[Entretien] Thomas Salvador, le fantastique encore et en corps


Acrobate, alpiniste, nageur, héritier du burlesque ? On ne sait comment le définir mais une chose est sûre, depuis des années Thomas Salvador explore les cinémas de genres par des voies dérivées : film de super-héros écologique avec Vincent n’a pas d’écailles (2014) et voyage fantastique-introspectif avec La Montagne (2022). Nous avons eu la chance de le rencontrer à l’occasion de sa venue au Ciné Saint-Leu à Amiens.

Plan de Vincent n'a pas d'écailles de Thomas Salvador, où Vincent Rottiers se baigne dans un grand lac, vu de dos.

« Vincent n’a pas d’écailles » de Thomas Salvador © Le Pacte

Explorateur des genres

Depuis tes premiers courts-métrages jusqu’à ton dernier film, La Montagne, tu te retrouves à une double place d’ acteur-réalisateur. Comment tu envisages cette position ?

Pour moi ça se gère plutôt bien car je me considère en premier lieu comme un metteur en scène. Et je considère que le fait de jouer est un aspect de la mise en scène. Je ne suis pas du tout un acteur frustré qui veut jouer et qui fait donc des films pour ça (rires). D’ailleurs je ne me considère pas comme un acteur, on m’a souvent proposé de jouer et j’ai refusé car c’est différent d’être acteur chez les autres. Je ne le sentais pas. Les films que j’écris, et que je réalise, sont souvent très intimes – même si je passe par le fantastique pour créer de la distance – et donc être mon propre acteur est aussi une manière d’assumer ce côté introspectif. Pour vivre pleinement mes films j’ai besoin d’éprouver les choses, presque physiquement. Pour mon premier long-métrage, Vincent n’a pas d’écailles, je me suis beaucoup posé la question car un premier long c’est beaucoup de complications et si je devais, en plus de la réalisation, faire de l’interprétation ça allait être difficile. Et puis, par une série de hasard, je me suis retrouvé à devoir jouer le rôle.

Le protagoniste du film La Montagne de Thomas Salvador observe, au sommet, la mer de nuages devant lui et les montagnes enneigées.

« La Montagne » de Thomas Salvador © Le Pacte

Dans La Montagne, le rôle principal est un alpiniste et il se trouve que tu l’es également. Envisageais-tu tout de même d’autres acteurs ?

Pour La Montagne je savais dès le début que ça allait être moi car ça n’aurait pas eu de sens que ce ne le soit pas. Je devais vivre l’expérience, presque documentaire, des péripéties en haute montagne. Être dans le froid, grimper la montagne et sentir le vide en dessous de moi. En plus de cela, on a parfois dû tourner en équipe réduite de trois, puisque nous étions en haute altitude, et donc le fait que le réalisateur soit l’interprète nous permettait d’économiser une place ! Je fais aussi des films pour comprendre des choses sur moi, et sur le monde. J’ai justement un rapport très physique au monde, donc incarner le protagoniste était obligatoire, c’est une manière de m’approcher de quelque chose très concrètement. Avec de l’observation directe. Et tout ça c’est difficile de l’expliquer à l’écriture car on a dû mal à comprendre à quel point l’improvisation peut faire du bien à un film. L’écriture c’est le moment que j’aime le moins, c’est dur car tout est possible, et j’ai dû mal à sélectionner ce que l’on met dans le film, car trop de choses m’intéressent. En plus on peut encore tout changer d’ici le tournage, et puisque j’aime le changement, c’est dur d’écrire et de figer les choses. Je n’aime pas non plus écrire beaucoup le personnage principal, surtout quand je sais que je vais le jouer, car je sais que je ne serais pas capable d’écrire un rôle de composition. Je me vois mal jouer un avocat hyper à l’aise ! Je n’ai pas beaucoup à jouer, je me contente souvent d’être moi-même.

La dimension physique de tes films, presque acrobatique, oblige également à trouver un acteur qui le soit tout autant.

Oui et sans vouloir être prétentieux, il se trouve que j’ai cette physicalité. Il y a peu d’acteurs en France qui savent faire ça, même si les choses changent. La tradition française du jeu fait que l’on se concentre d’habitude plus sur la voix et la présence. Regarde toutes les grandes stars c’était des patriarches pas du tout acrobatique : Jean Gabin, Lino Ventura,… Et cet engagement physique que je demande dans mes films, j’aurais beaucoup de mal à l’exiger de quelqu’un d’autre que moi. Ça fait sans doute de moi un réalisateur très gentil ! Dans Vincent n’a pas d’écailles on a tourné dans les Gorges du Verdon à 400 mètres, en septembre-octobre, et donc l’eau est gelée. Un acteur à Paris m’aurait dit «Oui oui j’adore ton univers mais je ne suis pas sûr des cascades » et soit il aurait abandonné le tournage en une semaine, soit je n’aurais pas eu l’envie de lui demander de refaire une prise alors qu’il grelotte encore. Je ne me vois pas lui dire «Tu vas voir tu vas prendre des risques, tu vas porter du matos, ça va être difficile et tu vas en baver ». Avec moi c’est différent. Sur La Montagne, on a tourné plus de 50 jours ce qui est très long pour un film avec ce budget. C’était un de mes désirs et on a pu le faire car on était en équipe réduite. C’était vraiment un tournage difficile, on a eu la pire météo de la région depuis 20 ans. Au plus gros dans l’équipe on était onze, pendant les séquences de nuit en intérieur, mais en haute-montagne on n’a jamais été plus de sept, on était souvent cinq et pendant deux semaines on était même deux ! L’assistant-caméra était également alpiniste, et pendant la partie escalade il est devenu chef opérateur tandis que moi je jouais, je dirigeais et m’occupais du son. Forcément ça coûte beaucoup moins cher qu’un plateau avec 40 techniciens !

Tu évoquais précédemment une tradition d’acteur « patriarches » à l’opposé de ton style de jeu qui rappelle bien plus les circassiens que l’on retrouve dans les films de Méliès et plus tard avec le burlesque.

Quand je fais des films je ne réfléchis pas aux autres cinéastes, je les écris à l’instinct et peut-être que parfois mes goûts se retrouvent dedans. On me dit souvent que mes films se rapprochent du surréalisme, mais ça je ne suis pas d’accord. Ou alors quand on me dit que je fais du burlesque, et je pense qu’il y a des cinéastes qui le sont bien plus que moi, comme Abel et Gordon quand ils font L’Iceberg (2005) ou La Fée (2011). On en trouverait d’autres encore. Après je comprends la référence au burlesque car je fais souvent des films avec peu de dialogues, très physique et en plus de ça je ne suis pas un acteur très expressif donc je compense cela par mon corps. Je joue plus intérieurement, en privilégiant le rapport au temps et à l’espace. Encore une fois je joue de cette manière car je ne saurais pas faire autrement et je ne demanderai jamais à un acteur ou une actrice de porter un film sur ses épaules en devant être expressif. Je donne parfois des ateliers à la Fémis et lors de l’un d’entre eux j’ai vu un étudiant demander à une actrice de « faire un regard » pour montrer une émotion. Je l’ai arrêté tout de suite car je pense que lorsque l’on joue c’est plutôt le processus inverse qui a lieu, on part du personnage, de son histoire et de ses émotions pour ensuite voir ce que tout cela produit physiquement.

Un homme allongé dans la nuit obscure, observe son sa main qui illumine ; scène du film La montagne de Thomas Salvador.

« La Montagne » de Thomas Salvador © Le Pacte

Plus généralement, est-ce que tu travailles à partir de références ?

Mon film part souvent d’une idée que je suis instinctivement, et ensuite pour la mise en scène et la direction d’acteur je fais ce qui me semble le plus juste, c’est à dire que je ne réfléchis pas à des références. Dans La Montagne je ne me dis pas que les petites créatures de la montagne ça va être cronenbergien, même si peut être que le résultat final est cronenbergien. D’ailleurs dans mes films les gens, enfin surtout la presse, trouvent beaucoup de références auxquelles je ne pense pas forcément. Pour Vincent n’a pas d’écailles, on me disait que le héros était bressonien, que ça rappelait tout autant Jean Renoir que John Carpenter, qu’il y avait du Keaton, du Tati et d’autres encore. A des séances de La Montagne il y a même eu quatre fois où des francs-maçons sont venus me voir pour savoir si j’étais un initié, car apparemment il y a des « signes » dans mon film. Tout ça pour dire que tout le monde peut voir ce qu’il souhaite voir dedans, sans qu’il n’y ait forcément de véritable inspiration. Pour La Montagne on me citait souvent Cronenberg et Miyazaki, à chaque fois pour des raisons très différentes comme l’écologie ou les petites bestioles. Je trouve ça très flatteur car ça veut sans doute dire que ce sont des films très riches avec pleins de choses dedans, pourtant je ne m’aligne pas volontairement sous la filiation de ces cinéastes. Je suis très cinéphile, je vais très souvent au cinéma. Entre mes 18 et mes 30 ans, j’allais au moins une fois par jour au cinéma. Et oui parmi mes cinéastes préférés il y a David Cronenberg, John Carpenter, Paul Verhoeven et Chantal Akerman, des choses parfois très différentes et qui se rapprochent tout de même, pour la plupart, du fantastique. Mon film de chevet, que je revois souvent, c’est La Mouche (1986), donc ces avis me font tout de même plaisir.

Cette cinéphilie te semble importante dans ton travail de cinéaste ?

Je pense que pour être réalisateur il faut être cinéphile sans être citationnel, référentiel ou révérencieux. Je ne suis pas un analyste, j’écris pas sur le cinéma et j’en parle peu car j’ai une vie assez solitaire. Enfin moins maintenant mais disons que je croise peu de gens qui vont souvent au cinéma. Donc je vois ces films, je n’en parle pas mais ils me traversent tout de même. Plus on a vu de films plus on a un inconscient chargé et on peut affiner certaines situations à l’instinct. Si on a vu 1000 scènes de quelqu’un qui fait du vélo, on saura peut-être plus facilement comment filmer une séquence de vélo bien sûr. Après je ne pense pas que pour autant ces films s’inscrivent dans un courant particulier ou dans une filiation précise. J’espère que chaque film à sa vibration personnelle. Ce que je cherche à faire, puisque l’on parle de style personnel, c’est laisser les corps s’exprimer dans différentes situations, en essayant de trouver une forme de justesse. Je ne défends pas de style esthétique en particulier, parfois j’utilise des courtes focales, parfois des longues, ça dépend de la situation. Certains cinéastes ont tellement un style à défendre que parfois c’est au dépend d’une séquence, alors que quand on réfléchit scène par scène on peut mieux la servir. Et pourtant il y a aussi des réalisateurs que j’apprécie et qui ont un univers et des thématiques récurrentes. Je reviens à David Cronenberg mais il est exactement dans ce cas-là et pourtant il a pas deux films qui se ressemblent car il réinvente sans cesse son style. Il a fait tout ses premiers films avec le même chef opérateur, Peter Irwin, jusqu’à La Mouche, et ensuite de Faux-Semblants (1988) jusque Maps to the stars (2014) c’est Peter Suschitzky. Donc on a le même réalisateur et souvent les mêmes chefs opérateurs, et pourtant ce sont des films qui sont totalement différents esthétiquement. Entre Crash (1996), eXistenZ (1999) et History of Violence (2005) c’est tellement différent et ce qui est génial c’est justement qu’il pense la mise en scène en fonction des séquences et pas juste en fonction de ses autres films. Bien évidemment on peut faire des liens grâce aux thèmes et aux obsessions, c’est encore une autre histoire.

J’ai l’impression que tes films, qui partent souvent d’une idée intime, touchent justement le public car tout le monde peut faire résonner ce qu’il voit avec sa propre vie.

Une fois à la sortie d’une séance, quelqu’un est venu me voir pour me dire « J’ai beaucoup aimé votre film, d’habitude c’est pas du tout mon genre de cinéma, mais là je crois que j’ai accroché car c’était sincère ». Les films qui veulent parler à tout le monde sont dans le général, inintéressant, tandis que les histoires intimes sont dans le particularisme et l’expérience. D’ailleurs mon dernier film, La Montagne, est un succès alors que l’acteur n’est pas expressif, il y a peu de dialogues, on ne sait pas ce qu’il veut et pourtant des gens ont aimé ça. Je pense que des spectateurs ont justement réussi à se projeter dedans. La petite fierté que j’ai eue c’est justement de voir que des gens ont eu un degré d’empathie énorme envers des personnages.

Vincent Rottiers se baigne dans une baignoire en pierre, se dirige vers un petit garçon qui s'adresse à lui dans le film Vincent n'a pas d'écailles de Thomas Salvador.

« Vincent n’a pas d’écailles » de Thomas Salvador © Le Pacte

L’aspect parfois documentaire de tes univers fantastiques permet aussi cette sincérité, puisque l’on est régulièrement à la frontière entre le réel et le fictionnel.

Le fantastique que je propose s’inscrit souvent dans des environnements réalistes, surtout dans La Montagne. On tourne en décors réels, avec une très grande majorité d’acteurs non professionnels – que ce soient les gendarmes, les alpinistes et les voisins de bivouac –, le matériel du personnage c’est vraiment le matériel d’alpinisme que l’on utilisait et parfois on voit même au loin de véritables randonneurs. Le réel, que l’on partage tous, est aussi une porte d’entrée commune vers le fantastique. Puisque tout le début du film est réaliste et concret, on n’a pas de raisons de ne pas croire à la suite. Cette dimension documentaire elle a eu pour conséquence que plein de gens, et c’est hallucinant, ont cru pendant le film que les créatures de la montagne étaient un phénomène géologique naturel à cause du réchauffement climatique. Donc oui je voulais toujours garder un aspect réaliste, et même dans mon premier film qui est vendu comme « le premier film de super-héros à la française », l’aspect fantastique est décalé. Il n’y a pas véritablement de super-héros dedans, à part deux références à d’autres œuvres populaires : la première c’est une séquence qui cite la transformation de Hulk, que les deux protagonistes connaissent donc c’est une référence qui fait partie de la diégèse, qui permet d’expliquer que les super-héros en tant qu’œuvre de fiction existent dans l’univers du film ; la deuxième référence c’est le baiser à l’envers entre les deux, comme dans le Spider-man de Sam Raimi (2002) mais qui ici est inversé, la personne qui se retrouve à la place du héros c’est la fille, c’est elle la super-héroïne du film qui à une forme de prescience, une acceptation totale de l’altérité, qui devine les pouvoirs de Vincent et qui l’aide. C’est elle mon Spider-Man. En plus de cela on a très peu utilisé d’effets spéciaux numériques donc à l’opposé de la plupart des productions du genre. Je voulais que le spectateur sente que le héros vive les choses en vrai, car c’était un moyen de se rapprocher de lui et de ressentir ce qu’il pense. Puisque c’est un film avec très peu de dialogues, il fallait que l’on trouve un autre moyen de le ressentir, l’expérience physique a été la solution. Même si l’acteur est pas très expressif, il fallait que l’on résonne avec lui. Lorsque l’on veut faire plus impressionnant ça veut dire soit découper beaucoup les séquences, ou alors recourir au numérique, donc dans les deux cas s’éloigner du personnage. En plus de cela je trouve que le numérique marche bien sur la mécanique, Transformers (Michael Bay, 2007) par exemple, mais pas du tout sur la nature, comme l’eau. Tout est fait avec du bricolage, des trampolines, des bascules, à la main tout simplement. La difficulté que j’avais à faire certaines actions physiques elle ramène de l’humanité au personnage, Vincent c’est un peu tout le monde, c’est un peu notre cousin qui fait de la muscu, donc on se rapproche de lui et je pense que l’on aime bien les personnages. Et donc ici en contournant les codes de ce genre ça me permettait de rester encore une fois sur une forme de fantastique réaliste. Je pense qu’en France, quelqu’un qui a un don il ne se dit pas « je vais mettre un masque et devenir un justicier » mais plutôt « comment on vit avec ça ? ». Il n’y a que dans un film hollywoodien que l’on penserait à se construire un costume immédiatement, c’est complètement délirant. Pourtant j’adore ces films-là, surtout les premiers Spider-Man, mais c’est délirant. Quand notre corps se transforme, on parle, on stresse, on se pose des questions, et voilà on essaye d’accepter ce changement. Vincent n’a pas d’écailles, c’est bien plus un film d’acceptation de soi et de la différence qu’un film de super-héros, ou alors ce serait une sorte de super-héros existentiel. Tous les enjeux du film reposent sur des questions d’acceptation : est ce que ces amis vont l’accepter ? Est ce que le monde peut accepter ces différences ?

Cette question de la transformation du corps, que l’on retrouve dans Vincent… bien sûr, mais également dans La Montagne avec ce bras phosphorescent du personnage principal, semble importante dans ton cinéma. Il y a un autre corps que l’on voit changer à l’écran, c’est le tien, qui vieillit au fil des films.

Ah bon il vieillit ? (rires) Le fait qu’il y ait de longs écarts entre mes films, il y a huit ans entre Vincent… et La Montagne par exemple, renforce cette sensation puisque l’on ressent ce temps passé. Je ne m’en préoccupe pas trop, mais dans mon prochain film j’ai mis quelques répliques entre la protagoniste, qui a une vingtaine d’années, et moi. Il y a quelques blagues sur mon physique et ma perte de cheveux. Elle me demande à un moment si la casquette que je porte, c’est pour mon style ou pour cacher la perte de mes cheveux ! Si on remonte encore, à Une rue dans sa longueur (2000), on voit la différence avec maintenant. J’ai tourné ce premier film quand j’avais 23 ans, et je ne l’ai pas montré tout de suite, j’ai attendu trois années supplémentaires. J’avais laissé traîner les bobines de 16 mm sous mon lit et ma copine de l’époque m’a poussé à le montrer. Entre le début des années 2000 et maintenant on voit une évolution oui, ce qui renforce peut-être le côté autobiographique.

Un homme mange dans une petit tente au cœur de la montagne, sous la neige ; plan tourné par Thomas Salvador.

« La Montagne » de Thomas Salvador © Le Pacte

Un côté fantastique-autobiographique que l’on retrouve encore dans La Montagne… On en a pas encore parlé mais c’est aussi un film qui parle d’écologie. Comment abordes-tu ce sujet dans un monde qui à la fois se saisit de plus en plus de cette thématique et qui dans le même temps voit la résurgence du climato-scepticisme ?

La rencontre avec ces créatures animales et primitives aide bien sûr le personnage à se reconnecter au minéral, au vivant et à l’organique donc avec lui-même. Et en les suivant il s’éloigne de la civilisation et des hommes, ce n’est qu’en allant très loin jusqu’à se dissoudre dans la matière qu’il trouve comment revenir parmi les hommes. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un film écologique mais je suis un amoureux des montagnes et il faut savoir qu’elles s’effondrent à fond, donc quand je fais un film en montagne je suis obligé d’en parler. A la moitié du film, il y a un effondrement qui est lié au réchauffement climatique et c’est cette catastrophe qui attire le personnage encore plus loin, qui le fait avancer. Donc l’écologie s’est imposée au film, à la fois par nécessité et par préoccupation. Je ne me voyais pas faire un film de montagne sans en parler, il en était hors de question. J’avais un projet de film en montagne depuis plus de vingt ans, et à l’époque il n’y avait pas vraiment cette dimension écologique dans le projet, je pense qu’il n’y avait pas encore cette urgence. Aujourd’hui tu ne peux pas passer à côté, la montagne n’est pas qu’un décor qui représente l’aventure et le dépassement de soi, c’est un espace qui vit, qui bouge et qui s’écroule.

Puisque l’on évoque l’avenir, comment tu l’envisages ?

Globalement l’avenir me fait bien flipper ! Entre le réchauffement climatique, le déni global, l’absence d’action politique, le masculinisme, le climato-scepticisme et l’autorité… Je pense que le cinéma peut aider car je fais des films écolo, décroissants, qui montrent des personnages qui ne vivent avec rien. Ils sont marginaux mais cherchent leur équilibre. Dans La Montagne c’est également un personnage qui apprend à vivre autrement, à se reconnecter à la planète. Donc j’espère que mes films contribuent à une prise de conscience, qu’ils permettent de ressentir qu’il y a d’autres choses possibles, qu’il y a d’autres moyens de se trouver et de vivre. Dans Vincent n’a pas d’écailles le mec est différent et subit des épreuves, mais à la fin il traverse l’Atlantique et va au Canada, et le film se termine par un sourire, donc un espoir. Dans La Montagne le protagoniste finit par redescendre, ce n’est pas un film de burn-out ou de quelqu’un qui plaque tout, c’est juste un personnage qui doit prendre du recul. Je ne voulais pas faire un film qui raconte qu’il faut renoncer aux hommes : le monde est bien pourri mais on doit faire au mieux, on doit tendre vers le moins pire ou le mieux possible. A la fin il revient mais riche d’une expérience, qu’il va par la magie du cinéma fantastique, transmettre à d’autres personnages. C’est pas un égo-trip d’un mec qui va se ressourcer, c’est un film sur la transmission. Je suis condamné à être optimiste. Là je parlais de ces films car ils sont écologiques, mais même un film qui n’est pas du tout sur ces thèmes est également politique. Un film qui par son rythme et son point de vue montre une voie parallèle contribue à envisager un autre avenir. Même un film lent ou doux est presque un geste de résistance, car il a foi dans le spectateur.


Propos de Thomas Salvador
Recueillis et retranscrits par Enzo Durand


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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