Laurent Lafitte, politique de l’acteur 1


En ce début d’année, Laurent Lafitte a été à l’affiche de deux films français lorgnant vers le fantastique : L’Heure de la Sortie (Sébastien Marnier, 2019) et Les Fauves (Vincent Mariette, 2019). Plus généralement, depuis des années, ce comédien estampillé « de la Comédie Française » devient l’un des porte-étendards du renouveau d’un certain cinéma de genre(s) en France. L’occasion pour nous, outre de faire l’éloge du comédien, de rappeler en quoi il est important, dans le système de production français actuel, que de tels acteurs s’engagent et accompagnent l’émergence de ce type de films toujours compliqués à faire exister. 

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Laurent Lafitte “du cinéma de genre français”

Mais quelle mouche tsé-tsé a bien pu piquer Laurent Lafitte ? D’abord cantonné à des (seconds) rôles dans des comédies, l’acteur a peu à peu fait son nid dans le paysage du cinéma comme du théâtre français, en devenant notamment pensionnaire de la prestigieuse Comédie Française en 2012. S’il a longtemps porté en lui et surement malgré lui, l’habit du jeune premier un peu rigolo, sa carrière a littéralement pris un tournant en 2016, quand Paul Verhoeven voit en lui le violeur idéal du très puissant Elle (2016), ce qui, à l’époque des faits, fut d’abord vu par la critique et les spectateurs comme un (admirable) contre-emploi. Et pourtant, cette ré-incarnation inattendue, déjà amorcée dans la tragi-comédie Elle l’adore (Jeanne Herry, 2015), va se révéler pour pas mal de monde assez évidente. Dès lors, le cinéma français va s’amuser à contourner l’image policée et polissonne de l’acteur, pour l’attirer vers une nouvelle dimension : celle d’une noirceur caractérisée par des personnages de bonshommes lambda, toujours au bord du précipice, de la folie, du lâcher-prise. Rares sont les exemples d’une métamorphose aussi linéaire et naturelle, rapide et évidente, dans la carrière d’un comédien. Cette rencontre avec sa face obscure, avec son autre visage – s’il faut évidemment mettre à distance le comédien des rôles qu’il incarne, il faut noter que le visage de Lafitte s’est comme endurci et refermé au contact de ces rôles – a surtout mené Laurent Lafitte à devenir l’un des acteurs les plus récurrents de ce qu’on nommera, parce qu’il faut peut-être oser la nommer, la nouvelle vague du cinéma de genre(s) français.

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Sa partition de monsieur tout le monde se muant en type inquiétant a, depuis son excursion chez Verhoeven, connu des dérivations et relectures multiples. En 2017, pour Fabrice Gobert et son second film K.O – réalisateur de l’inquiétant Simon Werner a disparu… (2010) et de la série Les Revenants (2012-2015) – il est Antoine, directeur des programmes d’une chaîne de télévision, exécrable personnage, méprisant au possible. L’année suivante, Patricia Mazuy lui offre d’incarner un ersatz du meurtrier Xavier Dupont de Ligonnès dans son très déroutant Paul Sanchez est revenu ! (2018) où se mêle comédie policière, film noir et relents de western spaghetti. Son personnage labyrinthique est passionnant, prolongeant encore davantage la palette dramatique du comédien. En ce début d’année 2019, ce qui aurait pu n’être apparenté qu’à un drôle de concours de circonstance, finit d’asseoir Laurent Lafitte comme l’un des artilleurs de ce renouveau du genre français. Dans Les Fauves (Vincent Mariette, 2019) son personnages débonnaire de chasseur de fauves, fringué et coiffé comme Orelsan, est une sorte de prolongation du personnage de Paul Sanchez, tant les deux rôles partagent bien des points. Tous les personnages incarnés par Lafitte dans ces films partagent la même trajectoire, celle d’un homme banal qui, par les aléas de la vie, va se retrouver confronté à la part la plus sombre de son être, et s’en laisser contaminer. Même constat dans L’Heure de la Sortie (Sébastien Marnier, 2019), où cette fois, Laurent Lafitte incarne Pierre Hoffman, un jeune professeur qui débarque dans un lycée prestigieux pour remplacer au pied levé un autre professeur qui s’est jeté par la fenêtre en plein cours, devant ses élèves. Ces derniers, membres d’une classe expérimentale d’étudiants surdoués, commencent à inquiéter Pierre qui les croit responsable du suicide de leur professeur. Peu à peu, rongé par la paranoïa. 

Au delà de la passionnante évolution du comédien qui semble littéralement se réincarner aux contacts de ce nouvel éventail de jeu qui lui est offert, il convient surtout d’admettre que les choix de carrière de Laurent Lafitte sont salutaires en cela qu’il n’existe pas d’équivalence, en France, de comédiens qu’on dirait de « premiers plans » (pour ne pas dire bankable) qui s’aventureraient si franchement, à corps et cœur perdus, dans un cinéma réputé (à tort) si « compliqué » à faire et à produire. Il faut rappeler que le système supposé « vertueux » dont on vante les mérites à tort et à travers dans notre hexagone, ne l’est toujours que pour des genres précis de films : la comédie et le drame social. La diversité que ce système permettrait d’assurer n’est qu’un leurre, une façade, un mirage, une fumisterie dont il nous apparaît important, en tant qu’amateurs d’un cinéma sous-représenté, de ne pas taire les limites et les contradictions. Tenus en équilibre (branlant) par la télévision, le système de financement français se retrouve par essence, et par la force des choses, dans une disposition qui n’implique pas (ou plus) la diversité au sens où l’on devrait l’entendre. Car si diversité il y a, elle est d’abord dans l’offre – la France est le pays d’Europe qui produit le plus de films par an – et donc dans la quantité, plutôt que dans la variété des propositions ou dans un éventail élargi d’approches esthétiques et narratives. Cette monoformisation de la production française s’explique, pour partie, par l’obligation des chaînes de télévision à financer et investir dans le cinéma français. Cette idée, brillante et bienheureuse sur le papier, a en réalité largement contribué à appauvrir le cinéma français, à le standardiser. Il est aisé à comprendre qu’une chaîne de télévision comme TF1 ou France 2 n’a que peu d’intérêt à produire des films de genres qui, pour la plupart, ne pourront pas être diffusés le dimanche soir en prime-time. La toute puissance de la télévision sur le financement du cinéma français, a impliqué, par effet de domino, la toute puissance des comédiens bankables, sur qui il devient nécessaire de parier pour pouvoir monter un film, entendre « obtenir le soutien d’une chaîne de télévision »

Cette liste des comédiens qu’on juge bankable est assez logiquement apparentée aux deux genres dominant pré-cités. Ainsi, on assiste depuis des années à une véritable toute puissance du comédien comique, venu de la télé ou du one-man-show. Sans être le maillot jaune, ni même l’un de ses poursuiveurs, Laurent Lafitte fait assurément partie du peloton de tête de ces comédiens sur lesquels il est possible de financer un film aujourd’hui. Il faut rappeler d’ailleurs, qu’il vient lui-même de ce sérail en vogue, car avant d’être intronisé à la Comédie Française en 2012, il avait démarré sa carrière de comédien dans une sitcom de M6 et connu un énorme succès avec un seul en scène comique “Laurent Lafitte, comme son nom l’indique” en 2008. Aussi, le voir ainsi s’aventurer vers des contrées moins convenues dans le paysage du cinéma français est presque un acte politique en soit. Dominique Rocher – réalisateur de La Nuit a dévoré le Monde (2018) – l’exprimait sans fards dans l’entretien qu’il nous avait donné, expliquant que trouver aujourd’hui, en France, des acteurs suffisamment courageux et impliqués pour endosser les rôles principaux dans ce type de films jugés compliqués à faire était une tâche ardue voir impossible : « J’en ai rencontrés beaucoup (des acteurs français, ndlr) pour le rôle de Sam et j’ai notamment eu un refus qui m’a particulièrement marqué car l’acteur en question m’a répondu « ce rôle en demande trop ». Je me demande pourquoi les acteurs qui peuvent penser ça font ce métier. Si ce n’est pas pour être challengé physiquement et mentalement et se plonger à corps perdu dans un rôle alors à quoi bon être acteur ! Anders, lui, quand il a lu le scénario, m’a tout de suite dit qu’il y voyait l’opportunité de s’exprimer différemment et d’aller au bout de certaines de ses limites. Ce qui est apparu comme une opportunité formidable pour cet acteur norvégien, apparaissait pour certains de ses homologues français que j’ai rencontrés, comme une véritable plaie. Comme si l’exigence et le travail que cela impliquait ne les intéressaient pas. ». Plus généralement, au-delà même de l’implication physique et psychologique que ces films demandent, les acteurs français sont pour la plupart enfermés – consciemment ou pas – dans un système de production et de financement, qui ne les incite pas à la prise de risque, mais au contraire, à se complaire d’une organisation qui leur assure un maximum d’argent avec un minimum d’efforts et de risques. Prendre des risques, c’est aussi, peut-être, ou surement, d’oser accompagner les petites révolutions quand elles semblent pointer le bout de leur nez, non pas surfer sur la vague, mais l’aider à grandir, à se répandre. En cela, indéniablement, au regard des vaguelettes encore timides mais de plus en plus nombreuses que les cinémas de genre(s) français sont en train de causer, ça et là, « Laurent Lafitte de la comédie Française » s’impose, non pas comme une mascotte – parce qu’on est tous d’accord que ça nous évoque des gens dans des costumes d’animaux très bizarres qui font coucou en dandinant des fesses – mais plutôt, comme l’un de ses ambassadeurs de luxe. Pourvu que ça dure et que d’autres s’en inspirent.

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A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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