La Cité de l’Indicible Peur


La récente disparition du flibustier du cinéma français qu’était Jean-Pierre Mocky nous invite à nous re-pencher sur son œuvre, dense, foisonnante, foutraque mais aussi cohérente politiquement, satirique, corrosive, pamphlétaire, volontiers anar. Si le réalisateur s’est coltiné à bons nombres de genres, ses expéditions sur le terrain du fantastique demeuraient toutefois assez rares. Nous vous avions déjà parlé de Litan, la Cité des Spectres Verts (1982) il convenait aussi de mettre en lumières La Cité de l’Indicible Peur – aussi connu sous le titre, La Grande Frousse – sorti en 1964, avec Bourvil dans le rôle titre. Justement, ESC Editions vient tout juste de lui offrir une édition Blu-Ray prestigieuse.

Francis Blanche et Bourvil dans La cité de l'indicible peur de Jean-Pierre Mocky (critique)

                                         © Tous droits réservés

Trou Perdu Détective

« C’est la grande frousse, c’est la grande peur, prenez bien garde à l’inspecteur : le dénommé, Simon Triquet. Son père était dans la police, son oncle aussi, même sa nourrice… Ah quel destin ! Ah quel destin ! C’est un gentil, c’est un cœur tendre mais vous ne perdez rien pour attendre ! Hélas ! Hélas ! » C’est par cette ritournelle champêtre que démarre et se termine La Cité de l’Indicible Peur (1964). Simon Triquet, cet inspecteur redoutable dont la chanson nous vante les qualités et les exploits, est en réalité aussi proportionnellement peu sémillant que l’emphase avec laquelle les chœurs de cette ode le présente. Grand garçon endimanché dans un imperméable trop grand, Triquet est reconnaissable à sa bonté naïve largement sur-développée, sa démarche chancelante qui, selon les dires d’un des personnages le décrivant, « donne l’impression qu’on ne sait jamais vraiment s’il court où s’il marche » et son air béat constant, comme décroché du monde, totalement à distance de ses horreurs, incapable d’entrevoir chez un être humain une once, un soupçon de malice. Le portrait de Triquet, en d’autres termes pourrait être celui de Bourvil, figure inoubliable du cinéma français, créature comique imparable, à la dégaine et au phrasé si caractéristique, qui de films en films façonna un personnage émouvant de poésie naïve.

Bourvil dans La cité de l'indicible peur de Jean-Pierre Mocky (critique)

                                         © Tous droits réservés

L’intelligence de Mocky, en tout temps, a été de convoquer les plus grands acteurs des différentes époques qu’il a traversées – sa carrière de réalisateur s’étend tout de même de 1959 à 2017 avec pas loin de soixante-dix réalisations à son actif – pour leur offrir, souvent, des partitions à contre-emploi. C’est peut être pour cela que les plus grands se sont bousculés pour venir jouer chez Mocky – Marielle, Deneuve, Serrault, Moreau, Lonsdale, Piccoli… pour n’en citer qu’une toute petite partie – envers et contre tout, malgré l’humeur ravageuse légendaire du bonhomme et l’économie de bout de chandelle qui régissait ses tournages sur la fin. A ce titre, sa collaboration avec Bourvil, riche de quatre longs-métrages, est intéressante tant il s’est évertué à déconstruire et malmener l’image de l’acteur, lui offrant des rôles volontiers plus corrosifs que ce à quoi il était par ailleurs habitué. Dans Un drôle de Paroissien (1963) – leur première collaboration et énorme succès en salles – l’acteur est un homme qui s’engage dans l’Église par pur appât du gain. Tandis que dans La Grande Lessive (1969) il incarne Armand Saint-Just un professeur qui, las que ses étudiants ne soient plus concentrés en classe à cause, dit-il, de l’influence néfaste de la télévision, va mener une opération vengeresse contre les diffuseurs de programme. Même chose dans leur dernière réunion, L’Etalon (1970) comédie lorgnant vers l’érotisme, dans laquelle Bourvil est un vétérinaire particulièrement porté sur la chose, qui incite les femmes délaissées par leurs compagnons à s’abandonner dans ses draps. D’une certaine façon, l’objet qui nous intéresse aujourd’hui fait plutôt office d’exception. Car des quatre collaborations Mocky/Bourvil, La Cité de l’Indicible Peur – d’abord sorti sous le titre de La Grande Frousse est sûrement celle dans laquelle le réalisateur capitalise le plus largement sur l’image habituellement associée à Bourvil, celle d’un benêt naïf au cœur tendre. Le personnage de l’Inspecteur Triquet, oscillant entre dandysme décalé à la Tati et flegme à l’anglaise, sert tout particulièrement le décalage de ton du film, lui donnant des allures de satire grivoise loufoque, enluminée de dialogues savoureux et souvent drôles, parce que déphasés. La galerie de personnages haut en couleur que rencontre Triquet, permet à toute une ribambelle d’acteurs chevronnés d’avant-guerre de venir s’offrir des rôles de compositions. Ainsi, Mocky réunit des vieux de la vieille comme Jean-Louis Barrault, Roger Legris, Jacques Dufilho ou Victor Francen et les associe avec une jeune génération d’acteurs d’un nouveau genre, de ce qu’on appellera plus tard « les chansonniers », tels que Jean Poiret ou Francis Blanche.

L'assassinat au silencieux dans La cité de l'indicible peur de Jean-Pierre Mocky (critique)

                                © Tous droits réservés

En grand amoureux du polar – la très grande majorité de ses productions flirtent ou succombent totalement aux codes de ce genre – Mocky s’amuse avec les codes du film de détective du cinéma américain et ridiculise au passage la police française – l’une de ses grandes thématiques, en bon anarchiste qu’il était – avec une verve aussi décomplexée que politique. Dans le récit, l’Inspecteur parisien Simon Triquet est envoyé en mission en province pour retrouver un malfrat, faux-monnayeur répondant au surnom de Mickey le Bénédictin, en fuite depuis que la guillotine s’est bloquée le jour de son exécution. Débarqué à Barges en Auvergne, dans un petit village où tout le monde se connaît et où les nouvelles vont vite, Triquet tente d’agir sous couverture en prétextant être à la recherche d’un ami « ivrogne, chauve et frileux, qui déteste le cassoulet ». Mais la petite communauté de villageois ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée de cet étranger, encore moins quand il découvre son identité après que Triquet se soit laissé convaincre de donner quelques indices quant à la véritable raison de sa venue sur place. Repéré comme étant un Inspecteur de Police en mission, Triquet va être harcelé par les villageois qui lui demandent de tirer au clair une série de meurtre dont ils tiennent responsable un monstre qui sévirait dans les parages et qu’ils nomment La Bête.

Par cette sous-intrigue qui vient habilement se greffer au canevas de polar traditionnel, Mocky s’amuse à brouiller les pistes et les codes, insufflant une part de fantastique au sein de sa comédie de mœurs policière. Si la dimension fantastique est un leurre aussi vite dévoilé qu’il n’est exploité, elle offre quelques séquences assez hypnotiques dont celle d’une nuit de traque nimbée d’un brouillard épais durant laquelle on découvrira la véritable identité du monstre. Comme il le fera plus tard avec Litan, la Cité des Spectres Verts (1982), Jean-Pierre Mocky n’embrasse pas pleinement le genre du cinéma fantastique pour mettre en scène une réalité alternative au monde réel, mais ancre au contraire son récit dans un terroir français des plus terre-à-terre, y immisçant le fantastique par l’entremet du folklore et des légendes locales. Largement inspiré de l’histoire de La Bête du Gévaudan – bien que le monstre ici, soit plus amphibien d’aspect que canin – ce récit à tiroirs qui entrecroise les genres, s’amuse des faux-semblants et d’une drôlerie assumée qui en fait, certainement, l’une des rares tentatives françaises de comédie fantastique. Une atmosphère particulière qui n’est pas s’en rappeler, de par son personnage d’inspecteur loufoque et lunaire et ses mystères ésotériques, les deux saisons de la série de Bruno Dumont – P’tit Quinquin (2014) et CoinCoin et les Z’inhumains (2018) – ou l’hilarant Les Vécés étaient fermés de l’intérieur (Patrice Leconte, 1976) comédie azimutée qu’il faut reconsidérer, réunissant un duo savoureux Rochefort/Coluche en duo policier tous droit sorti d’une bande-dessinée de Gotlib dont le long-métrage est une adaptation. L’esprit subversif comme l’humour propre à l’univers de la bande-dessinée franco-belge est par ailleurs largement convoqué dans le film de Mocky, son Triquet étant une sorte de croisement insolite, empruntant sa silhouette à l’univers d’Hergé et son caractère à celui de Franquin.

Sans que l’on puisse leur faire le faux-procès de surfer sur la disparition récente du cinéaste – l’édition est sortie bien avant – on ne peut qu’admettre que le timing est parfait pour découvrir ou redécouvrir cette production par le biais de l’édition que lui consacre ESC. Cette galette Blu-Ray impeccable proposant une copie sublime, offre en complément un entretien aussi précieux qu’émouvant avec Jean-Pierre Mocky, qui revient sur l’aventure que fut le tournage, la genèse du film et son accueil, entre échec à sa sortie et réhabilitation tardive. Un supplément pas seulement d’informations, mais aussi d’âme, à cette belle édition, puisqu’on imagine que cet entretien doit être l’un des tous derniers donné par Jean-Pierre Mocky avant son grand départ.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

Laisser un commentaire