Long Weekend


En bons archéologues d’un cinéma hors-norme, Le Chat Qui Fume nous gratifie d’une édition vidéo de Long Weekend de Colin Eggleston, ressorti en salles par Solaris Distribution en 2019. Un film-fleuron de l’ozploitation, longtemps invisible et relativement méconnu chez nous, dans lequel les forces de la Nature sont toutes griffes dehors.

Au premier plan un homme s'apprête à tirer avec un fusil à lunettes sous un ciel bleu ; au second plan, une femme blonde, vêtue de blanc, regarde dans la direction de l'arme, plan du film Long weekend.

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Le chant du dugong

Si vous êtes un écumeur régulier de ce site, il y a fort à parier que le terme d’ozploitation n’a déjà plus de secrets pour vous. Pour les autres, pas de panique, d’autant que la présentation, en bonus, du film par Éric Peretti, sélectionneur entre autres au festival Hallucinations Collectives, offre déjà quelques éléments de réponse. Sans être une véritable école, l’ozploitation est davantage un vaste vivier de films australiens alternatifs, dans un grand brassage de genres. On y retrouve des films aussi variés en termes de tons et d’ambiances que Wake in Fright (Ted Kotcheff, 1971), Razorback (Russell Mulcahy, 1984) en passant par Mad Max (George Miller, 1979) ou encore Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1974) pour ne citer que parmi les plus éminents. A priori rien ne relie ces films entre eux. Pourtant, la spécificité de l’ozploitation tient justement à son origine géographique. C’est autant la société australienne – avec ce qu’elle suppose de modernité et de passé colonial – que l’outback qui sont au cœur des réflexions des films d’ozploitation. Un rapport au pays qui témoigne d’une profonde conflictualité entre l’Homme et la Nature, dont la chasse aux kangourous de Wake in Fright est une cruelle synthèse. Mais si, au lieu de fuir, les kangourous se vengeaient… Une perspective alléchante, presqu’équitable – au regard des écocides perpétuels engendrés par l’humanité – dans laquelle le film qui nous intéresse ici, Long Weekend (Colin Eggleston, 1978) s’engouffre à corps perdu.

Marcia découvre un oeuf qu'elle observe perplexe, à la lisière d'une forêt, scène du film Long weekend.

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Le long-métrage de Colin Eggleston met en scène Peter et Marcia, couple citadin accompagné de leur chienne, s’offrant quelques jours de vacances au grand air, au bord d’une plage, au grand désarroi de Marcia. Après avoir eu bien du mal à trouver la plage, l’ambiance est déjà on ne peut plus électrique entre les concubins qui vocifèrent l’un sur l’autre à chaque occasion, tout en malmenant et polluant l’environnement sur lequel ils ont installé leur campement. Peter en particulier se montre à première vue le plus ingrat envers la Nature où il voulait tant se ressourcer : il roule sans sourciller sur un kangourou – certes déjà mort –, coupe un arbre parce que « pourquoi pas », jette ses mégots, badigeonne les lieux d’insecticide, etc. Violentée, la Nature est de prime abord spectatrice impuissante du couple et de son délabrement. Mais abus après abus, trouvant leur point d’orgue dans l’abattage froid d’un dugong, herbivore marin pris – à tort – pour un requin, celle-ci sort finalement les griffes, et témoigne furieusement son envie d’en découdre avec le couple australien.

Ce que cache Long Weekend, c’est d’abord son anti-spectacularité. Contrairement à d’autres productions horrifiques à petit budget de l’époque, le film se veut contemplatif, presque méditatif. Contre toute exubérance, Colin Eggleston cultive à l’inverse une ambiance pesante, jouant sur l’angoisse générée par l’immensité des lieux – sublimée par le format Cinémascope – et le silence qui y règne. Pour autant, les personnages évoluent dans un monde loin d’être aphone. Ils sont d’abord eux-mêmes perturbateurs de ce silence, ne communiquant quasiment qu’à base de hurlements l’un contre l’autre. Mais en parallèle de cette cacophonie, se jouent des bruissements, des regards. De fil en aiguille, les animaux viennent rompre le silence, comme autant de voix hantant Peter et Marcia. Et si la faune semblait inoffensive, Long Weekend en joue pour multiplier les images saisissantes. Car la menace ne vient a priori pas d’animaux dangereux, le film restant loin du sanglier ravageur de Razorback ou d’autres animaux-tueurs habitués du cinéma d’horreur. S’il y a bien des oiseaux belliqueux, Long Weekend privilégie les animaux en apparence innocents pour décupler sa dimension horrifique. Quoi de plus révélateur d’une Nature décidée à sortir toutes ses armes pour en découdre avec l’envahisseur humain qu’un opossum, petit marsupial en apparence inoffensif, qui montrerait férocement les crocs. Mais l’intelligence du film n’est pas d’utiliser des animaux, en apparence paisibles, uniquement comme des forces de frappe, mais bien d’en faire des spectres symboliques à l’attention du couple. Difficile de ne pas être saisi lorsque Marcia chaparde un œuf, provoquant la colère de son compagnon, lorsque sort de la coquille éclatée contre un arbre un profond rouge sang. Un acte hautement signifiant, à coupler avec les lancinants pleurs de ce qui semble être un herbivore marin, tourmentant Peter et Marcia depuis leur arrivée…

Portrait d'un koala sur un bambou dans le film Long weekend.

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La mort du dugong est en effet un point de bascule dans le récit qui soulève plusieurs choses. Elle témoigne d’abord que la nonchalante dégradation de l’environnement qu’opèrent Peter et Marcia s’accompagne d’une paranoïa, débouchant sur des accès de violences dont l’animal fera les frais. Mais ce meurtre réveille des fantômes essentiels à la déliquescence du couple. Marcia suppose que si le dugong se trouvait si près des côtes, c’est certainement qu’il s’agissait d’une mère à la recherche de son petit. Dès lors, les pleurs déchirants d’une créature, jusqu’alors imaginaire, prennent tous leur sens. Une lamentation qui prend une toute autre signification lorsque le spectateur découvre que Marcia a récemment choisi d’avorter, car enceinte non pas de Peter mais d’une histoire d’un soir. Cette révélation, pas tant pour les personnages que pour nous, spectateurs, rabat les cartes de Long Weekend. La scène de l’œuf évoquée plutôt, se déroulant en amont de la révélation, prend d’abord une tout autre symbolique, qui vient confirmer que la Nature ne vient pas à la confrontation avec le couple uniquement pour leurs comportements individuels à l’égard de l’environnement, mais aussi comme le contrecoup de leur relation l’un envers l’autre. Foncièrement, Peter et Marcia s’indiffèrent de la Nature, jusqu’à leur chienne. Marcia ne cesse de répéter qu’elle préférerait être en ville, et le grand air n’est pour le virilisme exacerbé de Peter qu’un espace où se pavaner. Au-delà de cela, ils également cultivent une haine l’un de l’autre. La vengeance de la Nature à travers le bras armé de sa faune n’est pas une punition pour l’avortement en tant qu’acte – ce qui serait un discours moralisateur assez malvenu – mais de manière bien plus ample un retour de bâton pour l’absence d’amour que les deux australiens, caricatures individualistes modernes, ont non seulement envers leur Terre mais aussi l’un pour l’autre. C’est donc une vengeance à l’encontre de deux caricatures d’australiens modernes et individualistes, tous deux violents et bas du front, deux personnages dont la présence non désirée sur cette plage est pétrie d’un sous-texte colonial inhérent à l’Histoire de l’Australie. Cette double tension – entre Peter et Marcia d’une part, et entre la Nature et le couple d’autre part – se déroulant, à mesure que le film avance dans un crescendo constricteur, il s’agira de rester discret sur la suite des évènements de Long Weekend et de laisser intact le plaisir de la découverte de la suite des événements.

Blu-Ray du film Long Weekend édité par Le Chat qui Fume.Du côté des suppléments, outre l’impeccable rendu de l’image restaurée, l’édition proposée par Le Chat qui Fume n’est pas chaste. Evoquée plus haut, on trouve d’abord en supplément une présentation du film par Éric Peretti qui s’intéresse particulièrement au cheminement de son scénariste, Everett de Roche, qui a écrit notamment le scénario de Patrick (Richard Franklin, 1978) dont nous vous avions parlé il y a quelques temps. Les bonii proposent également diverses interviews tournant autour du travail de Colin Eggleston, mais qui reviennent également sur l’histoire du métrage, et notamment sa mauvaise réception par le public australien contrairement au public européen (le film ayant été récompensé au Festival d’Avoriaz par exemple). Mais encore, pour ceux qui ne seraient pas encore rassasié, une table-ronde de critiques de cinéma australiens évoquant à partir du socle d’analyse qu’est Long Weekend, les liens fructueux qu’entretiennent écologie et cinéma. Autant de suppléments bienvenus et compilés de manière unique dans cette édition, idéale pour accompagner au mieux et redonner une seconde vie méritée à cette production oubliée, complexe et dense.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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