Cannibal Ferox


Félin sans peur d’aller fouiller dans les recoins les plus évocateurs du cinéma italien, Le Chat qui Fume offre en éclatant coffret Blu-Ray édition limitée un « classique » du bis opportuniste et provocateur : Cannibal Ferox, réalisé en 1981 par Umberto Lenzi.

Lorraine de Selle immergée dans la boue, tend la main vers nous pour qu'on la sauve ; plan issu du film Sans voir les nymphes.

© Tous Droits Réservés

Amazonie la jungle blanche

Un indigène d'Amazonie tient un appareil photo dans sa main, au niveau de sa poitrine, l'air un peu dépassé, en pleine jungle, dans le film Cannibal Ferox.

© Tous Droits Réservés

Ne faisons pas les vierges effarouchées : des briscard du cinéma bis en ces temps-là, il y en a une pelleté et des plus « condamnables ». Umberto Lenzi sans être un cinéaste majeur du septième art italien, pas même de sa seconde zone, a eu une première partie de carrière plutôt honorable bien qu’épousant les tendances du box-office et se consacrant systématiquement aux genres les plus en vogue. Ainsi, après un convaincant passage par le giallo marqué par une collaboration avec Jean-Louis Trintignant sur Si douces, si perverses (1969) ou des titres tels que Le Tueur à l’orchidée (1972), Le couteau de glace (1972) ou Spasmo (1974) sous grosse influence de Dario Argento, Lenzi conçoit la meilleure partie de son cinéma dans le poliziottesco. La brutalité amorale et la nervosité de ce genre de films policiers maltraités par les Années de plomb collent bien au metteur en scène qui en livre des exemples marquants avec La Rançon de la peur (1974, avec Thomas Millian) ou Brigade Spéciale (1976). Les seventies semblent être l’acmé de son travail d’artisan avant des années 80 moins gâtées où il va se consacrer au cinéma d’horreur, pour le plaisir des amateurs de bis tartiné voire de nanards tels que L’avion de l’apocalypse (1980), un peu moins pour les autres : Lenzi finalement, c’est une question de point de vue. Car le bonhomme n’est pas dénué d’un flair. Il est capable de solides réalisations, on l’a dit. Par ailleurs c’est certes un suiveur mais il lui est arrivé d’avoir le nez fin, au moins deux fois : c’est lui qui signe la première adaptation renommée des fumetti, ces bandes dessinées d’espionnage italiennes, avec Kriminal (1966) qui fera des émules dont Mario Bava avec Danger : Diabolik ! (1968) ; et c’est lui aussi qui aux yeux de l’histoire se saisit le premier de l’univers des cannibales avec Au pays de l’exorcisme en 1972. Le flair toutefois ne suffit pas, et c’est Ruggero Deodato, dont nous vous parlerons tout bientôt suite à sa disparition il y a quelques mois, qui façonnera le genre avec sa trilogie cannibale entaméne par Le dernier monde cannibale en 77 suivi par le chef-d’œuvre Cannibal Holocaust (1980) en figure de proue. Comme d’habitude, Umberto Lenzi suivra, en tournant La secte des cannibales (1980, sorti en Italie un mois après Cannibal Holocaust) Cannibal Ferox en 1981.

Le scénario, signé par Umberto Lenzi lui-même, part d’une idée très maline : Gloria, jeune étudiante en anthropologie, a pour thèse que l’anthropophagie n’est pas civilisationnelle chez les peuples autochtones d’Amazonie, mais bien un mythe lié au mépris des colons occidentaux. Elle va donc au contact des populations étudiées accompagnée de son frère Rudy et de leur amie Patricia, Rudy servant de guide, la Patricia s’imaginant juste s’offrir des vacances un peu exotiques. Le trio constate vite que la nature est hostile lors des premières progressions dans la jungle, croisant quelques cadavres en décomposition. Tout bascule réellement lorsqu’ils font la rencontre de deux autres Américains qui se disent rescapés d’un village cannibale : on découvrira assez tôt que l’un de ces deux rescapés, le sadique Mike, était en fait un trafiquant de cocaïne et de pierres précieuses qui a commis des actes de cruauté envers les indigènes dont ces derniers sont bien décidés à se venger… Avec Cannibal Ferox, on sent que Lenzi essaie de faire « son » Cannibal Holocaust. C’est-à-dire, un film de cannibales volontiers putassier et qui ne se refuse rien, tout en délivrant un message. Sauf que le message, promis par la piste intéressante de cette Gloria intello blanche qui croit tout savoir et vient se « manger » la réalité anthropologique de l’Amazonie, est oublié rapidement. L’objectif de Lenzi ce sont ces personnages qui doivent survivre à la vengeance des indigènes et traverser des situations qui permettent de donner au spectateur ce qu’il est venu (?) voir, surtout grâce au comportement erratique de Mike le cocaïnomane sans foi ni loi. Le cinéaste tente bien de mettre un peu d’humanité via les errements ambivalents de Patricia qui tangue entre ses instincts sauvages et de la compassion, vite fait, car ce n’est pas ce qui compte : il faut que ça finisse en crochets sur les seins et en pénis sectionné sans morphine. On reparlera d’anthropologie après, quand l’auteur se sera sera rappelé de son message, en toute fin de métrage, via une conclusion à l’ironie, il est vrai, bien sentie.

Coffret Blu-Ray du film Cannibal Ferox édité par Le Chat qui Fume.Ce sont cette grossièreté, ces tentatives malhabiles de donner du relief au scénario – les séquences émotion avec Patricia ou l’intrigue parallèle avec l’enquête de police à New-York, indigente mais bien pratique pour faire sortir Gloria de la jungle à la fin -, cette totale absence de bienveillance dans le regard du cinéaste sur ces sauvages qui mangent des vers à mains nues – Lenzi le dit lui-même, pendant le tournage il leur parlait en leur hurlant dessus car ils ne comprenaient rien – couplées à une volonté de faire plus que le prédécesseur, qui font de Cannibal Ferox un indispensable pour les amateurs de films de cannibales. Indéniablement un Cannibal Holocaust du pire, repoussant les curseurs les plus sanglants et les plus malhonnêtes – Deodato a fait tuer des animaux devant la caméra, il en tue davantage – il s’agit d’un des fleurons les plus marquants du genre à défaut d’être le meilleur. Le Chat Qui Fume nous le présage en livrant un coffret toujours aussi beau quoique plus corsé que d’ordinaire, ce qui nous rappelle certaines bonnes vieilles couvertures de Mad Movies renouant avec le côté frondeur du bis qui, pour certains d’entre nous, nous touche toujours, quand bien même on crie à la reconnaissance universelle des cinémas de genres… L’éditeur opère une restauration HD fabuleuse qui nous permet de contempler les effets spéciaux gores comme jamais. Le coffret en édition limitée propose de surcroît, avec la bande annonce, cinq entretiens issus des bonii de précédentes éditions du film en DVD notamment, avec ses principaux participants : les interprètes Zora Kerova, Danilo Mattei, Giovanni Lombardo Redice, le « bombardier » chargé des trucages Gino de Rossi surnommé le Bombardier, et, enfin, avec Umberto Lenzi lui-même. L’occasion, durant vingt minutes, de constater la mauvaise foi très drôle et l’amertume du bonhomme mâtinée d’arrogance, que Nanarland, dans son excellent papier biographique, avait déjà évoquée… Non, Umberto, Cannibal Ferox n’est pas le « un chef-d’oeuvre » que tu dis être, mais on l’aime bien quand même.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

16 − deux =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.