sortie, n’a pas à rougir de son adaptation.

Karin Viard dans Chanson Douce (critique du film)

                                               © Studio Canal

Super Nanny

Leïla Bekhti dans le film Chanson Douce (critique)

                                    © Studio Canal

Il y a une différence majeure entre le roman et le film, une différence qui préserve le ou la spectacteur.trice qui aurait, par une chance incroyable, échappé.e à l’histoire de cette petite famille parisienne et n’en saurait pas le tragique dénouement. Tandis que le livre commence par sa propre fin (« le bébé est mort », c’est la première phrase du roman, je n’en suis presque pas désolée de spoiler, il suffit que vous le feuilletiez brièvement en librairie pour être au courant), l’adaptation s’ouvre sur l’histoire de ses jeunes parents et de Myriam surtout (interprétée avec Leïla Behkti), avocate coincée à la maison attendant désespérément une place en crèche pour reprendre le boulot et qui, à bout, accepte que son salaire passe entièrement dans le paiement d’une nourrice à domicile, pourvu qu’elle fasse autre chose que changer les couches de ses deux jeunes enfants. Après une longue période de recrutement, c’est sur Louise (Karin Viard qui d’ordinaire m’insupporte et qui ici sait oublier son étrange élocution) une femme d’âge mûr avec une solide expérience professionnelle derrière elle, que les deux parents jettent leur dévolu. Louise, dont il et elle ne savent rien de la vie privée, rentre dans leur existence avec une étonnante simplicité et se fait d’emblée accepter par les enfants. Investie, la nourrice fait du zèle en triant et ordonnant les affaires personnelles des parents outrepassant ses fonctions, mais sachant rapidement se rendre indispensable pour soulager l’avocate et le producteur de musique qui en profite alors pour lui proposer de rejoindre la petite famille en vacances. C’est le moment de trop pour Louise, qui se sent pousser des ailes et refuse alors de quitter ces petits bobos chéris, malgré le mépris qu’elle semble de loin, leur porter. Ce couple parisien a de l’argent, un confort et surtout une famille, ce que n’a pas, ou n’a plus, Louise depuis longtemps. Vivant dans un appartement délabré en région parisienne, la nourrice a perdu la garde de sa fille lorsque celle-ci était enfant et refuse d’ouvrir les relances du Trésor Public depuis la mort de son mari. La jalousie, triste compagne des gens malheureux, s’infiltre alors dans la nourrice par tous les pores. Rapidement à l’aise et profitant de l’absence de ses employeurs Louise se promène nue dans l’appartement, vide le frigo et fait comme si elle habitait les lieux avec un naturel déconcertant. Elle convainc la plus grande des deux enfants qu’un petit frère ou une petite sœur ça serait quand même vachement cool, persuadée qu’avec l’arrivée d’un troisième enfant elle serait employée pendant encore quelques années. Elle fabrique des philtres d’amour, emmène les enfants au restaurant le soir pour que les parents puissent mener de nouveau une vie amoureuse, en vain. Agacée de retrouver du linge souillé de sang menstruel, elle devient de plus en plus malaisante et contraint le couple à prendre des distances avec elle et à reprendre les papiers administratifs pour trouver une place en crèche. Le coup de grâce pour Louise qui commettra les irréparables actes que l’on connaît.

Antoine Reinarz dans Chanson Douce (critique du film)

                                              © Studio Canal

Il y a dans Chanson Douce quelque chose de Parasite de Bong Joon-Ho et de tant d’autres films d’ailleurs. De la même manière que les parents « riches » de la première Palme d’Or sud-coréenne, parleront de l’odeur des « pauvres », Myriam et Paul (incarné par Antoine Reinartz) affichent un mépris de classe, s’échangent devant la nourrice des SMS sur elle et sur ce quoi ils vont bien pouvoir lui parler au restaurant – des enfants peut-être, histoire de valoriser son travail ? –  discutent de Louise et des frissons d’angoisse qu’elle provoque sur son passage (et à raison) ou critiquent ses problèmes d’argents devant elle. Quant à Louise, elle ravale sa fierté, ses principes souvent qui ne sont pas les mêmes que les jeunes parents qui refusent par exemple, de manger des yaourts périmés d’une journée et gâchent de la nourriture sans soucis. Karin Viard excelle dans le rôle de cette perverse nourrice, forcée de contenir sa folie, folie qui sera symbolisée par une scène où des poulpes envahissent son appartement, s’exfiltrant des canalisations et des fêlures de murs peu entretenus pour rattraper Louise. Le travail du son et de l’organicité de ce dernier est important dans Chanson Douce : bruits de langues, de bave, de tentacules, morsures et chair en décomposition, tout est là pour que nous entrions dans le cauchemar de Louise et de la famille qui l’emploie. Ici les spectacteurs.trices peuvent juger les employeurs et l’employée, et tout comme dans le roman, on assiste impuissant à une douce descente aux enfers dont tout le monde est à la fois innocent et coupable. L’anxiogène Chanson Douce est indubitablement un film de genre français, moins complexe que le roman (on y perd d’ailleurs l’idée du transfert de maternité) et moins psychologique. Il peut d’ailleurs ennuyer et perdre son public pendant la première moitié du récit. C’est peut-être le reproche qu’on pourrait lui faire : si on ne connaît pas l’issue tragique de cette histoire, il est peut-être difficile de nous tenir en haleine. Quoi qu’il en soit il y a une morale à tout ça : la seule Super Nanny qui vaille c’est celle de M6 et puis c’est tout.


A propos de Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie avant d'ouvrir sa propre salle de cinéma. Ses spécialités sont les comédies musicales, la filmographie de Jean Cocteau, les sorcières et la motion-capture.

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