Après avoir remis en lumière René Manzor et Pierre B. Reinhardt, l’éditeur Le Chat qui Fume nous offre ce mois-ci quatre nouvelles éditions qui redorent à leur tour les lauriers de cinéastes hexagonaux qui font pas genre et que “l’Histoire officielle” du cinéma français a décidé d’occulter. Aujourd’hui, focus sur La Nuit de la Mort (1980) de Raphaël Delpard, souvent considéré comme la première production gore français.

© Tous droits réservés
EHPAD of the Dead
Bien avant la déflagration des French Frayeur qui offrirent au cinéma gore français sa véritable heure de gloire – Haute Tension (Alexandre Aja, 2003), A l’Intérieur (Maury/Bustillo, 2007), Martyrs (Pascal Laugier, 2008) – le genre connut quelques premiers essais dès le début des années 1980 bien qu’ils eurent de la peine à vraiment s’imposer ou marquer pleinement les esprits. Cette vague fut en fait initiée par Jean Rollin, qui avec Les Raisins de la Mort (1977) engagea une trilogie autour de la figure du zombie complétée par Le Lac des Morts Vivants (1980) et La Morte-Vivante (1982) et aborda (avec retenue) l’esthétique gore définie depuis le milieu des années soixante aux Etats-Unis par le cinéaste Herschell Gordon Lewis. Si en France, on a tendance à considérer Baby Blood (Alain Roback, 1990) comme le premier “vrai” film gore, c’est parce qu’on a surtout injustement oublié l’admirable essai de Raphaël Delpard – réalisateur qui signera un peu plus tard le long-métrage fantastique Clash (1984) présenté et conspué à Avoriaz – intitulé La Nuit de la Mort (1980) et pour cause, le long-métrage demeura jusqu’à ce que le Chat qui Fume lui offre un écrin à sa hauteur, difficilement visible.

© Tous droits réservés
L’histoire suit une jeune femme, Martine, qui après une dispute avec son petit ami, accepte un poste d’aide-soignante dans une sorte de manoir servant de maison de retraite pour vieillards fortunés. Dès son arrivée, elle sympathise rapidement avec Nicole – première apparition de Charlotte de Turckeim au cinéma – sa collègue de travail dont la disparition subite dans d’étranges circonstances intrigue Martine. Désormais seule à s’occuper de cette faune de vieillards tous plus inquiétants les uns que les autres, la jeune femme doit aussi composer avec les ordres d’une directrice autoritaire et les avances de l’étrange homme à tout faire de la maison. Une nuit, elle découvre la vérité sur la disparition de Nicole et comprend que ses vieux patients sont beaucoup plus vieux qu’ils n’y paraissent… conservant leur « vieillesse éternelle » en se faisant des festins de jeunes femmes. Rien que ça.
La grande force de La Nuit de la Mort est qu’il se joue très habilement des codes du film de vampires et de la zombixploitation, dont il exploite certains poncifs visuels ou thématiques, tout en les contournant et dérivant habilement vers des sentiers plus « naturalistes ». La maîtrise passe alors par la tension graduée mise en place, faisant de l’incursion progressive d’éléments fantastiques et/ou gores – comme l’infusion lente d’un poison – le ciment d’une étrangeté et d’un malaise qui vient nimber de bout en bout le long-métrage. Cette utilisation subtile du fantastique surgit souvent moins par le biais des images que par la malice d’une ligne de dialogue – pour exemple, l’un des pensionnaires révèle par mégarde en expliquant à Martine que ses enfants sont décédés depuis longtemps, laissant circonspecte la jeune femme qui en vient à se questionner sur l’âge réel du vieillard – imposant une atmosphère malsaine palpable, une certaine irrévérence et un humour noir assez décapant. Malgré une mécanique en apparence trop bien huilée et bien qu’il convoque quelques thématiques éculées par la littérature et le cinéma fantastique – la quête de la fontaine de jouvence, la peur des vieux, la dimension sectaire… – le long-métrage réussit à captiver du début à la fin, haletant, ludique, surprenant. Une réussite qui rappelle, une fois de plus, que le cinéma de genres français, malgré tout ce qu’on peut entendre ou lire à son propos, possède bien, si l’on accepte de s’y pencher un petit peu, quelques antécédents de bonne facture qui surent raconter des histoires, en minuscule ; qui suffisent à lui fabriquer une Histoire, en majuscule.
Pourtant défendu par la critique de l’époque – qui lui avait reconnu une ambiance maîtrisée et notamment des effets gores assez surprenants pour le cinéma français des années quatre-vingt – le film fut sacrifié, comme beaucoup d’autres du même genre par ailleurs, par son exploitation limitée. Même s’il connu une seconde carrière en cassette vidéo, l’insuccès public de l’objet au moment de sa sortie à de quoi étonner tant ce savoureux mélange impose La Nuit de la Mort comme une référence immédiate pour quiconque, amateur de cinémas de genres, le découvrirait sur le tard. En bon fossoyeur, chat noir rôdant au milieu des tombes, l’éditeur Le Chat Qui Fume offre à cette production méconnue une nouvelle exposition méritée grâce à une édition de prestige qui propose un master restauré plus qu’impeccable, arboré de suppléments instructifs – deux entretiens avec l’actrice principale Isabelle Goguey et un autre avec le réalisateur, bonhomme qui transpire de générosité et se livre sans fards sur la désillusion que furent pour lui ses excursions dans ce terrain miné du cinéma de genres – et d’un coffret graphiquement une nouvelle fois somptueux. Parce qu’on est jamais rassasié et que Le Chat qui Fume adore nous mettre l’eau à la bouche, on en vient maintenant à rêver à une édition qui remettrait dans la lumière l’autre film fantastique de Raphaël Delpard, Clash (1984), œuvre maudite dont l’évocation succincte au cour de l’entretien nous a déjà fait ronronner de plaisir.
Pingback: La Saignée de Claude Mulot - Critique sur Fais pas Genre !