Jesters : The Game Changers


Nouvelle proposition audacieuse du cinéma sud-coréen, Jesters: The Game Changers (Kim Joo-ho, 2019) est une comédie inventive habitée d’une énergie contagieuse. Découvert au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, le film explore le passé tyrannique de la Corée du XVème siècle et propose une réflexion sur la manipulation par l’image à l’ère du numérique…

Les villageois du film Jesters : The Game Changers (critique)

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Bouffons et Buddhas

Une mise en contexte s’impose : 1453, sous la dynastie Joseon en Corée. Alors qu’un jeune roi de douze ans était sur le trône, son oncle Sejo organisa un coup d’État meurtrier pour le remplacer. Il empoisonna son neveu royal et condamna son propre frère à mort, entre autres choses. Auto-proclamé Roi Sejo, il régna en tyran sur la Corée, entretenant savamment son culte de la personnalité. Jesters: The Game Changers se déroule sous son règne. Six bouffons, rois de l’illusion, sont engagés par le pouvoir. Leur objectif : à l’aide de tours de passe-passe, faire croire aux habitants du royaume que le règne de Sejo est béni des dieux. Arbre qui se dresse au passage du roi, apparition de buddhas géants, hommes volants… Leurs illusions sont d’une inventivité sans bornes pour que le peuple vénère comme il se doit son roi. Mais bien vite, la troupe de bouffons se révèle être un simple pion sur un échiquier et elle se retrouve alors au cœur de jeux de pouvoir impitoyables.

Un des subterfuges du film Jester : The Game Changers (critique)

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Bien sûr, en premier lieu, le film est redoutablement efficace par son ancrage dans l’actualité. A l’heure où les propos des uns et des autres sont déformés à outrance, à l’heure où les deep fakes fleurissent sur les réseaux sociaux et où la désinformation règne en maître sur Internet, les mensonges absurdes du récit sonnent étrangement familiers. Les bouffons font preuve d’une créativité généreuse pour iconiser le tyran Sejo : ils mettent en scène une guérison miraculeuse, font voler une représentation géante de Buddha entre les montagnes et vont même jusqu’à créer l’ambiance sonore de ces miracles en soufflant dans des cors cérémonieux…Le long-métrage tourne ces mensonges en dérision qui en deviennent irrésistiblement drôles par leur extravagance, peut-être pas si absurde qu’elle en a l’air. En tout cas, le parallèle entre la Corée du XVème siècle et le monde d’aujourd’hui saute aux yeux : la manipulation par l’image y occupe une place centrale dans les jeux de pouvoir. Peu de choses semblent avoir changé depuis, une image édulcorée, déformée du monde étant toujours présentée au bas peuple, manipulé par les puissants. Le cinéaste Kim Joo-ho rit jaune de ces manigances, mais il pointe également un doigt accusateur vers le peuple coréen de l’époque, et par extension vers nous qui vivons à l’heure du numérique. Au moindre de ces fabuleux prodiges, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre à une vitesse qui ferait rougir Mark Zuckerberg. Les informations sont progressivement et inévitablement déformées, comme tout bon tweet qui se respecte.

Séquence du film Jester : The Game Changers (critique)

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Une fois n’est pas coutume, les Coréens proposent une leçon de cinéma passionnante par leur maîtrise du mélange des tons et des genres. Tout en dressant le sombre portrait d’un royaume noyé dans le mensonge et les faux-semblants, le film est irrépressiblement drôle. Kim Joo-ho se moque gentiment de ses personnages avec les spectateurs, ou bien se moque-t-il des spectateurs avec ses personnages ? Il est parfois difficile de savoir s’il vaut mieux en rire ou en pleurer. Non seulement le réalisateur caricature les puissants par leurs jeux de pouvoir irrationnels, mais aussi le peuple, assez crédule pour avaler toutes ces couleuvres. Le spectateur rit ainsi de sa propre bêtise, probablement aussi naïf que les gobe-mouches coréens. Jesters brille par ailleurs par ses fulgurances anachroniques implacablement drôles : un bouffon fait la cour à une demoiselle à la fenêtre d’une maison ; les volets s’ouvrent, révélant une immense pleine lune ; l’homme entreprend alors une envolée lyrique tandis que la jeune femme est suspendue à ses lèvres…L’envers du décor est alors révélé aux spectateurs, c’est une immense toile peinte fait office de ciel étoilé, tendue à bout de bras par des bouffons exténués tandis que d’autres illuminent la fausse lune à l’aide de projecteurs électriques. Alors que l’action se déroule au XVème siècle, le long-métrage n’hésite pas à tordre la réalité lorsque sont révélés les secrets de ces tours de passe-passe, plus aberrants les uns que les autres. Avec une habileté déconcertante, Jesters mélange ainsi les tons, les genres et les époques pour mieux renforcer sa satire.

En revanche, après la première moitié de la narration et une fois passée l’effet de surprise, le long-métrage s’essouffle peu à peu et devient confus : saturation de personnages, coups de théâtre à répétition, multiplication des fils narratifs…Jesters: The Game Changers devient alors un joyeux bordel. Mais finalement, le film touche le spectateur grâce à ces personnages de saltimbanques et se révèle être un manifeste célébrant les arts du cirque et, par extension, le cinéma. A l’aide d’artifices ingénieux, la troupe fait preuve d’une inventivité et d’une créativité réjouissante pour confectionner leurs illusions. Magiciens talentueux, artistes incompris, éternels enfants, les bouffons de Jesters ré-enchantent le monde grâce à leur art. Un film qui aurait sûrement fait sourire un certain Georges Méliès.


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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