Audrey Rose


Dans le sillage de grands classiques de l’horreur des années 70 à base de possessions démoniaques, nombres de cinéastes ont tenté leur chance pour surfer sur la vague. Le grand Robert Wise s’y est aussi essayé avec Audrey Rose (1977), réédité aujourd’hui par Rimini Éditions, avec une certaine réussite artistique…

La petite Audrey Rose effrayée tente de s'échapper de sa chambre plongée dans une lumière rose, en criant et posant ses mains sur la vitre ; derrière elle ses parents s’apprêtent à l'en empêcher.

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(Metem)Psychose

Un vieil homme, vu de dos, tient une bougie sous le regard fixé sur la flamme de la petite fille nommée Audrey Rose, dans le film de Robert Wise.

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Nous sommes revenus récemment sur le grand cinéaste Robert Wise à l’occasion de notre critique de La Ville Captive (R. Wise, 1952). Ce fut l’occasion de parler d’un réalisateur qui aura marqué son art par la diversité des genres qu’il a approché tout un maintenant un propos moderne et humaniste. En passant sa filmographie à la loupe, on s’aperçoit de l’étendue de la palette du cinéaste, allant du péplum à la comédie musicale, en passant par la science-fiction ou le film noir. Mais c’est avec La Maison du Diable (1963), que celui qui avait commencé comme monteur pour Orson Welles sur Citizen Kane (1941), avait également une certaine appétence pour l’épouvante. Un genre auquel il ne reviendra plus, sinon pour le film qui nous intéresse aujourd’hui : Audrey Rose (1977). Et dans les années 70, le cinéma d’horreur vit des instants passionnants puisque L’Exorciste (William Friedkin, 1973) est devenu un grand phénomène culturel, et qu’un nouveau sous-genre s’apprête à émerger, le slasher, avec notamment Halloween, La Nuit des masques (John Carpenter, 1978). Le film de Robert Wise se rapproche davantage du chef-d’œuvre de Friedkin et pour cause, il aborde non pas la question de la possession, mais de la réincarnation. Un prétexte scénaristique qui surfe habilement sur la vague du succès de L’Exorciste, mais où la démarche du cinéaste est de gentiment prendre son spectateur à contrepied. Le long-métrage raconte donc l’histoire d’une petite famille new-yorkaise typique. Ivy, une jeune fille d’une dizaine d’années, vit avec ses parents au gré des crises de démence nocturnes dont elle souffre et que personne ne semble comprendre. Un homme, Elliot Hoover, débarque dans leur foyer pour expliquer ce qui se passe : Ivy est la réincarnation de sa fille, Audrey Rose, qui a tragiquement péri dans un accident de voiture onze ans plus tôt. Son âme n’étant pas en paix, il lui faut pouvoir la soulager pour sauver Ivy.

Les deux parents de l'enfant possédé Audrey Rose sous la pluie, la mine défaite ; la mère est au bord des larmes, au premier plan.

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On le voit, le thème de la réincarnation n’est finalement qu’une variation de celui de la possession. L’occasion de mettre en images des séquences quelque peu glaçantes où une jeune fille perd pied dans des instants de démence, à la manière de la jeune Regan dans L’Exorciste. Répondant surement aux velléités des majors de surfer sur un phénomène de mode, Robert Wise entend pourtant imposer sa vision moins sensationnaliste. En effet, Audrey Rose installe une tension tout du long, mais ne cède jamais aux effets trashs et aux effusions sanguines qui le rapproche, dans ses thématiques et sa façon de les mettre en scène, de Birth (Jonathan Glazer, 2004). Le cinéaste présente une approche plus douce et humaine où les choses se résolvent par la force des sentiments. Cela peut sembler cul-cul ou simpliste dit comme cela, mais on reconnait pourtant là la démarche d’un réalisateur qui, dans Le Jour où la Terre s’arrêta (1951), préféra proposer un extraterrestre pacifique à une époque où toutes les têtes étaient emplies de paranoïa aux heures les plus tendues de la Guerre Froide, un regard humaniste en somme. Et si le spectateur peut parfois ressentir un certain effroi quand la jeune Ivy est « possédée » par le traumatisme de son ancienne âme, on s’aperçoit que pour un film dit d’épouvante, Audrey Rose ne dispose d’aucun véritable antagoniste. Et c’est tant mieux ! Car cela permet à Robert Wise de faire un pas de côté et de finalement proposer un drame familial assez prenant, où les enjeux évoquent la maladie enfantine, le rôle des parents et la façon dont chacun va pouvoir vivre ces épreuves. Des thèmes universels qui favorisent l’implication émotionnelle du spectateur, et qui compensent les quelques petits défauts du film, sur lesquels on reviendra.

Le visage du jeune Anthony Hopkins vu dans l'embrasure d'une porte dans le film Audrey Rose.

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La mise en images de Wise est somme toute académique. Quatre ans après L’Exorciste qui repoussait les limites de la réalisation horrifique, le réalisateur de West Side Story (1961) déploie une succession de séquences emballées avec un classicisme élégant mais sans la maestria qui aurait pu démarquer le long-métrage de la production de l’époque. Cela sert évidemment la démarche évoquée plus haut, celle de vouloir coller au plus près de personnages pour qui se jouent de grands enjeux. Mais un peu plus de folie dans la façon de filmer l’ensemble n’aurait pas été de trop. On pourra regretter également un final qui bâcle les enjeux et qui rejoint et rejoue l’introduction du film de Friedkin – décidément ! Finalement, la vraie force d’Audrey Rose réside sans aucun doute son casting. La jeune Susan Swift s’en sort admirablement dans un rôle qui pour une enfant représente un véritable défi, en alternant scènes d’émotion et scènes de démence. Marsha Mason et John Beck incarnent à merveille ce couple en proie au doute, sur deux registres différents. Et la curiosité vient forcément d’Anthony Hopkins qui joue Elliot Hoover, l’homme par qui tout arrive. Le voir presque quinze ans avant Le Silence des agneaux (Jonathan Demme, 1991) dans un rôle aux antipodes de Hannibal Lecter, où il fait montre de compassion, de tendresse et de bienveillance, confirme à quel point son début de carrière mérite d’être redécouvert, et quel grand acteur il a toujours été. Son personnage est en définitive le cœur émotionnel du long-métrage, une boussole à laquelle vont se référer à tour de rôle les parents d’Ivy puis les spectateurs.

Blu-Ray du film Audrey Rose proposé par Rimini Editions.Rimini Éditions, à la faveur de cette réédition Blu-Ray superbe, nous propose de redécouvrir encore une fois une œuvre méconnue de Robert Wise, et des suppléments qui permettent de revenir sur le rapport qu’entretient le réalisateur avec le cinéma d’épouvante lors d’une featurette d’un bon quart d’heure, la bien nommée Le Cinéma d’horreur selon Robert Wise. Un livret rédigé par Marc Toullec, Audrey Rose, une âme pour deux, revient également sur la genèse du projet et amorce un regard analytique de l’œuvre. Des bonus intéressants venant compléter une galette déjà bien satisfaisante ! En effet, la restauration du film est simple mais efficace ; que ce soit en termes d’image ou de son, le visionnage s’avère être agréable de bout en bout, avec ce petit charme seventies qui va bien. Cela permet de réévaluer une nouvelle fois l’œuvre de Robert Wise, un cinéaste qui est trop souvent oublié au profit de films plus grands que lui – de Nous avons gagné ce soir (1949) à La Mélodie du bonheur (1965) – et qui n’a peut-être plus aujourd’hui la même aura qu’un Howard Hawks ou un David Lean. Rimini a décidé de réhabiliter ses travaux les moins plébiscités et les moins connus, et vu le plaisir procuré, on ne va pas s’en plaindre !


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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