The Visit 6


Après sa descente aux enfers artistique, M.Night Shyamalan remet les choses à plat avec ce petit film de genre tourné en found-footage et intitulé « The Visit ».

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Incassable

Il y a plus d’une dizaine d’années déjà, tout le monde ou presque considérait M. Night Shyamalan comme l’une des nouvelles figures de proues du cinéma américain. Il faut bien admettre que la réussite de films – devenus pour certains véritablement cultes depuis – comme Sixième Sens (1999), le génial Incassable (2000), Signes (2002), ou encore Le Village (2004) avaient suffi à cette époque pour que la critique enterre Steven Spielberg avant ses soixante ans et trouve dans ce tout jeune réalisateur – qui arrive quand même à avoir une tête d’hindouiste en même temps qu’un nom de vampire – un héritier tout trouvé. Devenant une marque, le nom de Shyamalan rimait à la fois avec fantastique et twist. Le twist– pour ceux qui n’aurait pas révisé leur petit dictionnaire du vocabulaire cinématogra-geek – n’a rien à voir avec une danse épileptique des années soixante, mais désigne un retournement de situation soudain et particulièrement spectaculaire, du genre : « en fait à la fin on découvre que Bruce Willis est un fantôme ». Désolé pour ceux qui n’avait pas vu Sixième Sens, c’est une manière bien lâche de ma part de me venger de Quentin qui m’a vendu la fin du film alors que nous étions en cours de Physique-Screen-Shot-2015-08-26-at-9.17.56-AMChimie avec Monsieur Abel en 4èmeD. Et puis arrêtez un peu de chouiner, c’est le twist scénaristique le plus connu de l’histoire du cinéma si bien que n’importe quelle personne qui, aujourd’hui, le découvrirait pour la première fois, en connaît immanquablement la fin avant même de mettre la galette dans son lecteur… Alors c’est pas comme si je vous avais dit qu’en fait à la fin du Village on découvre que le village n’… Trêve de bavardages. Même si pour beaucoup le déclin de sa carrière commence après ce dernier film nommé, pour ma part j’ai une affection toute particulière pour la poésie visuelle de La Jeune Fille de l’eau (2006) et un certain plaisir à revoir le bancal Phénomènes (2008) dans lequel on peut trouver, derrière la mièvrerie de l’histoire familiale et la maladresse du propos, quelques brillantes idées de mise en scène. Pour moi, la traversée du désert artistique de M. Night Shyamalan s’amorce certes avec Phénomènes, mais s’enterrine définitivement avec ses deux blockbusters américains que sont l’adaptation du manga Le Dernier Maître de l’Air (2010) et la réunion de famille Smith qu’est l’abominable After Earth (2013). En définitif, rien de bien grave. Seulement deux petits pas de côté, dans un cinéma mainstream téléguidé par les studios. Par ces incartades, sorties de route incontrôlées ou peut-être au contraire trop contrôlées, Shyamalan a surement voulu montrer qu’il pouvait faire autre chose, appliquer d’autres schémas scénaristiques, se reposer sur d’autres procédés et sortir de sa méthode infaillible que beaucoup commençaient à lui reprocher. On peut comprendre la lassitude que peut avoir un réalisateur, qui plus est lorsqu’il est scénariste – Shyamalan vient de là, il a scénarisé entre autre le film Stuart Little (1999) où l’on découvre qu’à la fin le héros qui est une souris qui parle est en fait un fantôme… Nan j’déconne – à devoir continuellement réécrire des maxresdefaulthistoires aux structures narratives presque identiques, répondant aux mêmes canevas. Oui mais malheureusement, Monsieur Night, il semblerait que plus qu’une signature, c’est d’abord ce que tu sais le mieux faire…

Je dois l’admettre, quand j’ai appris que Shyamalan s’était rangé des blockbusters sur fond vert à 130 millions de dollars et préparait un petit film d’horreur à twist, en found-footage, réalisé pour seulement 5 millions de budget… J’ai dû faire face à d’étranges sensations qui se sont entremêlées dans mon petit corps. Odieuse nausée, rire nerveux, curiosité malsaine. Pour moi, l’annonce n’impliquait aucunement un retour en grâce du réalisateur, mais plutôt, l’achèvement misérable d’une carrière si prometteuse. Une carrière débutée fort bien mais lamentablement terminée dans les tréfonds du cinéma d’horreur bas-de-gamme. Si vous êtes lecteurs assidus de Intervista, vous connaissez à peu près tout ce que nous pensons du found-footage, nous l’avons souvent défini comme le cancer de la prostate du cinéma de genre depuis plus de dix ans. Qui aurait pu croire que ce terrain ultra-balisé du found-footage serait investi par Shyamalan avec bien plus d’idées nouvelles que ce qu’ont pu faire tous les autres avant lui, y compris des cinéastes comme Barry Levinson (The Bay, 2012) ou Josh Trank (Chronicle, 2012) qui avaient déjà, à leur manière, un peu bousculé le modèle prêt-à-porter dans lequel se complait cette immonde mode cinématographique. Revenant aux grands poncifs de ses premiers films – maîtrise du suspense, recours au fantastique et à l’horreur et bien sûr, le sempiternelle twist – Shyamalan fait aussi de The Visit un film très personnel, voir quasiment autobiographique puisqu’il raconte l’histoire d’une jeune fille – le personnage principal interprétée par Olivia DeJonge qui a des désirs de cinéma comme, on l’imagine, Shyamalan au même âge – et souhaite réaliser un documentaire-pansement, axé sur les relations houleuses entre ses grands-parents et sa mère. Pour cela, elle va avec son petit-frère – un ersatz de Slim Shady en moins slim mais en plus drôle – chez ses grands-parents qui les ont invités à passer une semaine à la campagne, chez eux. Arrivés sur place, les deux enfants vont voir leur documentaire familial tourner progressivement au film d’horreur.

the-visit-de-m-night-shyamalan-avec-olivia-dejonge-ed-oxenbould-deanna-dunagan_5433231L’une des bonnes idées de mise-en-scène est de donner un réel contexte à l’élaboration de ces vraies/fausses images. S’opposent souvent, dans les films de found-footage, deux catégories de prétexte à la captation. Le premier prétexte est de faire croire à des films amateurs, dénués de toute notion ou désir de mise en scène, des images simplement capturées sur le vif – Shyamalan a lui même déjà utilisé ce prétexte pour l’une des séquences les plus effrayantes de Signes, où l’on découvre, atterré, dans une vidéo familiale filmée lors d’un anniversaire la silhouette cauchemardesque et toute élancée de gris, d’un des aliens – et la seconde, qui, au contraire, choisit plutôt de montrer des personnages qui sont ou se prétendent filmeurs. Vous l’aurez compris, The Visit s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie. Malgré tout il faut noter que, trop souvent, les films de found-footage appartenant à cette catégorie sont quand même filmés avec les pieds. Les réalisateurs étant probablement persuadés que la caméra qui bouge dans tous les sens et les images floues accentueront l’effet de réalisme de l’entreprise : « Comme ça on va y croire que c’est vrai !». Ainsi, même dans .REC (Paco Plaza & Jaume Balaguero, 2007), où les images sont sensées être capturées par un caméraman de métier, le vocabulaire cinématographique basique du découpage et du cadre est complètement balayé, pour apparaître comme une vidéo de mariage prise par un tonton éméché entre le plat principal et la pièce montée. Quand on le questionne sur son envie de réaliser un found-footage, M. Night Shyamalan se défend en expliquant qu’il a plutôt voulu réaliser une sorte de mockumentary (un faux-documentaire). The Visit a en effet cet aspect assez hybride, oscillant entre la réalisation de séquences de ce documentaire par la jeune héroïne et quelques excursions dans ce que l’on pourrait assimiler à un journal de bord filmé ou à un simili de making-of. L’idée brillante de faire du film l’œuvre d’une jeune cinéaste en herbe – on avait déjà un peu vue ça dans le film Echo (Dave Green, 2014) sans que l’idée ne soit pleinement développée – permet à Shyamalan d’assumer clairement l’esthétisation de ses images. Son film de found-footage n’essaie pas de faire faussement vrai, il tente plutôt de faire vraiment vrai. Ce principe nourrit considérablement le film et sa narration, en naviguant toutes voiles dehors sur le fleuve principal que constitue cette idée de départ, Shyamalan tisse tout un réseau d’idées affluentes qui viennent autant renforcer la cohérence de la forme que celle du propos. Empêtrée avec son petit frère envahissant, l’héroïne a l’idée de lui filer l’une des deux caméras, lui proposant de participer à la réalisation du documentaire en tant que second opérateur. Dès lors, par cette habile idée scénaristique, Shyamalan se permet l’utilisation parallèle de deux registres de captation – l’aspect plus amateur dû aux images filmées 1200par le petit frère, et celles, plus élaborées, filmées par l’aînée – qui s’opposent visuellement mais se complètent et enrichissent considérablement la narration.

C’est bien là toute la force de la réalisation de M. Night Shyamalan : réussir à harponner ce sous-genre que l’on croyait dévoyer vers la négation totale de l’idée de mise en scène en en faisant un théâtre idéal pour milles idées de mise en scène – assemblage des points de vue jusqu’à donner la caméra au méchant qui devient un instant lui même metteur en scène, plaisir et jeu sur le hors champ, utilisation du plan séquence, manifestation comique du jump-scare… Ce film que l’on aurait pu envisager comme la capitulation artistique de Shyamalan, le dernier souffle avant l’agonie, est en fait l’acte de renaissance artistique le plus probant de ces dernières années.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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