Jean-Claude Brisseau, ogre mystique


Décédé en mai 2019, Jean-Claude Brisseau a fait cette année l’objet de plusieurs ré-éditions de ses films en haute définition, en particulier chez Carlotta avec le beau travail effectué sur Un Jeu Brutal (1983), De Bruit et de Fureur (1988) et Noce Blanche (1989). L’opportunité est trop belle de plonger dans la carrière d’un cinéaste sulfureux et irrévérencieux, donc forcément un peu faispasgenresque.

Jean-Claude Brisseau sur le tournage de L'ange noir (analyse, filmographie, critique)

                                   © Etienne George / Collection Christophel

A l’ombre des jeunes filles en fleurs

Vanessa Paradis dans Noce Blanche (critique)

                                  © Tous Droits Réservés

« Fait chier, pas envie d’y aller – T’as qui ? – J’ai Brisseau ». Bagnolet, début des années 1970. Il faut s’imaginer le regard d’un homme au corps imposant, à l’allure dure qui cache peut-être de la timidité, passer sur ces élèves de banlieue prendre place pour un cours qui les ennuie d’avance. Le gars n’est pas un fils de, il n’a pas fait l’IDHEC (ancien nom de la Fémis) faute de moyens financiers et mène une vie de professeur dans cette ville dortoir du 93. C’est pourtant le cinéma qui l’agite. Mais il ronge son frein…Jusqu’à ses 32 ans, lorsqu’un de ses courts-métrages auto-produits est remarqué à un festival par un certain Eric Rohmer. Ce dernier lui met le pied à l’étrier pour bosser à la télévision dans un premier temps puis, à l’aube de ses quarante ans, signer un premier travail pour le cinéma avec une vraie production et accessoirement un comédien déjà connu, Bruno Cremer. 1983 marque ainsi le début d’une carrière singulière, une filmographie on peut le dire difficile d’accès : celle de Jean-Claude Brisseau. C’est l’homme, déjà, qui peut apparaître comme un repoussoir. On le découvre déjà quarantenaire et bourru, aisément méprisant lorsqu’il devient une réelle figure « médiatique » à 45 ans suite au succès au box office de Noce Blanche en 1989. Puis il évolue, et pas en bien, se transformant en lettré au physique d’ogre dans les dernières années de son existence, aussi troublées sur le plan juridique (condamnation pour harcèlement suite à des méthodes de casting peu reluisantes) qu’étonnantes sur le plan cinématographique…En résumé le réalisateur est facilement détestable, facilement caricatural, facilement jetable en bloc. Il sent le souffre, l’outrecuidance, la prétention littéraire, l’élitisme hexagonal et signe au délit de sale gueule. Mais maintenant qu’il a passé l’arme à gauche comme on dit, maintenant que les éditeurs comme Carlotta tendent à réinvestir son cinéma, on peut certainement y jeter un œil critique un peu plus reposé. Prendre Brisseau tel qu’il fût, c’est-à-dire étrange mais radical et dans une radicalité empruntant bien souvent les apparats du cinéma de genre(s).

La figure Jean-Claude Brisseau se révèle au petit monde du cinéma en deux temps. Le premier est plutôt critique, le second est critique ET public. Deux étapes pour deux longs-métrages proposés par Carlotta en Blu-Ray, De Bruit et de Fureur (1988) et Noce Blanche (1989). Le second n’a pas trop sa place dans nos lignes. C’est l’histoire d’un professeur qui s’entiche d’une jeune élève marginale, ex-prostituée et droguée, dans une relation de Pygmalion sexuée où l’adulte et la maturation du désir ne sont pas là où on le croit. Comme Jean-Claude Brisseau l’analyse lui-même, le succès monumental (pour une œuvre pareille) du film au box office n’est pas évident. L’attrait de la provocation n’est de son propre aveu pas si prégnant qu’on pourrait le penser, d’ailleurs Noce Blanche n’est pas si amoral que ça dans une ère post-1968 des années 1980, propre au permissisme. Son Lolita n’a pas la force de provocation du roman de Vladimir Nabokov ou du film de Stanley Kubrick à l’époque de leur sortie…En outre, il ne signifie pas une compromission dans son cinéma, pas beaucoup plus grand public dans la forme ou le jeu des comédiens que ses autres travaux, et abordant les motifs que le cinéaste travaille ad libitum : la relation d’enseignant-apprentie entre un homme mûr et une jeune femme ; les mystères du désir et particulièrement du désir féminin ; la philosophie voire le mysticisme…Bonne production française des années 1980 en ce qu’elle sonne juste, très soignée dans son écriture et son esthétique, Noce Blanche ne doit sa réussite publique certainement que grâce à l’alchimie entre ses acteurs – Vanessa Paradis n’était jusqu’alors considérée que comme une chanteuse à midinettes – et à un romantisme un peu tragique de bon aloi dans les histoires d’Amour. Mais en comparaison avec d’autres projets du réalisateur, il manque d’audace. Car si Noce Blanche n’est pas beaucoup plus opposé au reste de sa filmographie, c’est dans les différences qu’il reste que le cinéma de Brisseau se construit et apporte son intérêt : celui d’un explorateur de frontières.

Emmanuelle Debever et Bruno Cremer dans le film Un jeu brutal (critique)

                                © Tous Droits Réservés

Ça commence en réalité dès le début, avec le petit bijou qu’est Un Jeu Brutal (1983). Dès son premier effort pour le cinéma qui inaugure le trio d’œuvres proposé par Carlotta en haute définition, le genre le plus dérangeant – autant dans le choix de son thème que dans sa représentation – se mêle à une chronique humaine d’une rigueur ascétique. A la mort de ses adoptants, Isabelle, jeune femme incapable de marcher, doit retourner chez son père biologique – il est aussi biologiste de profession, lapsus intéressant – qui l’a abandonnée. La trame est dès lors, comme toujours chez Jean-Claude Brisseau, un mélange de conflit de générations et d’une histoire de formation entre un vieux et une jeune, le tout dans un grand soupçon de rapport œdipien à la sensualité exacerbée par l’ambiguïté de Bruno Crémer (le père) et le handicap physique d’Isabelle. Mais le cheveu dans la soupe de ce qui ne pourrait être qu’un drame psychanalytique, c’est que le papa biologiste est en parallèle un tueur d’enfants. Brisseau ponctue ainsi son récit d’apprentissage par des séquences de meurtre de gamins tout droit héritées de M le maudit (Fritz Lang, 1931) avec une distance glacée que n’aurait pas reniée Michael Haneke. Diablement audacieux, exceptionnel dans le cinéma français – Brisseau, précurseur du cinéma d’auteur de genre qui voit le jour dans nos contrées ces dernières années ? – Un Jeu Brutal est un coup de maître pour un premier long-métrage, bien qu’éclipsé par le choc éblouissant qui suivra en 1988, De Bruit et de Fureur.

De Bruit et de Fureur est un des premiers films de banlieue et il est déjà iconoclaste, brisant les codes d’un genre qui n’existe pas encore. On devine d’où l’auteur a tiré l’inspiration – sa propre expérience de prof en banlieue – de cette tragédie du désespoir urbain via l’itinéraire d’un duo d’ados – un caïd et un plus jeune sous influence, tous deux avec de grosses lacunes parentales – qui ira jusqu’à la prison et la mort. A la peinture blafarde d’un mal-être que l’éducation ne parvient plus à sauver, empiré par le poids de l’Histoire via le formidable personnage de vétéran anarchiste joué par Bruno Cremer, s’ajoutent des scènes de rêve qui font respirer le bitume, qui aèrent (hélas, qu’artificiellement) le cœur grâce à un univers bleuté et sensuel. Univers peuplé par une  espèce de fée de conte, fruit de l’imagination du plus jeune des deux garçons qui découvre la laideur du monde en même temps que la puberté…Parce que la vie est dure, absurde, pâle d’ennui et de manque d’avenir dans ces quartiers, Jean-Claude Brisseau filme un monde clos tiraillé par la brutalité et la soif d’aimer et de vivre, où on peut tirer sur des jeunes à vue au cœur d’une séquence nocturne digne d’un western tribal, où on peut tuer son frère pour impressionner les copains et satisfaire une jalousie mythique, et où on peut même se suicider pour un oiseau…Toutefois, s’il flirte dans De Bruit et de Fureur avec le lyrisme et le fantastique par le truchement du rêve, ce n’est bien qu’à partir de Céline (1992) que le cinéaste y entre pour de bon.

Un jeu brutal Noce Blanche et De bruit et de fureur en blu-ray chez Carlotta (critique, analyse)Il se trouve qu’à l’orée des années 1990, Jean-Claude Brisseau va résoudre à sa manière l’ostracisme que le septième art français réserve à ce qu’on appelle communément le cinéma de genre(s). L’homme choisit de ne pas tricher, de ne pas prendre de chemins de traverse – peut-être un trait d’autodidacte, construit en dehors du circuit et n’ayant donc pas la nécessité du compromis, si tant est que ce soit possible – et écrit des scénarios incluant des éléments majeurs de genre ne laissant aucun doute sur leur univers. Ce, tout en gardant une esthétique et un ton intellectuel d’auteur très français. Comme mis en confiance par les succès publics et/ou critiques des deux réalisations pré-citées, le tournant se nomme Céline. Sur un schéma symbolique dont il ne peut visiblement se dépêtrer, il narre le sauvetage d’une jeune femme au bord du gouffre par une infirmière de province qui va l’aider à remonter la pente. De fil en aiguille, guidée par la méditation, la jeune Céline en question se découvre des pouvoirs transcendants, communiquant avec l’au-delà, s’appropriant des dons d’ubiquité ou de voyages astraux…Faisant surgir des séquences irrationnelles au surréalisme, à la mystique et à la métaphysique traversés par la sensualité du corps féminin au beau milieu du cadre réaliste et précis de sa mise en scène et du décor, Céline est presque le premier “vrai” long-métrage de son auteur, 100% personnel, tant il porte sa patte et le sceau de la liberté qu’il conservera bon an mal an par la suite. Dans L’Ange Noir (1994) et Les Savates du Bon Dieu (2000) c’est la même méthode de mélanges des genres qu’il applique, lorgnant cette fois-ci toujours du côté d’un certain mysticisme mais convoquant davantage le spectre du polar. A l’aventure (2008) est dans la même lignée, perturbé par les doutes de la conscience face à l’hypnose, tout comme son dernier coup de bluff critique, La jeune fille de nulle part, étonnant Léopard d’Or au Festival de Locarno 2012. Celui-ci, avant-dernier projet du réalisateur auquel succédera Que le diable nous emporte (2018) – étude de mœurs dans la lignée du troublant Les Anges Exterminateurs (2006) – revêt le caractère d’autant plus singulier de ne prévenir son spectateur à aucun moment de l’irruption du fantastique – en cela, il est dans une conception « réaliste » du fantastique, car si le fantastique existait, il y a fort à parier qu’il ne crierait pas gare avant de surgir – et d’être un objet cinématographique à la frontière de l’amateurisme, à rebours de la perfection permise par l’industrie et les nouvelles technologies.

Cette fusion unique, façonnée par quarante ans de carrière, est la cause de l’intérêt, voire la fascination, que le cinéaste peut avoir suscité à travers le monde. Malgré tout le souffre qu’il traîne avec ses accusations et condamnations pour harcèlement sexuel, revers de la médaille d’un cinéma complexe et tortueux. Filmographie à redécouvrir donc, via des éditions haute-définition optimales de Carlotta, parfaites sur le plan technique et dont les entretiens avec le sieur Brisseau lui-même en suppléments* marquent un complément profond sur cet ogre de chair et de cinéma…

* A côté de restaurations splendides sur le plan technique grâce auxquelles le travail de Jean-Claude Brisseau et de ses équipes n’a jamais été aussi majestueux, Carlotta Films propose des bonus incontournables pour qui souhaite se pencher sur le cinéma de l’ogre mystique.  Un entretien avec Brisseau himself pour chacun des films et deux analyses de séquences/de scènes coupées sous la houlette du même, télécommande à la main. Documents d’exception qu’on aimerait avoir pour tout réalisateur !

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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